CHAPITRE Vil
Trois grands personnages. — Un homme d'État. — Le bout de l'oreille. — Peppo réflécliit. — Le tentateur.
Dans un élégant salon, au rez-de-cliaussée d'une petite maison située vers le milieu delà rue Pagevin, se trouvaient réunis deux personnages de noble et fière mine; l'un était le duc de Nevers, et l'autre le duc de Bouillon, ni plus ni moins. Leur air soucieux ne clierchait point à se dissimuler.
Ils gardaient le silence; au moindre bruit, ils prêtaient l'oreille, et un léger mouvement d'impatience leur échappait quand ils reconnaissaient
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leur méprise. Ces seigneurs attendaient sans doute quelqu'un qui devait leur aj>porter d'importantes nouvelles. Enfm, leur incertitude cessa, mais leur anxiété redoubla en apercevant la physionomie recliignée qui venait de se montrer entre les rideaux des portières. Cette patilnilaire figure lioclia la tête au regard interrogateur qu'on lui adressait, puis se détacha de son cadre de velours, et s'avança dans le salon, portée sur un buste vigoureux, mais dont l'épine dorsale se courbait avec une [lolitesse obséquieuse.
— Votre air n'annonce rien de bon, maréchal, dit le duc de Xevers. La Régente refuse, n'est-ce ]»as, elle refuse d'éloigner le chevalier de Guise?
— Que voulez-vous, cher seigneur, répondit Concini, mon influence est perdue; moi que vous croyiez si puissant auprès de Marie de Médicis ! Prières, craintes exprimées avec la plus affectueuse sollicitude, j'ai tout employé.
— Oh! je pense bien, dit le duc, que vous avez fait jouer toutes les séductions de votre esprit pour éliminer un aussi dangereux rival, notre ennemi à tous, et le vôtre en particulier.
— Oui, j'ai vanté ses talents, sa supériorité sur tous les prétendants au gouvernement de Provence : la Régente a haussé les épaules en
disant que j'avais une liop haute opinion du clievalier; puis elle a souri d'une fa<;on qui, sur les lèvres d'un autre, m'eût sem]:)lé de la dernière impertinence.
MM. de Nevers et de Bouillon échangèrent un regard.
— Et que comptez- vous faire maintenant ? demanda le duc de Nevers à Concini.
— Supporter ma disgrâce , mio caro, et attendre les ordres de la Régente,
— Aucune idée de vengeance ne germe au fond de votre cœur ?
— Aucune.
— Les Guise vont être tout puissants, la Régente aime le chevalier... Le duc de Bouillon s'arrêta après avoir appuyé avec intention sur ces derniers mots. Concini ne sourcilla point
— Je sais ce qui m'attend : l'exil, la Bastille peut-être; je subirai mon sort : dévoué à la France, ma patrie d'adoption, je veux la servir jusqu'au bout, et je serai heureux de souffrir pour elle, ne pouvant la sauver des ambitieux qui ne désirent la gouverner qu€ pour l'asservir. Quant aux satisfactions de mon orgueil, j'en fais bon marché ; j'ai été en butte à tant de jalousie, à tant de haine, que je me trouverai assez vengé en
voyant retomber sur une autre tèle les orages qui grondaient sur la mienne.
Les ducs écliangèrent un nouveau regard.
— Nous ne sommées pas de votre avis, dit M. de Nevers; nous ne nous soumettrons jamais au joug de celte orgueilleuse famille ! Si elle arrive au pouvoir, nous la combattrons de toute notre force, dussions-nous être accusés de haute traliison !
— Vous êtes les maîtres, répondit Concini. 11 se courba jusqu'à terre devant ses interlocuteurs, qui le saluèrent de la main et se retirèrent.
Dès qu'il fut seul, le maréchal d'Ancre se redressa comme un arc qui se détend, son masque h}^ocrite tomba, et cet homme, si humble et si résigné tout à l'heure, donna un libre cours à la rage qui le dévorait. L'explosion de sa colère longtemps contenue fut terrible, mais courte, car on vint lui annoncer une visite. Concini allait refuser de recevoir, le nom du chevalier de Nerlanges trouva grâce, et le maréchal donna l'ordre qu'on l'introduisît.
M. de Nerlanges entra, fil trois révérences profondes, et se redressa en se dandinant légèrement, selon la mode d'alors.
— Je suis souffrant aujourd'hui, monsieur le
clievalier, dit le maréchal; mon intention était de ne recevoir personne, mais vous m'avez fait hier demander audience, et je me souviens que j'ai négligé de vous répondre; excusez-moi, monsieur. Nerlanges s'inclina. Il se trouvait qu'avec celte chance particulière aux malintentionnés, il arrivait fort à propos.
— Je vous remercie, monsieur le maréchal, dit-il, d'avoir daigné faire une exception en ma faveur; et c'est à moi d'implorer mon pardon pour avoir osé me présenter ainsi sans v être autorisé.
Concini s'inclina à son tour, indiqua de la main un fauteuil à de Nerlanges, et s'assit lui-même, de façon à tourner le dos à la croisée, tandis que la figare du chevalier, recevant le jour en face, ne pouvait lui dissimuler la moindre impression.
Le chevalier ne parut nullement s'inquiéter de cette précaution qu'il remarqua sans doute, car un imperceptihle sourire glissa furtif sous sa moustaclie. Il reprit aussitôt son air le plus délibéré et dit au maréclial :
— J'ai à peine l'honneur d'être connu de vous, monseigneur; perdu dans la foule des courtisans, je n'ai jamais pu que faire des vœux pour la durée de votre gouvernement, dont la force a sauvé mon
pays exposé aux factions , aux dangers de la guerre civile. Vous avez noblement succédé à Henri lY, monsieur le maréchal ; tout bon Français doit vous avoir de la reconnaissance.
Concini inclina son front jusqu'à ses genoux croisés l'un sur l'autre, et M. de Nerlanges, en reprenant haleine, sourit à cette flexibilité de reins qu'eût enviée plus d'un courtisan.
— Oui, continua le chevalier, vous avez rendu à la France d'immenses services. Une tâche, une grande tâche vous est encore réservée, et je venais en causer avec vous, monsieur le maréchal.
Concini se leva et se dressa de toute sa hauteur.
— Je n'accorde à personne, monsieur, le droit de m'offrir des conseils, dit-il avec plus d'orgueil que de dignité.
Nerlanges ne s'émut point ; 1 se leva à son tour, et s'ai)puyant négligemment sur le dos de son fauteuil, avec un aplomb qui ne manquait ni d'aisance, ni de grâce, il reprit :
— Dieu me garde, monsieur le maréclial, que jamais de telles prétentions entrent dans mon esprit: des conseils à vous! Je venais, au contraire, vous en demander, et c'est déjà une assez grande témérité de ma part. J'ai compté sur votre aima])le indulgence, et un peu aussi, vous l'avoue-
lai-je? sur l'utilité/lont je puis vous être... en vous servant, monsieur le maréchal, en vous servant. Concini avait froncé le sourcil; il sourit désagréablement à la fin de la phrase que l'impudent chevalier venait de débiter, avec "un mélange de pohtesse et d'impertinence tout à fait en harmonie avec son esprit et ses manières.
— Vous allez m'accuser d'exagération, monsieur le maréchal, d'imprudence? me condamner peut-ùlre comme coupable? mais vous aurez dans le cœur une secrète estime pour moi, quand je vous aurai dit ce qui m'amène. Il s'agit de la famille de Guise.
Concini ne fit pas un mouvement, Nerlanges poursuivit :
— De tout temps cette famille a convoité la puissance, elle s'est vue à deux doigts du trône, elle asf)ire aujourd'hui à usurper votre fortune, et à s'emparer de celle de la France. Vous le savez, monsieur le maréchal, et c'est en ce moment ce qui divise la cour; si le. chevalier de Guise vit une semaine encore. Votre Excellence est perdue!
— Je suis moins inquiet que vous, monsieur de Nerlanges, dit Concini en s'efforcant de rire ; je vous remercie de votre solUcitudej mais votre zèle est tout à fait inopportun. .Te reconnais en
VOUS un noble cœur, tout embrasé de l'amour de son pays, et qui m'est dévoué. Recevez à la fois, monsieur, mes compliments et mes remercîments bien sincères.
Le chevalier ne se laissa pas démonter, et se prêta de bonne grâce à la continuation de cette comédie italienne.
— Je ne viens pas seulement, dit-il, vous faire de vaines protestations ; non, monsieur le maréchal, mon dévouement est prêt ù se prouver par des actes. Il faut pour votre repos, et pour le salut du pays, que M. le clievalier de Guise disparaisse.
Goncini bondit sur son fauteuil et feignit une grande indignation.
— Qu'osez- vous me proposer là, monsieur?
— 11 faut que M. de Guise meure, reprit de Nerlanges, et il mourra.
— Rappelez-vous bien, monsieur, ce que je vais vous dire, s'écria G :ncini, c'est que je ne vous approuve ni ne vous encourage en rien.
Le bout de l'oreille perçait; le chevalier répondit :
— Moi seul je puis sans danger vous délivrer de votre ennemi.
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Le maréchal se promena quelques minutes fort agité.
— Dites-moi donc comment vous feriez pour n'éveiller aucun soupçon? murmura-t-il enfin, car, en vérité, cela passe toute idée 1
— Ne vous préoccupez de rien, répondit de Nerlanges, faites-moi seulement une promesse.
— Voyons.
— Vous me donnerez la lieutenance générale de Provence.
On voit que le chevalier allait droit au but ; Concini réfléciiit un instant.
— Eh bien ! dit-il, je vous le promets.
— Sans garantie ?
— Ou' exigez- vous?
— Un serment.
— Sur quoi ?
— Sur l'Évangile.
Concini recula.
— Vous êtes Italien, monsieur le maréchal; est-ce le prêter ou le tenir qui vous inquiète?
— C'est le prêter, assurément.
— Alors, excusez-moi, monseigneur, je me retire.
— Je ferai ce que vous demandez, monsieur, dit Concini : la raison d'État l'emporte sur mes
scrupules religieux, et j'aime tant la France que je lui sacrifierais mon propre sang!
Le maréchal prononça, une main sur l'Évangile, le serment sacrilège de récompenser l'assassinat ; mais il eut soin d'emjilover la réserve tacite qu'ont imentée en faveur du parjure, et pour le repos de leurs béates consciences, certains ultramontains. M. de Nerlanges rit en lui-même, de concert avec le diable qui le possédait.
Une fois dehors, le clievalier respira l'air comme un homme soulagé d'une grande inquiétude, marcha rapidement, et entila d'un pas délibéré la rue Yerderet : une multitude de jeunes seigneurs avaient dans ce quartier des appartements de circonstance; on disait même que le marquis d'Ancre y possédait une petite maison parfaitement discrète et d'un luxe asiatique. On ajoutait qu'il y recevait plus souvent des espions que des lolies femmes, ayant déjà pour amie une fort grande dame qui habitait le palais des rois. Sans nous arrêter à ces calomnies, revenons au chevalier de Nerlanges.
Une lieure environ après son entretien avec Goncini, ce gentilhomme était de retour à la place Royale, où il avait le plus joli appartement imaginable, non loin de l'hôtel de Sully. La place
Royale n'était point alors ce qu'elle allait devenir, elle sortait à peine des ruines du vieux palais des Tournelles; un jjrillant avenir, inauguré par une fêle splendide en l'iionneur des fiançailles du roi Louis XllI avec Anrfe d'Autriche, attendait ce lieu que tant d'illustrations ont ininiortalisé. La ville et la cour ne s'y donnaient point encore rendezvous. Le génie de la langue française n'y avait pas ])ris son essor, les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet étaient au berceau. C'était pourtant déjà la mode de s'y exiler. Le chevalier demanda à son valet si personne ne s'était présenté pendant son absence; sur sa réponse négative, il le congédia. 11 courut aussitôt à sa ciiaml)re dans laquelle il s'enferma à double tour; puis il ouvrit une porte secrète. Peppole bohémien [)arut.
— Tu t'es fort ennuyé, n'est-ce pas? lui dit le chevalier.
— Non, car j'ai réfléchi, repartit Peppo.
— Et le résultat de tes réflexions, peut-on le connaître ?
— Certes I
— Je t'écoute.
— Monseigneur, dit Peppo avec un grand calme et une certaine dignité, hier, lorsque vous m'avez
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entraîné après vous, je ne savais ce que je -laisais, ce que je voulais, j'étais ivre, j'étais fou. Ma violence est terrible ! quand le sang me monte au cerveau, je m'épouvante moi-même, et je n'écoute rien, qu'un instinct de férocité dont je rougis après. Aujourd'hui, monseigneur, j'ai lionte de m'ètre laissé aller à une colère insensée, à une jalousie stupide, et sans motifs peut-être. Rien ne me prouve que Gianina soit amoureuse de M. de Guise, rien ne me prouve que M. de Guise ait formé le dessein de m'enlever Gianina.
Le chevalier écoutait Peppo avec une rage qu'il se garda bien de laisser paraître. Tout ce bel échafaudage d'ambition dressé sur le cadavre de M. de Guise s'écroulait soudain. Nerlanges eut envie de menacer le bohémien, de lui faire entrevoir le danger que court un homme à posséder un secret pareil, presque un secret d'État ; car le clievaher, se croyant sûr de Peppo et pensant ainsi l'engager à accomplir sa vengeance, lui avait dit quelques mots du service signalé qu'il rendrait au pays. Nerlanges fut donc tenté de terrifier Peppo; mais songeant à l'entêtement du bohémien, il choisit un moyen différent.
— Peppo, dit le chevalier, tu es un sage, et je t'admire. Ta violence prouve l'ardeur de ton sang.
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et le retour de ta raison laisse voir la noblesse de ton cœur.
Pep[)0 comprit vaguement ; le chevalier continua :
— Mais tu es un enfant, ton àme fougueuse ignore le secret de lire au fond des cœurs; moi, qui ai vécu ]jarmi les feux croisés de toutes les intrigues amoureuses et politiques, nul ne saurait me tromper: Gianina lAali à M. de Guise, et M. de G aise est aimé de Gianina.
— Je l'ai cru, dit Peppo, dont l'ceil brilla: mais je ne le crois plus, ou du moins je doute, et un simple soupçon n'exige pas la vie d'un homme : oui, je pense aujourd'hui ra'ètre trompé ; qui vous dit que vous ne vous trompez pas?
— Nous ne nous sommes trompés ni l'un ni l'autre; à défaut d'habileté, ton instinct, ou plutôt ton cœur, t'a servi ; il t'a fait deviner que tu avais un rival, et un rival heureux. Moi, j'ai été servi à la fois par mon cœur et par mon h.abileté; ainsi que toi, Peppo, j'ai deviné que j'avais un rival, et un rival heureux : car, ainsi que toi, j'aimais Gianina.
A cet aveu, Peppo perdit un instant l'enchaînement de ses idées , et ses regards se fixèrent ardemment sur le chevalier, qui frissonna malgré lui.
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— Calme-toi ; j'ai trop d'empire sur moi-même pour entretenir un amour non partagé. Je renonce h Gianina : j'en fais ici le serment solennel.
Peppo se radoucit, et ne cessa d'écouter avec toute l'attention dont il était capable, l'astucieux clievalier, dont la iiarole facile et la supériorité intellectuelle fascinaient et dominaient le bohémien.
— Mais, poursuivit Nerlanges, en étouffant le sentiment qui m'enflammait, j'ai juré de punir
'audacieux qui me ravissait le J)onheur. Je l'aftirme, Peppo, que je ne suis pas jaloux; non, je veux me venger.
— Si j'étais sûr, dit Peppo, que Gianina en aimât véritablement un autre...
— Elle l'aime! te dis-je. Où donc as-tu les veux? Ne te souviens-tu de rien? Ce chant de reconnaissance qu'elle exhala dans une magnifique improvisation, presque sur la poitrine du chevalier de Guise, sa main dans sa main, et ses yeux perdus dans ses yeux ! Ce dernier sourire qu'elle lui envoya et qui semlda passer sur ses lèvres dans le frémissement d'un baiser! Enfin, le nœud de sa ceinture qu'elle laissa choir!...
— Et qu'il s'empressa de ramasser, lui! interrompit Peppo avec un peu d'égarement.
•: — Sans doute, et elle le voulait ainsi, dit le
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chevalier, qui avait étudié avec des tressaillements de plaisir, sur les traits expressifs du bohémien, l'effet de ses paroles.
11 l'abandonna un instant à ses réflexions nouvelles, certain que cette organisation Ijouillante ne se détournerait })oint du cours qu'il lui avait donné, et que, pareilles aux cascades d'un torrent, ses pensées se précipiteraient d'abîme en abîme. Le chevalier, debout devant Peppo, qui s'était assis sur un tabouret presque à ses pieds, l'observait silencieusement, suivant comme un empoisonneur, sur le visage de sa victime, les progrès du venin qu'il avait distillé.
— Peppo! dit-il tout à coup.
Le bohémien se dressa devant le chevalier, qui ne put s'empêcher d'admirer la grAce et la force de ces membres musculeux, l'énergie puissante de ces traits, la pâleur de ce grand front où, à défaut d'inielligence, régnait l'audace.
— Peppo, reprit-il, sais-tu ce qui te manque? L'éducation, la fortune, l'habit de courtisan, quelques vices de plus! Ah ! si tu avais demain cinquante mille livres à ta disposition, le pouvoir d'aller en Italie, par exemple, l'instruire pendant une ou deux années, et que tu revinsses, le manteau de velours sur l'épaule, la plume au feutre et
la rapière à la hanche, sois sûr qu'à ton retour Gianina t'apprécierait.
j1. de Nerlanges se tut. Peppo n'était plus à ses sombres pensées; son^ imagination vive avait pris le tour que désirait lui donner le chevalier de Nerlanges. Peppo allait bientôt être mûr pour la séduction; quelques minutes d'un nouveau silence devaient achever de le perdre. M. de Nerlanges en était certain, Peppo n'avait plus son libre arbitre. Suspendu aux lèvres de son tentateur, il avait écouté et s'était laissé ravir. Comme un orateur sent monter vers lui la sympathie de son auditoire, Nerlanges avait senti s'absorber, dans son propre discours, l'àme du bohémien. Gelûi-ci rêva longtemps, s'exaltant dans ses pensées, allant de la glace à la fenêtre, admirant tour à tour sa beauté et les splendides gentilshommes qui passaient à cheval; et il songeait à Gianina, et il songeait à M. de Guise, et il se voyait lui-même en casaque de soie, et il s'admirait en idée. Le chevalier le laissait faire. Le songe illusoire de Peppo atteignit les dernières limites de l'orgueil humain. Qui saurait dire les visions qu'entrevit cette nature vierge, enivrée d'amour et d'ambition? Cultivé par l'éducation, Peppo eût été un homme supérieur par certains côtés de son àme impétueuse; ainsi, il eût
été grand de passion. Mais ses qualités se perdaient, confondues avec ses défauts, dans un cliaos qui le ballottait du bien au mal, sans discernement ni réflexion, et avec une égale ardeur : Peppo était un tigre ou un enfant. Le bohémien, s'adressant au chevalier, s'écria enfin :
— H faut donc qu'il meure ?
M. de Nerlanges ouvrit un bahut, en tira une livrée complète, et dit à Peppo, vaincu :
— Mets ces habits, et garde ton couteau.
— Quoi! une livrée! celle de vos laquais!
— Je ne puis autrement l'introduire dans le Louvre, il ne faut plus que tu me quittes.
Peppo hésita, puis obéit.
— Maintenant, dit le chevalier, suis moi. Et Peppo obéit encore.