‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE YUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YUI

Le comte de Bieteuil. — Le maître elle valet. — Ce que se disait M. de Neilaiiges en se rendant au Louvie. — Une nouvelle divertissante. — Provocation. — Le dépôt sacre.

L'instant est venu de faire plus ample connaissance avec le comte de Breleuil, ce gentilhomme àgc dont la tête et le cœur étaient restés si jeunes. Il s'était fait introduire au Louvre le malin même par le chevalier de Nerlanges. Ce 'dernier s'était empressé de l'y laisser pour courir à la rue Pagevin ; de sorte que le comte de Breteuil, au moment où nous le retrouvons, était seul depuis trois heures rêvant à l'adieu et au rendez-vous incom-

piéhensible que Gianina lui avait fait et donné la veille. Cette fille l'intéressait vivement. Comme lui, pensait-il, possédait-elle peut-être un grain (le folie, une imagination fébrile, et chercliaitelle à entourer de mystère une existence coupable ou malheureuse.

Cependant le chevalier de Nerlanges, venant de la place Royale, s'engageait dans la gramle rue Sainl-Ilonoré et se dirigeait vers le Louvre, llétait suivi par un laquais tout galonné des pieds à la lête comme une ciiappe de prélat ; on se retournait pour le regarder, mais nul n'osait pousser plus loin l'indiscrétion, car le laquais avait des yeux farouches et des épaules athlétiques. Le chevalier était soucieux de son triomphe ; rien n'était moins certain que ce triompiie même.

Peppo oserait-il? L'occasion serait-elle aisée à faire naître? Concini nel'abandonnerait-il point? Il était trop tard pour réfléchir, le chevaher le com- |)renait, et cette conviction ne le rassurait guère. Enfin il tourna le coin delà rue du Champ-fleuri, et bientôt entra au Louvre. Il monta aux appartements où il pensait trouver ses amis réunis, et laissa son valet dans les antichambres. Peppo, si imposant en bohémien, y excita plus d'un sourire.

Une nouvelle demi-heure s'était écoulée depuis

lors ; le comte de Breteuil attendait rapparilion de Gianina, 'comme un liomme à qui l'on aurait parlé d'un fantôme et qui le guette tout en se défendant à lui-même d'y croire... Un bruit confus (Je voix et de rires étouffés attira son attention; s'étant mis à l'écart, il vit entrer le chevalier de iNerlanges entouré de huit à dix gentilshommes, parmi lesquels il remarqua le marquis de Saint- Yves et le comte de Fergi.

— C'est très-divertissant, disait M. de Nerlanges; je m'en doutais ; mais, sur ma foi !...

— Ce que vous nous dites-là n'est-il point exagéré ? dit M. de Fergi.

— Je vous donne ma parole que j'ai vu et entendu, répondit le chevalier. Une telle imagination ne me vengerait point du chevalier de Guise, au contraire. — Un rendez-vous avec la régente de France ! malepeste ! cela vaut presque un rendezvous avec Gianina !

— Vous avez tort, fit le marquis de Saint-Yves; si cette nouvelle se répand, on tournera le dos au maréchal d'Ancre et à votre parent, le chanceher de Silleri.

— Aussi, dit le chevalier, baissant la voix pour qu'on l'imitât, n'est-ce qu'à vous que j'entends faire cette confidence. Je vous le répète, il lui a

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baisé la main, et elle lui a dit avec une expression cliarmante : «A tout à l'heure, clievalier, dans mon cabinet ; je serai seule. »

Les gentilshommes sourirent.

— Quel mal -s'ovez-vous là, dit le comte de Fergi.

— Au fait, ajouta le mnr([uis de Saint-Yves, cela ne prouve pas grand chose.

— Vraiment? Eh bien, tant mieux. Mais si, après tout ce qui s'est passé depuis l'affaire du malheureux de Lutz, pour la mort duquel la Régente avait ordonné des poursuites terribles, et sitôt interrompues, vous n'avez pas su vous former une opinion, je vous déclare indignes de vivre h la cour! Pourquoi ce revirement subit de conduite au sujet du chevalier, lorsqu'à peine le corps du baron était descendu dans la tombe? Pourquoi cette coupable indulgence i)Our le meurtre de l'enfant, quand pour celui du père on avait assemblé tout le Parlement? Et enfin, pourquoi, non-seulement pardonner à de Guise ses duels éclatants, quand le duel est si sévèrement interdit, mais encore récompenser... je ne sais quoi! en lui donnant la lieulenance générale de Provence? N'auriez-vous, par hasard, vu dans tout ceci que de la politique?

— Plus l)asl plus l)as! firent quelques gentilshommes inquiets.

— Ce diable de ciievalier! s'écria le marquis; il nous coupe l'herbe sous les pieds de toutes tarons! Vous verrez que bientôt il nous faudra lui céder le liaut du pavé.

— C'est ce qui n'arrivera pas, s'écria le chevalier de jSerlanges; libre à vous, messieurs, de permettre à ce beau muguet d'impertinentes allures, je vous réponHs qu'il ne craindra pas d'en abuser.

— Oh! pour mon compte, dit M. de Fergi, je suis bien décidé à le tenir h distance ; sa qualité ne m'effraye nullement.

— Au fait, se dirent entre eux les gentilshommes qui commençaient à s'animer, a-t-on jamais vu de pareilles prétentions?

— C'est odieux! c'est intolérable!

— Ah! messieurs, reprit le chevalier triomphant, vous prétendiez plaire à Gianina! Vous rampiez presque aux genoux de la chanteuse des rues! Pour la séduire, M. de Guise n'a eu qu'à se présenter; elle lui a déjà fait cadeau de sa ceinture, et il la porte aujourd'hui à son bras gauciie, comme un gage de victoire et d'amour.

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Le comte de Breteuil eut un éclair dans les yeux.

— C'est trop fort, dit Saint-Yves.

— Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda le chevalier.

Le dépit dicta à tous les mêmes exclamations •

— Quelle impertinence !

— C'est d'une fatuité !

— Nous devons lui donner une leçon.

Le bruit d'une épée dans son fourreau fit retourner tout le monde. Le clievalier de Guise était là : il avait tout entendu et frisait sa moustache à la façon des raftinés. Il passa les doigts dans ses aiguillettes comme pour mieux faire remarquer encore le ruban de Gianina, et frappant le parquet du pied, il dit :

— Une leçon? Pardieu ! messieurs, il est vraiment curieux que le hasard m'amène tout juste pour la recevoir! Voyons, ajouta-t-il fièrement et en se couvrant la tête de son feutre, voyons lequel d'entre vous, pour tous, se charge de me la donner?

— Moi, dit le comte û^ Breteuil, que personne n'avait remarqué jusqu'alors.

, De Guise se retourna.

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— Je ne vous coiinais pas, dit-il au vieux gentilhomme.

— Que craignez-vous? fit le comte de Breleuil.

— Moi, s'écria de Guise en riant, craindre! Allons, vous me connaissez encore moins que je ne vous connais. Nous jouons la même partie ; je suis donc tout à vous, monsieur. Veuillez m'attendre ce soir avec vos témoins, à sept heures, au Pré-aux-Clercs, je désirerais pouvoir être libre plus tôt.

Le comte de Breteuil s'inclina, le chevalier de Guise sortit.

Les gentilshommes entourèrent M. de Breteuil, mais ce dernier ne consentit à leur donner aucune explication.

— Vous vouliez punir ce fat de son impertinence? dit-il, c'était vous compromettre. Eh bien! moi, qui n'ai rien à ménager, je m'en charge, que vous fuut-il de plus? Sa qualité n'a rien qui m'inquiète, et quoique je ne paraisse ici qu'une sorte d'intrus, non présenté encore à la régente de France, ni au roi, selon que l'éliquette l'exige, ma noblesse est à la hauteur de la sienne. Quant à vous, M. de Nerlanges, vous ne serez nullement inquiété. Vous m'avez introduit au Louvre? Eh mon Dieu 1 Marie de Médicis elle-même n'eût pas.

osé m'en interdire l'entrée. Ne voyez-vous pas que je suis comme chez moi dans ce palais? J'en connais les secrets les plus profonds, les détours les plus ignorés !...

M. de Breteuil se tut brusquement, étouffa un soupir, et prenant à part le chevalier de Nerlanges, il lui dit tout bas :

— M. de Nerlanges, voulez -vous être mon second ?

— Sans doute, répondit le chevaUer, d'une voix légèrement altérée.

— Alors, écoutez-moi religieusement. Si je succombe, vous fouillerez là dans mon pourpoint, vous y trouverez des papiers, que m'a confiés un ami à son lit de mort ; ce dépôt est sacré, je vous le recommande.

— Foi de gentilhomme î dit la chevalier.

Le comte de Breteuil arrêta la main de Nerlanges qui se levait comme pour un serment :

— Votre parole me suftit, dit-il.

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