DE JEAN DE PARIS A LA DAME BLANCHE. L'APOGÉE
« Ah ! quel plaisir de se revoir Après les jours d'absence... ! »
Ces paroles d'une romance à la mode vers le temps que nous évoquons, auraient pu voltiger aux lèvres de Boieldieu comme à travers l'universel tumulte de Paris. Sans aucun doute, on est heureux de se revoir. Paris devait manquer à Boieldieu, et quelque peu Boieldieu manquait à Paris. C'est le retour de l'enfant prodigue, et la maison est en liesse. L'enfant ne revient pas déconfit et dépourvu. Il revient chargé d'un joli hagage d'œuvres heureuses, sinon éblouissantes, et qu'il se hâte à nous faire adopter. Son absence n'a pas été l'oubli; ce-
pendant, si la place n'a pas été tout à fait prise et usurpée qu'il avait laissée derrière lui, l'opéra comique français et parisien n'a pas chômé, si abondante et si facile est l'inspiration des gentils musiciens, dès lors nos amuseurs attitrés. Entre eux il en est un, quelque peu redoutable, Nicolo. Il a grandi en l'absence de Boieldieu. Ses Rendez-vous bourgeois, éclat de rire joyeusement lancé en 1807, demeurent aujourd'hui le seul ouvrage de musique théâtrale de ce temps qui soit toujours en possession de l'affiche. Nicolo n'aime pas Boieldieu, qu'il pressent lui réserver une concurrence victorieuse. Boieldieu ne témoigne, au contraire, à Nicolo aucun éloignement. Jamais un grain de haine ne put germer en cette nature tendre et volontiers aimante. La rivalité existe cependant. Nicolo a dû se promettre une flatteuse prépondérance. Illui faudra y renoncer.
Les acteurs mêmes, les actrices surtout, plus passionnées, plus bruyantes, accentuent et proclament cette petite guerre de coulisses. Mme Duret Saint-Aubin tient pour Nicolo: Mlle Régnault ne jure que par Boieldieu. Mais les œuvres vont décider de la suprématie . Presque au lendemain de son arrivée, Boieldieu fait représenter Rien de trop ou les deux paravents, cette œuvre dernière dont la Russie a reçu la primeur. Il est inquiet, angoissé comme jamais, lui qui ne peut traverser les épreuves des études dernières et l'incertitude d'une première représentation, sans trouble et terrassantes émotions, la satisfaction et la complaisante fatuité pleine de soi ne l'ayant jamais soutenu ou aveu-
glé. Il sait bien que pendant de longues années il a perdu le contact direct avec le public parisien, si vibrant, si capricieux, parfois de si bon conseil. Mais la réussite est complète, et c'est d'une véritable joie que le maître, écrivant à sa fidèle interprète Pliilis attardée encore en Russie, raconte ce triomphe et cette rentrée au domaine redevenu plus que jamais le sien.
11 se retrouve donc, il a confiance, il travaille, et à ce Paris qui mérite mieux qu'une œuvre légère rapportée d'un lointain voyage, il offre, le 4 avril 1812, suprême réconciliation, une œuvre plus complète et plus heureuse, Jean de Paris, paroles de Saint-Just. Les créateurs sont Mmes Gavaudan, Régnault, Saint-Aubin. Le sénéchal emprunte la voix dès lors célèbre de par son étendue — trois octaves complets — et de par sa souplesse, du fameux Martin. Jean de Paris, c'est Elleviou qui, pour la dernière fois, assume la tâche d'incarner un personnage nouveau. Ce que l'on a nommé le style troubadour, qui plutôt fut une mode ou une manie, fleurit de toutes parts aux deux actes de Jean de Paris, nous allions dire y sévit. Il n'est question que de princesses, de chevaliers et de troubadours. Ce moyen âge, tout de convention et un peu trop naïf, encadre une intrigue assez vulgaire. Le dauphin de France, promis à la princesse de Navarre, veut la connaître mieux que par le dire de ses ambassadeurs. Il ambitionne aussi de se faire aimer sous les apparences modestes d'un bourgeois de Paris, qui cependant mène grand tapage et grand train. « De Monsieur Jean, que le festin s'apprête...! » cela est
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chanté. Puis vient la romance du troubadour : « Fier de son doux servage. » Enfin, dans ce petit coup de clairon de chevalerie galante : « Je suis Français, j'ai pour devise tout à l'amour, tout à l'honneur ! » ne surprenons-nous pas comme une résonnance première de la fanfare éclatante que vingt ans plus tard lancera Robert le diable : « Des chevaliers de ma patrie, l'honneur fut toujours le soutien? » Toutefois, en cette œuvre brillante, l'air du Sénéchal : « Qu'à mes ordres ici tout le monde se rende ! » s'impose si bien, qu'après tout un siècle bientôt écoulé , il émerge de ce recul déjà lointain. C'est d'une verve suprême, d'une bouffonnerie énorme, en quelque sorte ventripotente, et que l'on imagine aisément, remplissant d'une joie plantureuse et saine, tout un théâtre.
Le succès de Jean de Paris a bientôt fait de retentir par delà l'étroite enceinte de Feydeau. Quelques villes de province s'empressent à monter l'ouvrage, et Tune d'elles est honorée de la présence du maître. Le voilà au pupitre, présidant, conduisant l'orchestre ; et le directeur se tient blotti auprès de lui.
La partition prévoit et commande une entrée de trompettes ; cependant, au signal qui leur est donné, les trompettes font silence. Boieldieu un moment s'arrête et, désignant au directeur les trompettistes qui ont mimé leur tapage, il va se plaindre, lorsque le directeur, à voix basse, lui dit : « Ce sont deux iigurants que j'ai mis à la partie de trompettes, les musiciens m'ayant manqué ce soir. Mais le public voyant des trompettes, ne-
se plaindra pas. Il croira même les entendre. — Ah ! c'est différent. Continuons ! » Ainsi Boieldieu, de bonne grâce, acceptait même de se voir jouer en silence. On ne fut jamais plus conciliant.
Le nouveau seigneur de village, un acte, paroles de Creuzé de Lesser etFavières, réjouit, le 29 juin, la sombre année de 1813. L'œuvre nouvelle renchérit sur Jean de Paris, et le dépasse. Cette fois le musicien a trouvé une digne collaboration et l'appui d'une pièce charmante. Ala condition d'accompagner de la qualification de petit, le grand mot de chef-d'œuvre, et de l'enfermer dans les sentiers discrets qui sont de la familiarité constante de Boieldieu, ce mot de chef-d'œuvre semblera ici pleinement justifié. Creuzé de Lesser cumule les devoirs, l'autorité d'un haut fonctionnaire de l'empire, et la bonne grâce, l'esprit d'un littérateur délicat, volontiers badin. Il a paraphrasé en vers légers le célèbre poème italien de ïassoni. La Secchia rapita; iJ a signé, avec le musicien Gaveaux, la désopilante bouffonnerie de Monsieur des Chalumeaux. Dans Le nouveau seigneur de village, peut-être s'est-il vaguement souvenu de la comédie de Lesage : Crispin rival de son maître ; il a fait cependant œuvre personnelle ; et les scènes, les vers, appellent comme d'eux-mêmes les heureuses fiançailles et l'alliance de la musique. La pièce est dédiée à Martin, créateur du valet un instant passé seigneur et maître. Les autres créateurs sont Huet, Saint-Aubin, Ponchard et MUe Régnault.
« Un seul jour je serai maître
m BOIELDIEU
Est-il chanté dans un morceau brillant et de verve exquise. Ce nouveau seigneur devait avoir, en heureuse fortune, plus d'un jour dans les acclamations du théâtre. Que tout cela est joli, facile et d'allure rapide! Quelle aisance ! C'est la comédie du vieux répertoire en toutes ses grâces spirituelles et fines.
Le bailli solennel et gourmé se récite le compliment qui doit saluer la prochaine arrivée du seigneur attendu, pendant que les amoureux lui parlent, le supplient, et qu'il n'entend rien que sa laborieuse et burlesque faconde. Puis le valet goûte, apprécie, juge la vieille bouteille dont Biaise le régale, croyant s'assurer ainsi la haute bienveillance du maître; et la bouteille se vide, sur cette affirmation suprême que « c'était bien du chambertin. » Cette verve comique n'a pas de répit ni de défaillance. Et jamais ne perce nulle trace de grossièreté ni de vulgarité. C'est courtois, c'est un peu fou, c'est de bonne compagnie toujours. Sans doute la coupe des morceaux est connue et se répète quelque peu, avec quelle aisance et quel agrément ! C'est encore un duo que la scène où le bailli consulte l'homme d'affaires qu'il ne sait pas être le seigneur attendu en personne. « Ainsi
qu'Alexandre le Grand » en est le burlesque refrain.
Que dire des couplets : « Vous avez des droits superbes
comme seigneur de ce canton », plus encore de ce
duo malicieux et railleur où la fillette implore le valet quelle croit seigneur du village, le tenant à quelque distance sur ces mots : « si vous restez à cette place »,
car il est entreprenant, le faquin ! où le valet à son tour
répète : « vous n'êtes plus à votre place... », lorsque la fillette s'est rapprochée de lui et s'excuse en soupirant: « C'est que vous me parlez de Colin ! » que dire de ces choses aimables, inoubliables en leurs gentillesses inlassées, sinon qu'une petite fleurette de France les pénètre, les parfume, ne serait-ce qu'en souvenir, et que c'est encore charmant de la respirer?
Voici venir 1814; c'est la défaite, l'invasion, l'effondrement.
Le gouvernement veut secouer les défaillances grandissantes ; et pour sonner le rappel, voilà que sont convoqués Bayard, du moins dans son héroïque souvenir, les poètes Chazet et Dupaty, les compositeurs Cherubini, Catel, Nicolo, Boieldieu. Tout cela, dans cette pièce de triste actualité, Bayard à Mézières, éveille moins d'écho que naguère n'en aurait éveillé une strophe ailée de la Marseillaise. On est las; et l'invasion va profaner Paris. C'est affreux, il nous semble; et cependant si le malencontreux Bayard à Mézières est du 12 février 1814, du 13 juin de cette même année 1814, est, enl'unique paternité de Boieldieu, Angela, un acte, paroles d'Epinay, que recommande un duo bruyamment applaudi. Cette Angela n'a rien de lamentable. Au reste les bataillons étrangers, qui défilent sur le pavé de Paris, ont peut-être, ceux-là du moins qui viennent de Russie, cadencé le pas sur la musique même de ce très peu batailleur Boieldieu. Lors de son séjour là-bas, des marches, des pas redoublés lui ont été commandés ; le tsar même, fredonnant ou sifflottant, parfois en indiquait le rythme premier. C'est
ainsi que notre cher musicien si Français entendit peutêtre fouler Je sol de sa chère France en la musique même qu'il avait écrite et enseignée.
Au reste Boieldieu et la Russie qui lui fut hospitalière, semblent avoir fraternisé jusqu'en ces jours sombres et meurtriers. En souvenir, dit-elle, du bon accueil que son très aimé musicien avait reçu à Saint-Pétersbourg, Mlle Régnault comble de politesses les soldats russes et gratifie de pain, de brioches aussi peut-être, les cosaques faméliques et de bel appétit. Ainsi Boieldieu devait être comme l'annonciateur et le négociateur premier de l'alliance franco-russe.
Nous avons dit la rivalité très vive de Nicolo et de Boieldieu. Cette rivalité est féconde. Celui-là qui déjà sent bien qu'il est serré de près par celui-ci, s'est efforcé, en quelque sorte, sur lui-même. Il écrit et produit sur le théâtre son chef-d'œuvre qui est du moins une œuvre très remarquable : Joconde ou les coureurs d'aventures, représenté le 28 février 1814. Quelle date! Quel rapprochement ici encore ! Que de coureurs et de bien autres aventures en trouvaient dès lors le terme sanglant ! Cette joie, ce libertinage galant, ces amourettes entremêlés follement; et l'ennemi aux portes de Paris! Mais aussi que de vitalité, que de ressort quand même en cette nation qui peut suffire à tant d'héroïsme et de malheurs, suffire à tant de fêtes et de gaîtés souriantes !
Boieldieu se prodigue sans reprendre haleine. Les trois ac te s de 1 a Fête du v il la g e v oisin sont du 1 8 j u i n 1 8 1 6 . A Fappel du nom des auteurs qui suit la chute du
rideau, le nom du pauvre poète Sewrin est sifflé ; le nom du musicien est applaudi. Gela est bien rigoureux, ceci toutefois est équitable. La pièce est assez banale, nous montrant des femmes coquettes et ennuyées, malicieuses cependant, qui font la partie de s'improviser filles delà campagne et de poursuivre, en la fête du prochain village, leurs intrigues galantes. Toutefois cette pièce n'est pas ennuyeuse. Au reste l'ennui est d'une rencontre rare en ces choses, même les moins heureuses et les plus frivoles. Nous avons la main plus lourde, que ce soit pour forcer le succès ou consommer la défaite.
Un boléro ouvre l'acte premier. Le trio où les trois femmes se concertent et se distribuent leurs rôles : « au lieu de marcher avec noblesse, un peu d'adresse, vous irez les yeux baissés, les bras pendants » dialogue habilement, raille à fleur de lèvres, et c'est très gentil. L'ouvrage demeuralongtemps au répertoire. Un homme existe encore, un très grand artiste, qui le dernier, croyons-nous, à Paris du moins, devait incarner le personnage de Rémy. Faure soupirait la cavatine : « Simple, innocente et joliette, » et sa voix caressante et profonde ajoutait encore, s'il se peut, plus d'attrait, plus de grâce, à cette ravissante mélodie. C'est là une des fleurs les plus délicieuses, qui jamais se soient épanouies en ce jardin qu'est l'œuvre de Boieldieu
Charles de France n'est qu'une pièce de circonstance écrite en collaboration avec d'autres, où le nom du jeune Hérold voisine avec le nom de Boieldieu. Celui-ci a fait place, au débutant encore ignoré, auprès de lui, et de
cela Hérold devait garder une inlassable reconnaissance. Charles de France est du 18 juin 1816.
L'année suivante, 1817, voit rentrée de Boieldieu à l'Institut. Méhul, vient de mourir. Deux concurrents se disputent sa place, Nicolo et Boieldieu. Boieldieu remporte. Tel en est le dépit de Nicolo, qu'il en meurt, quelques mois après. Toutefois une existence furieusement dépensée dans le travail et dans le plaisir, avait déjà fait brèche en cette nature ardente et du reste brillamment douée.
Le petit chaperon rouge, trois actes, paroles de Théaulon, est représenté le 30 juin 1818, en plein été. Aujourd'hui pas un auteur en renom n'accepterait une pareille échéance; mais dès lors les Parisiens demeuraient plus longtemps à Paris, du moins dans son voisinage ; et l'activité de la vie théâtrale ne se ralentissait jamais. Lœuvre nouvelle est une féerie. Un anneau qui fait aimer, s'y joue de tous les cœurs; et le chaperon naïf des contes de fées dont s'amusa notre enfance, y devient une sorte de bonnet magique qu'il faut bien se garder de jeter par-dessus les moulins. Le loup dévorant s'appelle Rodolphe, et c'est un seigneur redouté. La lillette qui va porter de la galette à sa mère-grand, devient une villageoise alerte et pimpante que la solitude d'une forêt enchantée laisse en grand péril de tous les égarements.
Quelques recherches de musique pittoresque et descriptive, préoccupation qui paraît bien nouvelle chez Boieldieu, traversent l'ouverture. On peut signaler de-ci
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PONCHAKD DANS LE RÔLE d'àLAIN DU PETIT CHAPERON ROUGE (Dessin de Cœuré, gravure de Prud'hon.)
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de là, comme de petites touches, nous allions dire, de peinture, qui soulignent la rencontre du loup dans le bois ; et c'est une gamme chromatique qui fait choir la bobinette à la porte du vieux logis.
Un trio ingénieux met, en présence et en galante conversation, le comte, Berthe et Rose d'Amour, l'ingénue coiffée d'un gentil chaperon, qui cependant ne tiendrait pas à coiffer sainte Catherine. Combien gracieuse est la mélodie dont s'enveloppent et se fleurissent ces vers :
« Qu'il serait doux d'être à mon âge Conduite auprès de mon seigneur ! »
Un chœur de bûcherons ouvre l'acte de la foret. Ce n'est ni brutal, ni farouche. Ces bûcherons-là ne sauraient s'attaquer cruellement aux vieux chênes centenaires. Tout au plus doivent- ils effleurer quelques branches légères ; et sans doute ils emportent du bois hospitalier, des bouquets plutôt que des fagots. Le loup guette la brebis. Rodolphe retient Nanette surprise en son chemin. «Restez, belle Nanette ! » Et elle reste, elle s'attarde, elle écoute. Ce n'est rien qu'un badinage, mais tout gentil, une griserie légère, plutôt qu'une ivresse redoutable. Ils sont jeunes tous deux, ce seigneur, cette fille champêtre, qui viennent de se rencontrer. Ils ne vont pas évoquer les grandes forces de la nature. Les vieux arbres leur sont complaisants et quelque peu conseillers des défaillances ou des audaces faciles, mais ces témoins ne sont pas des complices. I] suffit à ces
humains très humains, de parler, d'exhaler le langage de leur vingt ans. Ils sont très humblement, très simplement, de notre sang, de l'âge que nous avons eu; et pour ne pas être emportés en de furieuses exaltations qui nous dépassent, nous n'en sommes pas moins attendris et gentiment amusés à ces devis de fine tendresse et de courtoise galanterie. Ce duo est un vrai bijou de grâce et de gentillesse.
Dans le chœur dont s'accompagne et se berce un rêve mystérieux, nous pressentons déjà quelques murmures flottants qui reviendront plus éloquents alentour du joli fantôme de La Dame blanche.
Plus tard, Rose d'Amour, en un jeu d'adroite espièglerie, dépouille Rodolphe de son talisman et lui ravit l'anneau qui fait aimer. Là encore s'affirme l'un des plus admirables talents de Boieldieu, non pas son unique privilège, mais ce talent, cette science, qu'il poussait à la perfection, de traiter, de vivifier, d'emporter, d'une main merveilleusement experte, ces petites scènes qui sont d'abord de comédie et qui, bien loin de s'alourdir en la floraison des notes sur les paroles, empruntent à cette parure plus de finesse, plus d'esprit, plus de fantaisie encore, si bien que le musicien semble avoir ajouté des ailes et des sourires à toutes choses.
La partition du Petit chaperon rouge est dédiée au roi Louis XVIII.
Dès lors chaque ouvrage nouveau — et les ouvrages se suivent de près — grandit Boieldieu. 1819 cependant voit arriver à Paris un rival terrible comme pas un
autre. Le barbier de Séville, redevenu français — ce fut d'abord aux mains de Beaumarchais un véritable fils de France — lui a été un ambassadeur et un introducteur ; et bien que le succès ne se soit pas affirmé sans résistance dès le premier jour, Rossini ne tarde pas à s'imposer à tous. Pas un instant Boieldieu n'y contredit. Il se- -fait, en tout empressement, le héraut de cette gloire qu'il aurait pu trouver encombrante et fâcheuse. Dans sa classe même, devant ses élèves, il apporte ces partitions encore peu connues. Il les joue, il s'extasie, il les vante : « Mes enfants, dit-il, regardez ce prodigieux mérite ! Voici la meilleure leçon que je puisse vous donner. 11 faut d'abord étudier les auteurs qui ont du chant, et certes ce n'est pas à celui-là qu'on reproche jamais d'en manquer. » Lesueur, volontiers grondeur, accusait cependant Rossini d'être un faiseur de contredanses, un inventeur de tarlututxi. Mais nous retrouverons en présence, à l'honneur de l'un comme de l'autre, Rossini et Boieldieu.
En 1821, Blanche de Provence^ sur la scène de l'Opéra, célèbre le baptême du duc de Bordeaux, l'enfant du miracle, comme le proclame le monde des royalistes fidèles. Théaulon et de Rancé ont rimé les vers; Berton, Cherubini, Paer, Kreutzer, Boieldieu enfin, se sont partagé la tâche hâtive de fêter l'entrée dans le monde d'un prince qui, dans tout le royaume promis, ne trouvera pas un coin de terre où dormir son dernier sommeil. Le roi — c'est Louis XVIII — veut en récompense décorer de sa main Boieldieu. Toutefois, il dit au nou-
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veau chevalier, ajoutant ainsi plus de prix à la faveur accordée : « Ce n'est pas seulement pour ce que vous venez de faire, mais aussi pour tout ce que vous avez fait. » Boieldieu ne dépassera jamais ce premier grade en la légion fameuse. Dès lors une telle distinction n'était pas prodiguée.
Le 27 avril 1824, l'Odéon, naguère brûlé pour la seconde fois, mais reconstruit, proclame la prétention nouvelle d'accueillir les œuvres de théâtre dans leurs formes les plus diverses. Trois genres — c'est le titre donné à l'a- propos qui devient une sorte de manifeste — y seront cultivés et peut-être applaudis : la Comédie, la Tragédie, l'Opéra. Scribe, Pichald, Dupaty le disent ; Auber, Boieldieu le chantent, ou du moins le font chanter. Et voici, associés pour une fois, et dans une œuvre commune, les deux maîtres les plus abondants de l'opéra- comique français. Cette conjonction de deux étoiles mérite d'être signalée. Le temps est à la chevalerie, aux paladins, du moins en paroles. Ces chevaliers en jolis panaches et qui chantent la romance, qui n'aspirent guère, toujours en paroles et en musique, qu'aux fêtes courtoises et aux brillants tournois, succèdent, dans leurs préférences, auprès des belles dames d'alors, aux grenadiers, aux carabiniers moins galants de Bonaparte. Boieldieu, dans les Trois genres, s'écrie : « La belle chose qu'un tournoi ! » et cela, sans le changement d'une note, deviendra demain : « Ah ! quel plaisir d'être soldat ! »
1825 rayonne, comme pas une autre année, entre toutes ces années assez peu nombreuses que devait four-
nir sur cette terre Boieldieu. Cette année commence pour lui, le 10 juin, par Pharamond à l'Opéra ; et s'achève, le 10 décembre, par La Dame blanche, à FOpéra-Comique. Les œuvres sont inégales ; et la dame le devait emporter, jusque dans une postérité lointaine, sur le roi.
Charles X s'est fait sacrer à Reims en grande pompe, Les théâtres, ainsi qu'il est dans leur devoir de bons courtisans, font écho fidèle à ce tapage. Rossini écrit le Viaggio à Reims ; et c'est son début plutôt modeste sur la scène française. Pharamond est plus encombrant. L'ouvrage a trois actes et compte six auteurs. Au premier acte, le poète Ancelot est associé à Boieldieu. Au second acte, c'est le poète Guiraud, le chantre du petit ramoneur , qui traîne Berton à sa suite. Au troisième acte enfin, les fiançailles sont de Soumet et de Kreutzer. Tous ces noms sont honorables ou fameux.
Boieldieu est gratifié par le roi qui se déclare content, de deux grands vases de Sèvres où les profils, aussi ressemblants que pouvaient l'être en musique Pharamond et sa bande, reproduisent, en deux médaillons, les traits d'Orphée et d'Amphion.
Hâtons-nous vers une œuvre moins officielle. La dame d'Avenel depuis des années — 1818, dit-on — préoccupe, hante Boieldieu. Dans ce long espace ce n'est point qu'il ne lui ait fait, en sa pensée et ses amours, de nombreuses infidélités; cependant c'est là comme une espérance mystérieuse, une cime suprême qui attire, fascine, inquiète, mais réjouit le maître. 11 s'achemine, sous l'entassement des jours déjà révolus, vers la cin-
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quantaine. Boieldieu, s'il n'est plus dans son printemps au compte des années, bénéficie, sans que ses forces créatricesaient fléchi, d'une expérience bien acquise. Il a pleinement la maîtrise de soi et de son art. La dame d'Avenel^tel fut d'abord le premier titre accepté. On y renonce; et sans doute, L# Dame blanche est, dans son petit mystère galant, dans la résonnance même des mots, une trouvaille plus heureuse. L'œuvre ébauchée, longtemps reprise ou délaissée, tout à coup est réclamée presque impérieusement et en toute précipitation. L'Opéra-Gomique vient d'accueillir, dans la personne de Guibert de Pixerécourt, le dramaturge inlassable et fameux, un directeur expert comme pas un autre dans les choses du théâtre et qui sait, en bon lévrier de coulisses, dépister et poursuivre le succès presque certain. Il presse les auteurs, et dans l'espace de vingt-neuf jours, Topera nouveau est enfin écrit, appris, répété et représenté. Chacun devait y mettre du sien et s'y prodiguer. Le harpiste Labarre, grand voyageur, surtout dans les pays anglais, indique à Boieldieu quelques thèmes de provenance écossaise; et le maître a pu de loin s'en inspirer. Pour écrire l'ouverture, c'est toute une équipe d'élèves, nous pourrions dire d'ouvriers musiciens, qui est réquisitionnée; et Adolphe Adam est du nombre. Cette ouverture étant toutefois entièrement composée sur les motifs de l'ouvrage et comme donnant le résumé, la table thématique de l'œuvre, là, ainsi que partout, c'est l'âme même de Boieldieu qui se révèle et chante. Ces collaborations, hâtons-nous de le dire, ne
LA DAME BLANCHE, 1er ACTE (Dessin de Gué, lithographie de G. Engelmann.