‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Klle ne ^icHt pas! — Rêveries de Gian'uia. — Eiiotneriioiuiie aj ina.iicau. — Une clart" mvslérieiise. —Idées d'une boliéinieiiiie sur li rieliessc. — Le iiiak-Mce.

Tout était silencieux: et calme à cette heure du soir dans les alentours du royal donjon. Les bohémiens eux-mêmes se taisaient. L'inconnu au manteau, qurmous avons laissé rêvant, semblait n'avoir point changé d'attitude; seulement, les rayons naiss-ints de la, lune avaient succédé sur son front aux rayons mourants du soleil.

Soudain un bruit léger le fit tressaillir; il regarda : une fornic vaporeuse se dessina dans la

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pénombre; c'était Gianina. Elle s'avançait la lèle inclinée, les bras pendants, les mains unies sur son tambour de basque; elle allait lentement. Arrivée près de l'inconnu, elle s'arrêta, promena son regard sur le gazon, et dit, en se parlant tout haut :

— Ce doit être par ici que je l'ai perdu, mon délicieux ruban vert. C'est sans doute quand ce fat de chevalier de Nerlanges, que je ne puis souffrir, a osé... — Là, sa pensée changea d'objet ; un ravissant sourire effleura ses lèvres; elle regarda le ciel et murmura... — Comme il m'a généreusement protégée, lui! Bab! lit-elle, après un moment de silence, avec un mouvement de tète adorable, c'est encore un mauvais sujet comme les autres ! — Elle se tut de nouveau; puis, souriant encore, elle reprit : — Pourtant, j'ai senti là quelque chose... — La charmante fille devint triste. — Enfin, murmura-t-elle, les mains jointes, le regard perdu dans un nuage, comme pour y chercher une révélation : Quatre jours encore, quatre jours... et Gianina, hélas! n'existera plus! — Elle soupira de nouveau, et, secouant la tête comme pour chasser une pénible pensée, elle s'écria, en frappant du pied comme un enfant contrarié : — Qui donc me dira où est mon ruban ?

Le gentilhomme n'avait pas perdu un de ses gestes, une de ses paroles ; jusqu'alors il avait craint de l'effrayer en se montrant ; comme elle s'éloignait, il l'appela.

Gianina se retourna, le reconnut et vint à lui.

— U faut enfm que je vous parle, dit le vieux gentilhomme; depuis un mois que je suis à Paris, je n'ai qu'une pensée : vous... Oh! point d'inquiétude, Gianina ! Voyez, ma harhe est grise ; l'amour n'est plus de mon âge; et cependant, j'ai cru que ma folle tête allait encore me faire des siennes. Ce que je ressens pour vous, Gianina, n'est qu'un intérêt tout paternel.

— Vraiment ? fit Gianina étonnée. C'est bizarre !

• — En effet, mais c'est ainsi; je vous suis partout. J'aime à vous regarder, à vous écouter; je me ferais tuer jjour vous.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la jeune fille effrayée de tant d'ardeur.

— Et cependant, je ne vous aime pas d'amour.

— En êtes-vous bien sur ?

L'inconnu ne put s'empêcher de sourire.

— Très-sûr, répondit-il.

Gianina, libre d'arrière-pensée, tendit au gentilhomme une main qu'il serra dans les siennes.

— Gianina, s'écria-t-il avec feu, vous êtes une délicieuse enlant! — El comme la bohémienne fit un mouvement pour retirer sa main, il se hâta d'ajouter : — Ne vous elïaroucîiez pas ; je vous le répète, mon enthousiasme est inoffensif.

— Je vous crois, dit Gianina avec un franc sourire ; tenez, depuis que vous me parlez, une confiance sym})athique entre dans mon cœur. Oui, vous avez quelque chose qui me plaît décidément.

— Eh bien, tant mieux ! nous pourrons peutêtre nous entendre. Moi, voyez-vous, j'ai vécu le double de mes années. Jeu , duels , folles amours, j'ai tout é[)uisé. L'amertume est venue ensuite; un beau jour, ou plutôt un triste jour, je me suis réveillé dans le néant de ma vie, sans affection, sans espérance, et j'ai frémi! Alors, ouvrant mon àme h des émotions que je ne connaissais pas encoje, mais dont on me vantait la douceur, je goûtai quelques années de véritables joies. Qui l'aurait cru? j'avais encore des illusions à perdre! Je redevins seul et je doutai de Dieu. Eh bien, Gianina, moi, dont le cœur desséché se crevait inaccessible désormais à tous

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sentiments tendres, j'ai été ému à votre aspect, comme je l'étais par tout ce qui était beau, il y a trente ans. Expliquez- moi donc cela, vous qui * êtes sorcière ?

Gianina soupira profondément, comme si le mélancolique regard de l'inconnu, qui ne la quittait pas, lui eût rappelé des souvenirs.

— Cela est extraordinaire, dit-elle, mais pas tant que ma destinée.

— Oserai-je vous prier de me la raconter? Vous m'avez dit que je vous inspirais de la confiance ?

Gianina tlt avec sa gracieuse tête un signe négatif.

" — J'ai juré de ne rien dire à qui que ce soit au monde, avant le 17 septembre 1613, à midi.

— Le 17 septembre ? Dans quatre jours ?

— J'aurai alors vingt ans, reprit Gianina en regardant le ciel.

— Et à qui avez- vous fait ce serment ?

— A la tombe de ma mère.

— Vingt ans ! murmura l'inconnu rêveur.

— Eh bien ! s'écria la lioliémienne, dont le ton et les allures étaient aussi mobiles que l'éclair de

ses prunelles, aussi changeantes que les impressions de son esprit, vous voilà tout pensif.

Tous deux alors, la bohémienne et le gentilhomme, semblèrent absorbés.

L'inconnu rompit le premier le silence.

— Gianina, si l'on vous disait : Vous allez être une riche et grande dame ; vous allez avoir des pages et des laquais, de beaux diamants et de magnifiques parures, des robes de velours et d'hermine, des titres! et tout cela uniquement.., uniquement pour servir d'enfant à un homme qui n'en a plus, de créature à aimer d'une sainte et pure affection à un homme qui a encore besoin d'aimer, que répondriez-vous?

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui.

— Je répondrais : Non ; je ne veux pas être une riche et grande dame! Je serais obligée de dissimuler mes joies et mes tristesses dans vos salons dorés; et, avant tout, je veux être Ubre. Mes cheveux sont assez beaux pour se passer d'ornements, et des robes de soie me gêneraient pour danser: mon jupon court est si commode!

— El dans quatre jours ?

— Dans quatre jours... tout sera fini.

ET GRAMJS SEIGNEURS • il

. L'inconnu la regardait avec une curiosité superstitieuse. Gianina, comme pour le rassurer, lui prit la main et la serra cordialement.

— Au revoir, monseigneur, lui dit-elle; à demain !

— A demain, dit le gentilhomme, sur le pont Neuf?

— Non, répondit la bohémienne avec une coquette révérence, le plus séduisant regard et le plus malin sourire, — à la Cour !

Gianina regagna, vive et légère, le camp]des bohémiens. Un feu dont la lueur sanglante', chassait les ombres de la nuit, et à une certaine distance, se mêlait fantastiquement aux rayons bleus de la lune, éclairait les expressives figures des parias; leurs costumes de parade étaient tombés ; des tableaux presque indécents grouillaient dans l'ombre, en dehors du cercle lumineux ; derrière les tentes communes se pressaient, pèle-méle, hommes, femmes et enfants. Près du foyer se dessinaient en vigueur quelques jeunes Égyptiennes échevelées, aux épaules et aux jambes nues ; en face d'elles s'épanouissait dans la lum-ière la joyeuse figure de Diego, encadrée par ses favoris noirs. Il criait des folies avec des gestes impossibles, tandis que Fredgi et Carina causaient, assises à l'écart ;

leur front était noyé dans ces rayons bleus que nous avons dits, leurs pieds rougis par le reflet mourant de cette lueur sanglante dont nous avons parlé.

Gianina s'était arrêtée pour oljserver, songer ou gémir; appuyée contre un arbre, la tète dans une main, une jambe croisée sur l'autre, iin bras pendant, ce ne fut que longtemps après que Fredgi et Carina attirèrent son attention. Le feu s'était éteint, les cris tumultueux de Diego et les éclats de rire des bohémiennes avaient cessé ; quelques ronflements grotesques, quelques grognements inintelligibles rompaient seuls le silence; nous ne parlons pas des chuchotements incessants de Fredgi et de Carina, ni d'une légère brise qui hâtait la chute des feuilles, ni de plus d'un long soupir exhalé du sein de Gianina, et qui faillit trahir sa présence.

— Carina, Carina, disait Fredgi, tu aimes Peppo comme une folle et tu hais Gianina comme une furieuse.

— C'est vrai , répondit Carina ; et pourtant j'avais beaucoup d'amitié pour cette fille.

— Moi aussi, dit Fredgi; Gianina me plaisait, mais Peppo l'aime.

— Et nous aimons Peppo, ajouta Carina.

— Faisons ce que je l'ai dit, Carina, reprit Fredgi en saisissant la main de sa compagne; la iune i)rille, c'est ce qu'il faut ; quand minuit sonnera, nous réunirons en tas les herbes que nous aurons cueillies. Ne crains pas, je les connais ; le maléfice est certain.

— Tu oublies, reprit tranquillement Carina, tu oublies qu'il nous faut une poule noire, un œil de lièvre et le pouce d'un enfant mort.

— On j)eut se passer du pouce de l'enfant, de l'œil du lièvre et de la poule noire, dit Fredgi avec la même impassibilité ; l'évocation sera aussi bonne ; seulement, Astaroth, au lieu de nous apparaître en corps, se manifestera par une llamme verte sur laquelle nous jurerons de nous donner à lui, s'il jette un sort à Gianina.

— Eh bien soit ! dit Carina ; mais lorsque Peppo ne pourra plus aimer Gianina, nous deviendrons rivales.

— Nous tirerons à la courte paille, répondit Fredgi, à qui de nous deux épousera Peppo. Quant à moi, ajouta-t-elle, je suis toujours sûre d'avoir un mari ; Diego m'adore. Et puis, te l'avouerai-je? Diego est riche, et je souhaiterais ardemment changer de viei J'en ai vu en courant la campagne, j'en ai vu de si heureuses.' entourées de

respect et d'affection ! des enfants, des vaches, une chaumière...

— Et un cœur? interrompit Garina, en éclatant de rire. Allons, allons, viens et cueillons les herbes enchantées; charge- toi de prononcer les paroles magiques, tu les sais mieux que moi, et je n'ai pas ton courage...

Les deux femmes se levèrent, et, comme des sorcières qu'elles étaient, s'enfoncèrent dans les bois, cherchant sous leurs pieds les plantes qu'il fallait pour composer leur charme et marmottant d'horribles blasphèmes.

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