CHAPITRE m
L'homme au manteau et le chevalier de Nerlaiiijes. — L'a portrait df femme. — La bonboimi(?re du diable. — Les princes de la maison de Lorraine. — Deux duels superbes. — Le plus honnête jnif de la terre .
La cavalcade passa comme une apparition brillante à quelques pas des bohémiens, (\u\ la suivirent des yeux le plus longtemps qu'ils purent ; ils ssraient restés longtemps les yeux fixés sur l'endroit où le dernier panaclie avait disparu dans les arbres, si une voix joyeuse, criant derrière eux, ne fût venue les distraire.
Un gentilhomme élégamment mis s'extasiait de-
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vanl riiomme au manteau. Ce gentilhomme était le chevalier de Nerlanges.
— En croirai-je mes yeux, disait-il, le comte de Breteuil à Yincennes?
La rencontre ne paraissait pas aussi agréable à l'un qu'à l'autre.
— En vérité, reprit le gentilhomme, vous jouez de malheur; vous fuyez la cour et la cour vient vous chercher.
— Je ne fuis pas la cour, monsieur de Nerlanges, °pondit le comte en riant ; de retour à Paris depuis un mois seulement, après une très -longue absence, j'attends des habits neufs pour faire ma rentrée au Louvre ; ainsi vêtu, j'ai l'air d'un revenant. Je vous fais sourire à la taverne de maître
'Élie, le plus gros, le plus gai, quelquefois le plus triste et toujours le plus ridicule des cabaretiers! que serait-ce, bon Dieu, chez le régent de France? Souvenez-vous du grand Sully dont lis courtisans se sont moqués. Je n'ai pour me défendre ni ses vertus, ni son génie.
Nerlanges prit un petit air impertinent.
— C'est sous son ministère qu'on vous a vu briller ?
— Ne raillez pas, dit le comte sévèrement ; puis il sourit :
ET GRANDS SKIGNEIRS 39
— Personne ne s'en souvient, pas même moi, chevalier. J'ai passé à la cour comme une ombre, sans laisser de traces ; devenu vieux, je me ravise et désire entin jouir des prérogatives dues à mon rang.
— Je devine,, vous êtes de ceux dont le cœur a moins de cicatrices que le front n'a de rides.
— Vous vous trompez, chevalier, malgré votre perspicacité caustique; seulement les cicatrices se ferment, tandis que les rides se creusent.
M. de Nerlanges regarda M. de Breteuil. Cgt homme avait dû bien souffrir, beaucoup aimer, beaucoup haïr peut-être.
— Vous vous étonniez tout à l'heure de me rencontrer ici, monsieur, dit le comte; mais comment y êtes-vous vous-même en cet équipage?
— C'est assez bizarre, en effet, j'en conviens ; courir ainsi à pied... Figurez-vous que j'ai eu la naïveté de prêter mon cheval au niarquis de Saint-Yves. Sa bête a pris un écart, et il tenait beaucoup à suivre la princesse de Conti.
— Vous êtes complaisant.
— Beaucoup trop, j'eri conviens; mais j'ai une excuse : entre nous, je n'étais pas fùché de m'arrêler ici.
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— Vraiment?'
— D'honneur! Gianina m'a tourné la tête. Mais j'y songe, quand elle danse ouciiante à la taverne de la cour, tandis que maître ÉHo nous abreuve de vins exquis, vous la regardez avec des yeux...
— Pleins de sympathie; mais changeons il'entretien. Parlez-moi de la cour, clievalier, de la cour où je vais faire ma rentrée solennelle.
— Soit; veuillez me faire la grâce d'attendre un instant, monsieur le comte, car je meurs de soif. — Holà! drôles, donnez-moi de quoi boire?
Diego prit un petit baril et l'apporta au chevalier, qui réleva au-dessus de sa lèle et but assez adroitement à la façon catalane, puis il rendit le baril à Diego.
— Quel affreux breuvage !
Diego eut une mine candide.
— Dame, je n'ai pas choisi, monseigneur.
— El pourquoi cela, maraud?
— Parce que c'eût été absolument la même cliose.
— Ah! tu fais de l'esprit?
— En faire, c'est en avoir.
— Alors, aies-en davantage et fais-en moins.
ET GRANDS SKIGXELRS 4i
Diego grimaça un sourire qui signifiait : Vous êtes difficile. Puis il ùla son bonnet et le présenta à M. de Nerlanges.
Le chevalier se souvint qu'il avait laissé sa bourse chez M. de Montalègre. Alors, il détaclia de sa collerette un petit portrait de femme nronté en broche et entouré de rubis.
— Tiens, dit-il, prends ceci; une vieille bohémienne me l'a vendu, il y a longtemps.
— Moi, s'écria Diego, je tâcherai de le vendre tout de suite.
— Je le l'achèterai, lu me rapporteras chez moi, place Royale, près de l'hôtel Sully. Puis, se penchant à l'oreille du zingaro, il ajouta tout bas . — Juge ce que je dois faire j)our ceux qui me sont dévoués.
— Hein ? fit Diego, çlierchant à comprendre.
— Tais-toi, dit le chevalier en le poussant, tandis que le comte de Breteuil tournait le dos et semblait avoir complètement oublié M. de Nerlanges.
Diego s'en alla, en s'avouant à lui-même qu'il n'avait pas saisi un mot de la conversation de ce seigneur.
Le chevalier rejoignit le comte, qui s'était
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t'ioigné de quelques pas et regardait à travers les arbres.
— Que fait-on à la cour, cr'tle année? dit-il à Xerlanges; que s'y trame-t-il? car, en vérité, je reviens d'un autre monde, el à la taverne de la cour, on se craint et on se tait. Ici, l'on peut parler à l'aise. Soyez donc assez aimable pour me renseigner un i>eu !
— Ce qu'on fait à la cour? Eh ! mon Dieu, à peu près ce qu'on y fait toujours. On encense les favoris; on insulte les grandeurs décimes; on aime un peu ; on est aimé quelquefois; on liait souvent; on est haï toujours, el les plus fins narguent les autres.
— Que me dites-vous là ? Parlez-moi delà cour, chevalier, mais comme à quelqu'un qui la connaît et qui n'a pas Ijcsoin qu'on lui apprenne que c'est la bonbonnière du diable.
M. deBreteuil demeura pensif. M. de Neilanges, fouettant sa botte, se mit à l'examiner attentivement.
C'était un personnage de haute taille et d'environ cinquante ans. Ses cheveux, comme sa barbe qu'il portait entière, commençaient à grisonner. Son costume était sombre, suranné, mais son propriétaire sentait son gentilhomme d'une heue; aussi
ET GRANDS SEIGNEIKS 43
n'avail-il même pas eu besoin de décliner tous ses lilres, pour être admis à la taverne de la cour, le Moutardes Club de cette époque; Élie, le tavernier royal, limier habile à flairer bourgeois ou manant^, avait garanti la haute noblesse du nouveau venu , et l'on n'en demandait pas davantage.
— Vous savez, dit le chevalier, l'inimitié des Princes et de la Maison de Lorraine? C'est l'intérêt palpitant du jour.
— En effet, cela dure depuis longtemps déjà. Qu'en est-il résulté jusqu'ici?
— Presque rien, deux duels brillants pour M. de Guise, lesquels lui ont fait une réputation étourdissante.
— Avec qui les a-t-il eus?
— Avec le baron de Luz, d'abord, qui, étant du parti des princes après avoir été de celui des Guise, eut un jour la malencontreuse idée de prétendre qu'il n'avait dépendu que de lui d'empêcher le meurtre de Blois. Le chevalier alla, sous prétexte de piété filiale, attendre le baron de Luz dans la rue Saint-Honoré, le força de descendre de voiture, comme il revenait à deux heures du matin du bal de la Cour, et le perça de deux coups d'épée. Quelques mois après, le fils du baron de Luz
ii BOHÉMIENS
voulant venger la mort de son père, ainsi qu'avait fait le chevalier lui-même, commit la noble imprudence d'appeler M. de Guise en duel : il fut tué sur le coup. La régente qui avait jeté feu et flamme pour le premier duel, pardonna facilement le second ; et pourtant la victime n'avait que diiliuit ans.
— C'est affreux !
— N'est-ce pas? dit le chevalier avec le ton d'une pitié qu'il ne ressentait pas. Et il se mit à fredonner, sur un air improvisé, ces méchants vers composés par quelque rimeur courtisan, en l'honneur du chevalier de Guise :
Poussé d'un vif ressentiment 1! a fait passer va'llamment Au (il (l'une juste colère, Celui-là qui s'était vanté D'avoir pn (clièie vanité ! ) Empêcher la mort de son père.
Le refrain d'une joj'euse chanson bachique se fit entendre ; les bohémiens s'agitèrent tumultueusement. Élie, le tavernier, monté sur un âne portant des corbeilles, parut, éblouissant de. gaieté.
Rien en lui ne décelait un enfant d'Israël : il était court et trapu et, sans son teint légèrement couperosé, il aurait pu passer pour un garçon
d'assez belle mine. 11 avait quarante ans et paraissait insouciant comme à seize; il portait un costume éclatant : un pourpoint vert crevé de jaune, des hauts de chausse rouges d'une ampleur exagérée et des bas chinés dessinant un mollet plantureux; une forêt de cheveux crépus couvrait son front; ses petits yeux brillaient d'allégresse; il avançait fièrement sur son àne, qui, pareil à celui de la fable, faisait bruyamment résonner la sonnette pendante à son cou. C'était, en effet, un trésor que cet orgueilleux animal portait sur son dos, un trésor pour les muguets et les fils de hauts bourgeois, à qui Élie prêtait à un taux raisonnable, et un trésor aussi pour les bohémiens, qui lui livraient, en échange d'un peu d'or, le prix de la munificence des amateurs de lionne aventure, d'escamotage et de jongleries.
11 sauta de son baudet et s'avança triomphalement au milieu des bohémiens qui le reçurent avec acclamation. Il reprit aussitôt d'une voix qui eût fait lionneur à un chantre de cathédrale, et avec une exubérance de gestes appropriés à la circonstance, le second couplet de sa chanson :
Je lie fais point de iioliliqiie, Et je me moqac de la clique
46 BOflÉMIEXS
Des grands, des (letits et des sots.
Il ne me faut, dans ce bas monde, ACn d'cobl'er luus mesinanx, Qu'une Gllette, Liune ou blonde...
Et puis du vin! du vin', du vin!
Depuis le soir jusqu'au matin.
— Je m'offre à vous remplacer du matin jusqu'au soir, s'écria Diego.
Élie continua de filer un son, il termina par une fioriture qui s'éraiila dans son gosier, et une pirouette que la protubérence de son abdomen l'empècl'.a d'aciiever avec avanlage. Malgré ces petites imperfections de vocalise et de chorégraphie, le gracieux tavernier produisit son effet : on l'entoura, on le pressa, on l'écrasa.
— O'df! ouf! mes amis, criait-il, laissez-moi, vous chiffonnez mon pourpoint, vous déchirez ma collerette! vous m'étouffez , vous m'a[)latissez! Portez-moi en triomphe et que ça finisse ! Oui, mes amis, je vous sers du vin comme on n'en boit qu'à la cour. Laissez-moi vous montrer...
11 s'échappa et courut se réfugier derrière son Ane, que flanquaient deux corbeilles remplies de flacons.
— Voici, mes amis, s'écria le tavernier, voici qui est pour vous, vive Dieu! je vous dois bien cette amabilité une fois par an ; mais avant le plaisir, les
affaires. Eli bien! mes enfants, avons-nous de jolies choses à échanger aujourd'hui contre de bons écus d'or? Voyons le butin de la semaine.
Les l)ohémiens s'empressèrent de fouiller dans leurs poches. Ce fut alors un effroyable tumulte; on entoura de nouveau l'honnête tavernier qui ne sut plus qui entendre.
— Maître Élie, s'écriait Fredgi, prenez ce bracelet et payez-le généreusement ; je le tiens d'une duchesse à qui j'ai prédit une couronne.
— Tenez, disait Carina, prenez plutôt ce collier qu'une comtesse m'a donné pour la juomesse du titre de marquise.
— Cette bourse brodée ! vociférait un bohémien.
— Ce poignard ciselé! hurlait un autre.'
— Celle boucle de chapeau, rehaussée de pierreries! glapissait un troisième.
— llegardez plutôt ce joyau, disait un paria fendant la presse, le reste n'est que du clinquant.
— Clinquant toi-même, dit un autre en le poussant. A moi, maître Élie !
Elie se débattait, bouchait ses oreilles, soufflait en gonflant ses grosses joues, fermait les yeux, plissait son front, dilatait ses narines, exécutait de grotesques contorsions, et criait plus fort que tout
'«s BOIIÉMIEXS
le monde. Mais le tumulte ne faisait que s'accroître ; les boliémiens le poussaient, le ballottaient; ce n'était plus qu'une clameur confuse que dominaient i)ar intervalles des voix de stentor, comme le canon domine la fusillade.
— Des boucles d'oreilles splendides !
— Un nœud d'épée!
— Des aiguillettes d'or massif!
— Ceci!
— Cela !
Élie exaspéré, violet comme un évêque, parvint enfin à se dégager à grand renfort de coups de poings et d'épaules. Ses poumons d'airain exhalèrent un cri qui couvrit tous les autres, on se tut comme par enchantement.
— Ali! fit Élie, avec un geste de satislaction, mais d'une voix courroucée. Maintenant que vous voilà redevenus gentils, je suis à vous ; procédons par ordre... A toi Peppo, qu'as-tu à m'offrir ?
— Ma révérence, répondit Peppo, en lui tournant le dos, tâchez- de gagner quelque chose làdessus.
— C'est ainsi que tu favorises le commerce? s'écria Élie estomaqué.
Chacun alors présenta son butin, plus ou moins légitimement acquis; l'honnête tavernier faisant
taire les scrupules de sa conscience, offrit audacieusement trois livres de ce qui en valait neuf, et remplit son escarcelle en même temps qu'il allégea sa bourse.
Diego s'approcha le dernier, et fit étinceler aux yeux d'Élie le médaillon du chevalier de Nerlanges.
— Oh ! oh ! dit le tavernier, pour ceci je lâche une pièce d'or.
— Vous êtes un fripon, maître Élie, interrompit le chevalier en lui frappant sur l'épaule; donnez le double à ce drôle, a tin qu'il apprécie à une plus juste valeur le prix de mon cadeau ; sinon, je répands le bruit de votre industrie.
Élie rougit , pâlit, bleuit et paya Diego ; il n'avait point encore aperçu le gentilhomme, ce fut un coup de foudre ; il jeta un regard suj)pliant au chevalier et baissa les yeux devant le comte de Breteuil.
— Élie, dit le chevalier, ce médaillon m'appartient, rends-le-moi pour la même somme.
Élie manifesta vivement sa répugnance.
— Tu vois bien que tu n'es qu'un vil juif, s'écria le chevalier. Allons, tu me l'apporteras demain, je l'en donnerai le double.
Élie s.'inclina.
La Régente, pensa-t-il, m'en donnera le triple.
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i:n bruil sourd aunonçale retour de la cavalcade.
Élie voulut s'esquiver:
— Rassure-toi, lui dit le chevalier, tu es ici de par mes ordres. Mais à la condition que tuvasm'abandonner les vins que tu apportais aux. boliéiniens, leur grossier palais en est indigne.
Élie se soumit volontiers à l'ultimatum du chevalier, qui trouvait ainsi un moyen commode de donner à ses amis une haute opinion de son arnabiUté.
Le gentilhomme au manteau profita du désordre pour se retirer ; il alla s'asseoir à quelques pas de distance sous un massif d'arbres. 11 ôta son chapeau ; un rayon du soleil couchant glissant dans le feuillage éclaira son front cicatrisé, et fit briller sous ses épais sourcils la prunelle de ses yeux d'aigle; sa bouche élégante et fine perdit le pli dédaigiieux qui en gâtait l'expression. Immobile, le coude sur son genou, les doigts perdus dans sa barbe frisée, il attendit en murmurant de temps à autre avec im|)atience •
— Elle ne vient pas !...
i:T (;RAN[>S SKlf.NKl'RS 51
CHAPJTUI-: IV
Le diabic doit se réjouir. — Le cheval de M. de Nerlaiiges. — Le niarrjuis de Saiiit-Aiige. — Une sombre liistoiie. — Elle le taveniier. — l"; chevalier de Guise.
liienlùtune douzaine de gentilshommes, puur la plupart jeunes et élégants, se mêlaient aux bohémiens. Ils formèrent des groupes ; les cartes sortirent de leurs étuis, et le diable dut se réjouir, s'il est vrai toutefois qu'il s'émeuve beaucoup à ces sortes de révélations c{ui promettent tant et tiennent si peu. •
Le marquis de Saint-Yves et le comte de Fergi, sceptiques endurcis, ne voulurent savoir qu'une
cliose : si la belle Gianina paraîtrait bientôt ; ces gentilshommes jouèrent de malheur, car ils s'adressèrent à Peppo, et Peppo leur répondit par un air de mandoline parfaitement exécuté mais peu explicatif; sans doute allaient-ils faire repentir le bohémien de son impertinence, lorsque le chevalier de Nerlanges, qui venait de chercher son cheval parmi ceux que les gentilshommes avaient laissés aux mains des coureurs, toucha, le coude du marquis de Saint -Yves.
— Pardon, marquis, lui dit-il, qu'avez-vous fait de mon cheval?
Le comte de Fergi se mit à rire, ce qui redoubla l'inquiétude du chevaher. Fergi ne riait qu'aux méchants tours. Saint-Yves serra la main de M. do Nerlangps.
— Mon cher chevalier, recevez mes compliments, dit-il, je n'ai jamais vu un tel coureur! et un sauteur donc !...
— N'est-ce pas? dit le chevalier triomphant.
— Après avoir en moins de cinq minutes, reprit le marquis, distancé tout le monde 'et l'on avait près d'une lieue d'avance sur moi !'" sauté trois fossés et traversé une mare, j'ai franchi une haie de quatre pieds, ce n'est qu'alors que j'ai pu rattraper la princesse de Conti, dont la cavale avait
pris le mors aux dents. Tudieu ! quelle écuyère ! et quel cheval que le votre !
— Malheureux ! s'écria Nerlanges, mais vous l'aurez fourbu ! C'est un cheval crevé !
— Un si noble animal! dit le marquis, crevé! non pas... il est mort.
Le chevalier faillit se mettre dans une colère bleue ; il se contint pourtant et dit au facétieux marquis :
— Vous me payerez celle-là !
— A l'épée ?
— Non, au lansquenet.
— Volontiers, fit le marquis, la chance sera plus égale.
— Comment?
— Parce que, mon cher, vous avez, en duel, à peu près le même bonheur que le marquis de Saint-Ange. C'était un fier gentilhomme, brave comme sa rapière, mais qui ne pouvait se battre sans être i)lessé.
— Se battait-il souvent ?
— Tous les jours.
— Diable !
— Si bien qu'il a fini par rester sur le carreau.
54 I50IIKM1EXS
— On ignore s'il n'est pas mort assassiné, dit M. (le Fergi. 11 y a cinq ans déjà, n'est-ce pas?
— C'est une sombre liisloire, dit le marquis de Saint-Yves, et qu'entoure le plus profond mystère.
— On s'en est beaucouj) entretenu, dit le comte de Fergi , mais le marquis ne paraissant plus dès longtemps à la cour, on l'a bien vite et complètement oublié.
— Je ne l'ai rencontré qu'une ou deux fois, reprit le clievalier, et n'ai conservé de lui qu'un très-vague souvenir. Pour s'étourdir de je ne sais plus quel malheur qui flétrisseit sa vie, il avait dissipé sa fortune en prodigalités vraiment royales, et il élait, je crois, presque ruiné, lorsque le poignard d'un assassin, sans doute, le coucha mort en un coin de rue.
— Qu'est devenue sa famille ? demanda le comte de Fergi. Depuis ce jour, l'holel Saint- Ange est resté fermé, l'jjerbe croît sur le seuil.
— Mais je pense qu'if n'avait point de famille, répondit le chevalier, il vivait seul.
— Quels étaient ses titres et qualités? Était-ce un rejeton d'antique race?
— 11 n'était connu que sous le nom de marquis de Saint-Ange. C'était, à ce que m'a raconté
KT nilAMlS SKir.XKlIiS .").">
Bassompiene, qui l'a un peu fréquenté, un nol)le seigneur, fier et hardi, initié, dit-on, à i)lus d'un terrible secret d'État ajant rap|)ort au [)roc{^s de Uavaillac, et je ne serais pas éloigné de croire que de hauts personnages sont pour quelque chose dans sa fin malheureuse. Du reste, la vie du marquis de Saint-Ange était un mystère, comme l'est aujourd'hui sa mort. Son humeur était mélancolique, inqui'ète ; il y avait de la douleur dan> cette âme.
— Oh ! oui, dit Élie qui s'était approclié des trois gentilshommes, une sombre douleur.
La figure du joyeux tavernier s'était soudainement empreinte d'une tristesse profonde.
— Au fait, lui dit le chevalier, n'as-tu i)as été à son service ?
— Dix ans, monseigneur, répondit Elie avec un soupir qui aurait pu passer pour un sanglot.
11 reprit :
— Ce fut une terrible matinée que celle où l'on rapporta expirant le marquis de Saint- Ange ! 11 m'honorait de son amitié, quoique je ne fusse ([ue son valet de chambre ; lorsqu'il entendit ma voix , il ouvrit ses yeux. Il m'entrevit dans le nuage (le la mort; alors il murmura un nom... un nom ! . . .
56 BOHÉMIEXS
Élie serra les poings et se mordit les lèvres.
— Le nom de son meurtrier, peut-être ! dit le chevalier.
Élie se tut.
— Quel esl-il ? demandèrent à la fois les trois gentilsliommes.
— J'ai juré de ne jamais le dire.
— Le marquis de Saint- Ange n'eut que toi pour lui fermer les yeux? dit le comte de Fergi.
— Depuis sept années le ciel lui avait tout ravi, il était seul au monde,
— Et toi, que devins-tu ?
Élie fit un geste , chassa l'oppression de son cœur, et rappelant sa gaieté, il répondit :
— Ce que vous voyez, monseigneur, tavernier de la cour et marchand d'antiques, de bagues, de médailles, de colliers d'or et même de diamants; prêt à vous en vendre, messeigneurs, ajouta-t-il avec une révérence burlesque, si votre bon plaisir est de m'en acheter.
— La Régente est, je crois, une de tes pratiques ? dit le chevalier.
— La plus généreuse comme la plus noble !
La séance de sorcellerie venait de finir; les gentilshommes, les uns riant, les autres rêvant, tous
ET GRANDS SKIGXKLRS 57
malgré eux plus ou moins impressionnés, entourèrent Élie et son 'âne; les bouteilles furent débouchées, les coupes s'emplirent et toute préoccupation disparut emportée bientôt par les fumées du vin.
Au milieu de la joie universelle parut un nouveau personnage. C'était un beau jeune homme , grand , bien fait et portant' à ravir un délicieux costume de cliasse; son feutre, orné d'un superbe gland d'or , était négligemment jeté sous son bras; du bout de son fouet, il abattait en marchant les brins d'iierbes les plus élevés. Y avait-il dans cette distraction, si innocente en apparence, un sens caché? Quelquesuns le supposèrent peut-être , en se rappelant l'anecdote de Denys le Tyran. Ils surent pourtant dissimuler leur mauvaise humeur, et leurs fronts, comme ceux desautres, se découvrirent devant le front découvert, mais s'inclinant à peine, du nouveau venu.
— Salut, Messeigneurs, dit ce dernier, avec un geste tout royal et une grâce infinie.
— Salut au chevalier de Guise ! dit le comte de Fergi;
On s'empressa, malgré la jalousie qu'il inspirait, d'entourer le favori. Les bohémiens, entendant
prononcer son illustre nom, s'élancèrent sur les arbres pour mieux le voir, et les femmes donnèrent à leurs yeux tout leur éclat, bien convaincues que le beau chevalier de Guise ne pouvait faite moins, s'il voulait compléter sa réputation, que d'essayer une conquête parmi elles.
Deux hommes seulement paraissaient s'inquiéter médiocrement de l'arrivée du chevalier de (xuise : maître Élie qui s'occupait de mettre en ordre les bouteilles vides , et le chevalier de N'erlanges, qui affectait une indifférence dédaigneuse. C'est que M. de Xerlanges était le seigneur le plus envieux de toute supériorité qui fatiguât la terre de sa sottise. S'il avait eu autant de bravoure que de haine, bien sûr qu'une catastrophe fût arrivée depuis longtemps; mais le chevalier de Nerlanges craignait la terrible épée du chevalier de Guise, et le chevalier de Guise montrait la plus profonde indifférence pour les légèretés de son ennemi intime.
— Quel bon génie vous a poussés vers nous ? dit le marquis de Saint-Yves.
— Au fait, chevalier, dit le comte de Fergi, c'est un prodige que de vous voir. La vie solitaire «omraencerait-elle à vous lasser ?
— Au contraire, répondit de Guise, avec le
KT (iRANDS SEIOKIRS 59
même ton de courtoise ironie ; chaque jour j'en apprécie davantage les jouissances; mais ce soir, m'étant écarté du carrosse de Sa Majesté, j'ai entendu vos éclats de rire, et, ma foi, j'ai cédé à je ne sais quel entraînement de gai souvenir, ou de joyeuse espérance.
— Soyez le bien revenu parmi nous! dit Saint- Yves.
— Regardez le père Élie, s'écria M. deFergi en obligeant le tavernier à s'avancer au milieu des gentilshommes, comme sa figure s'est épanouie à votre aspect. Ah ! c'est qu'il se souvient de tout ce que vous lui faisiez gagner d'or, quand vous veniez, aux jours de nos brillantes folies, à la taverne de la Cour. Hélas! depuis longtemps elle est veuve du plus aimable de ses habitues.
De Guise s'inclina, puis regarda Élie; tous les yeux se tournèrent vers le tavernier : il était pâle.
— Mais voyez donc, reprit le comte de Fergi, il est devenu tout blême.
— Que Satan me confonde, si c'est là l'expression du [)laisir! s'écria le chevalier de Nerlanges, heureux de pouvoir dire quelque chose de peu aimable.
— En effet, Élie, dit M. de Saint-Yves, est-ce que nous nous serions trompés?
60 BOHKMIEXS
— Monseigneur, répondit Élie, j'ai le bonheur triste.
Ce mot parut une bouffonnerie, et l'on éclata de rire.
— Allons, cria le comte de Fergi, remplis nos verres; c'est à la santé du chevalier de Guise que nous allons boire.
Un assentiment unanime accueilUt cette proposition. ÉUe obéit, et les gentilshommes dirent tous en s'inclinant :
— A la santé du chevalier de Guise!
— Et à ses royales amours! ajouta avec affectation l'incorrigible Nerlanges. Les coupes s'arrêtèrent indécises aux lèvres des buveurs.
De Guise se redressa, et regardant le chevaUer en face, il lui dit avec hauteur:
— Pourquoi royales?
Nerlanges baissa son regard sous celui de M. de Guise, mais répondit avec toute l'ironie dont il était susceptible:
— Parce que vous êtes le roi des séducteurs.
— Vraiment? dit le chevalier. Et parcourant du regard le cercle des gentilshommes comme pour les délier de sourire: Eli bien! soit, à mes royales amours !
Il vida son verre; chacun on fit autant; celle
ET GRANDS SEIGNRLRS 01
nouvelle libalion sembla diminuer la gaieté au lieu de la rendre plus vive.
La voix de Peppo se fit tout-à-coup entendre.
— Gianina! Gianinaî s'écria-t-il; et il se laissa glisser, avec l'agilité d'un tigre, du liaut de l'arbre où il avait grimpé
62 HOIIKMIKXS
CHAPiTun: V.
Gianina. — La danse des parias. — L'épée du chevalier de G'sise. — Le triomphe de Gianina. — Le nœud de sa ceinture. — Les lèvres de M. de Nerlanges. — Les yerx de Pe!)po.— Le pourpoint de M. de Guise. — L'action s'engage.
Gianina la boli^mienne, gracieuse et souple comme une ciiatte, légère comme un oiseau, apparut au milieu de la foule éblouie; elle dansa, puis alla tomber ép'disée, l'œil étincelant, les lèvres souriantes, entre les bras de Pep[*o, qui l'assit sur l'herbe et se prit à l'admirer tout bas. Jusque-Ici, on n'avait pu remarquer dans ce tourbillon de pirouettes, qu'un corset noir, un jupon écarlate, des
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rubans verls et des brodequins rouges. Maintenant qu'elle élail assise, immo])ile, respirant à peine, laissant bondir son sein, flotter naturellement les boucles noires, aux reflets bleus, de sa chevelure tressée, et reposer ses beaux bras nus sur ses genoux, l'admiration bruit autour d'elle. Le chevalier de Guise, qui ne l'avait jamais vue, se laissa surtout aller au plaisir de la contempler.
La peau de l'Égyptienne, Ijrunio par le soleil, avait une transparence extrême; jamais on ne vil un front plus pur; c'était, autour de ce front, comme un rayonnement. De longs cils prescpie frisés, adoucissaient l'éclat de ses grands yeux noirs, humides et brillants. Rien ne saurait rendre l'énergie de ses sourcils qui se joignaient presque à la racine du nez et se prolongeaient flnement jusqu'aux tempes. La puissante nature de la bohémienne se révélait dans la dilatation fréquente de ses narines et dans le frémissement de ses lèvres un peu fortes ; un duvet, si léger qu'on eût dit une ombre projetée, donnait à sa bouche une indéfinissable expression de désir et d'audace. La perfection de son cou, merveilleusement attaché, n'avait de rivale que l'élégance de sa taille.
KUe se leva soudain, fatiguée peut-être de tous
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ces regards qui la dévoraient, s'avança au centre du cercle émerveillé, et penchant sa tète, entourée de médailles de cuivre, elle arrondit ses bras ; puis, se renversant en arrière en frappant sur son tambour de basque, elle fit onduler ses hanches ardentes, avança son pied provocateur et sourit à la rofide, de manière à laisser voir le bout de ses dents d'émail mordant l'extrémité de sa petite langue rose.
Un cri d'amour s'échappa de toutes les poitrines. Peppo rugit. Gianina, honteuse, baissa ses longues paupières.
Habituée à ces sortes d'extase par la foule de ses admirateurs, sa pudeur un instant offensée se vengea par un sourire si naïf que Peppo eut envie de s'agenouiller; sur un signe de Gianina, il prit sa mandoline, et, au son d'une pétulente musique, Fredgi et Carina se mirent à tourbillonner la plus entraîuante des valses. Fredgi tournant sur ellemême avec l'indécente désinvolture d'une aimée, tourmentant sa grande taille avec nonchalance, appelant de son langoureux regard les regards d'un être invisible qu'elle semblait chercher à ses pieds; Carina, au contraire, petite, rieuse, folle, bondissant avec la souplesse d'une panthère, et faisant étinceler ses veux comme des escarboucles ;
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toute frémissante de la tôle au\ pieds, elle s'arrêtait une seconde comme pour respirer le parfum de la brise, d'une fleur ou d'un baiser, puis recommençait à fuir, à voltiger et à pirouetter. La mandoline de Peppo jetait des éclats d'barmonie, tantôt vifs, enjoués, ardents comme la danse de Carina; tantôt voluptueux, énervants comme l'allure de Fredgi.
Les gentilshommes applaudissaient , riaient , chantaient, se dandinaient comme s'ils eussent été ivres, accompagnant d'un sourire lascif chaque pas de Fredgi, chaque bond de Carina. Celte scène devenait étrange, passionnée, haletante. Soudain Gianina, noble et gracieuse, s'avança resplendissante de sa beauté surhumaine, augmentée d'un parfum de virginité' qui semblait l'envelopper comme un voile ou la porter comme un nuage, chaque fois que ses pieds quittaient la terre ; car déjà elle dansait que l'on croyait qu'elle marchait encore. Elle personnifia la danse chrétienne dans son expression la plus suave ; légère, elle rasait le gazon, s'élevait droite dans les airs comme si un souffle divin l'eût emportée, et retombait ainsi qu'un flocon de neige; puis, comme l'hirondelle, elle reprenait son vol.
Le délire avait fait place à l'enthousiasme, et
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Peppo, impuis^ont à chanter sur sa mandoline les airs qu'il fallait à de semblables élans, se mit à écouter avec l'àme de Gianina des harmonies célestes.
Quand la bohémienne s'arrêta, éperdue sous le coup de ses dernières inspirations, ses genoux fléchirent ; un tonnerre d'a})plaudissements la rappela à la vie, à la gloire! elle saisit son tambour de basque et tit le tour du cercle brillant formé autour d'elle, par ce que la cour avait de plus jeunes et de plus élégants seigneurs. Un homme parmi ces hommes n'avait pas compris la délicieuse fille , et lorsqu'elle passa devant le clievalier de Nerlanges, en tendant son tambour déjà plein d'or, il l'entoura brutalement de ses bras. Les gentilshommes, dont les esprits étaient exaltés parle vin du Rhin elles danses des bohémiennes, enveloppèrent la jeune fille. Peppo frémit et sauta sur son bâton; mais déjà le chevalier de Guise s'était élancé entre Gianina et les gentilshommes.
Les bohémiens avaient tous la main droite dans leurs pourpoints, caressant leurs couteaux; les seigneurs, un pied en avant, les bras encore étendus, semblaient hésiter à reconquérir leur proie. De Guise paraissait les défier. Gianina, plus morte que vive, jetait des regards effarés.
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— Ah 1 messieiiis, dit le clievalier, avec le plu> dédaigneux sourire, vous vous êtes gAtés.
— C'est vous, dit de Nerlanges, qui vous êtes rouillé.
A cette insolente trivialité, de Guise fronça le sourcil; il tira à demi son épée, dont la lame élincela comme un éclair, et puis la laissa retomber d'elle-même dans le fourreau:
— Moi, s'écria-t-il, c'est possible, mais mon épée... qu'en. pensez-vous?
Le chevalier rougit de colère ; de Guise prit la main de Gianina et lui dit avec un sourire:
— Rassure-toi , mon enfant , rassure-toi , et chante; prouve ainsi à ces gentilshommes, un instant rendus fous par ta beauté, que tu leur pardonnes.
De Guise s'était placé si haut au-dessus de tous, que personne ne réclama. Gianina, cédant à cette supériorité que son défenseur avait conquise , même sur elle, obéit et chanta.
Ce furent d'abord des sons indécis ; des modulations d'une douceur infinie suivirent ces essais craintifs, et montèrent vers le ciel, frémissants et gais, puis insouciants et pleins d'éclat , comme un chant d'alouette saluant le matin. Lorsque ce prélude sans paroles, jeté à l'air en roulades bril-