LE ROI
Sommaire. —Comment Louis XIV connut Boileau.— La présentation. — Cela est admirable! — L'émotion du Roi. Traits d'indépendance. — Sire! il n'est rien d'impossible à Votre Majesté!— Le mot rebrousser.— A propos de Scarron. —Saillies d'un janséniste. —Grand ou Gros. — La charge d'historiographe éloigne fâcheusement Boileau du métier poétique. — Ce qu'il en est resté. — Les Académiciens, ses victimes, font attendre Boileau à la porte de l'Académie. — Le roi intervient.— Un spirituel discours de réception.
'est le duc de Vivonne qui présenta Boileau au Roi.
Louis XIV connaissait le poète par ses œuvres depuis quelque temps déjà.
La première que le monarque, judicieux appréciateur de toutes les illustrations capables d'ajouter un fleuron à son diadème de
gloire, eût lue de Despréaux, est cette satire, adressée à Dangeau, contre la Noblesse, en i665. Le sujet n'était pas pour déplaire au souverain qui gardait le ressentiment des troubles suscités par la vieille aristocratie sous la Fronde pendant sa minorité. Puis, ce fier et digne langage révélait une raison supérieure, une sincérité et une droiture de cœur, bien faites pour frapper un esprit aussi ferme et habitué à démêler tant de bassesses dans les adulations qui l'entouraient.
— Celui-là, se dit le Roi, ne louera qu'à bon escient :
On ne me verra point d'une rime forcée Même pour te louer déguiser ma pensée, Et, quelque grand que soit ton pouvoir souverain, Si mon cœur en ces vers ne parle par ma main, Il n'est espoir de biens, ni raison, ni maxime, Qui pût en ta faveur m'arracher une rime (1).
(1) Discours au Roi. « Admis à la cour et gratifié d'une pension, le voit-on s'évertuera renchérir sur la louange? Il en retrancherait plutôt quelque chose, tant il a peur qu'on n'impute son admiration à la reconnaissance et que « son vers, discrédité » par les présents du roi, ne pèse d'un moindre poids dans les
Dès lors, le grand Roi conçut le secret désir de connaître cet homme, capable de soutenir d'un regard ferme la majesté royale et de démêler, qui sait, peut-être même d'aimer l'homme dans le roi. Il attendit cependant, et se faisait lire, en attendant, les satires du jeune homme, à mesure qu'elles paraissaient. Il trahit pourtant sa préoccupation secrète, dans une circonstance racontée dans les vieilles éditions de Boileau. C'est à propos de la fameuse satire A mon Esprit.
« M. Despréaux, dit le vieil éditeur, composa cette satire en 1667 ; mais il ne la fit imprimer que l'année suivante, après avoir composé et. publié la satire de V Homme. Cette dernière satire, qui est la huitième, eut un succès extraordinaire. Le roi lui-même, à qui on en fit la lecture, en parla plusieurs fois avec de grands éloges. Le sieur de Saint-
jugements de la postérité. Je ne sais en quel pays ni en quelle histoire on trouverait un second exemple d'un flatteur de roi, touché de scrupules si élevés et si délicats. Assurément, ce n'est pas dans la correspondance de Frédéric II et de Voltaire. (Nisard. Histoire de la littérature française, liv. III, chap. 7.)
Mauris, chevau-léger de la garde du roi, lui dit que Roileau avait fait une autre satire, qui était encore plus belle que celle-là, et dans laquelle il parlait de Sa Majesté. Le roi lui dit fièrement, mais avec quelque surprise :
— Il y parle de moi, dites-vous ?
— Oui, sire, répondit Saint-Mauris ; mais il en parle avec tout le respect qui est dû à Votre Majesté.
Alors, le roi témoigna de la curiosité pour la voir... Le roi, l'ayant lue, la fit voir à quelques personnes de la cour. On en fit une copie, qui en produisit bientôt quantité d'autres. Ainsi, c'est en quelque façon de la main du roi même que cette pièce a passé dans les mains du public.
Quand on sut, dit M. Nisard, que le roi se faisait lire et goûtait les satires, l'approbation d'un souverain, à la fois si judicieux et si obéi, donna aux jugements du satirique la force d'arrêts de justice. Tout le monde s'y soumit. Peu s'en fallut que les récalcitrants n'eussent l'air de factieux.
Colbert, s'apercevant du goût de Louis XIV pour Boileau, eut l'idée d'employer les liber-
tés qu'il assurerait au poète de dire au Roi ce que lui, son ministre, ne pouvait lui dire avec une égale indépendance.
Après le traité d'Aix-la-Chapelle, conclu en 1668, Colbert, qui voulait éteindre dans l'âme de son maître le goût des conquêtes, inspira la célèbre épître au Roi sur les Avantages de la paix, qu'il fit présenter par Mme de Thiange.
M. Nisard s'extasiait devant la courageuse initiative de Despréaux en cette occurrence. « Quelle liberté et quelle grâce, s'écriait le célèbre professeur dans les conseils qu'il fait donner à Louis XIV par Cinéas, conseillant à Pyrrhus, qui se prépare à courir le monde, de rester chezlui etd'yprendre dubontemps ! Etc'estau lendemain du traité d'Aix-la-Chapelle qu'à ce roi victorieux, qui venait de conquérir Lille et la Flandre par Turenne, Vauban et Louvois, d'occuperla Franche-Comté par Condé, qu'il osait dire :
Eh! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Epire, Du matin jusqu'au soir qui vous défend de rire?
L'occasion était belle pour les ennemis de
— 274 ~ Boile.au de se récrier contre l'air d'hésitation et la parcimonie de ses louanges, et de dénoncer l'audace de ses conseils. Aussi n'y manquèrent-ils pas. L'un lui reprochait a le froid assez étrange avec lequel il ne faisait qu'effleurer en passant les louanges du roi. — N'était-ce pas, disait un autre, traiter le roi avec bien peu de respect que de conseiller le repos à un héros tel que lui? » Il se trouva sans doute quelque grand seigneur mal disposé pour Boileau, un duc de la Feuillade (i), par exemple, qui en fit sa cour à LouisXIV. Le roi ne s'en rapporta qu'à lui-même, et il sut un égal gré à Boileau de ses louanges et de ses conseils qu'il avait pris si peu la peine d'y cacher.
(i) Ce duc de la Feuillade est le même qui vantait un jour avec bruit devant Boileau un méchant sonnet, très goûté, disait-il, du roi et de la dauphine.
— Le roi, dit le poète, est expert à prendre des villes, et Madame la dauphine est une princesse accomplie ; mais je crois me connaître en vers un peu mieux qu'eux.
Louis XIV ne manqua pas de le savoir.
— Pour cela, dit-il, Despréaux a bien raison.
Enfin, le jour arriva où le roi manifesta ouvertement son désir de connaître ce poète, pour lequel il éprouvait un goût croissant.
Boileau, conduit par Vivonne, s'en tira en habile homme et en grand caractère qu'il était. Il fut plein de reparties, de bons mots et de franchise; il parla avec feu, mais seulement dans les sujets qui le regardaient, c'està-dire sur les matières littéraires. Le roi l'écoutait avec ravissement.
Encouragé par l'accueil du souverain et sur son invitation gracieuse, le jeune poète récita, avec son débit séduisant et sa diction incomparable, une partie du Lutrin et d'autres morceaux inédits.
Le roi, de plus en plus sous le charme et flatté d'avoir eu la primeur de toutes ces belles choses, finit par presser Boileau de lui dire quel était l'endroit de ses poésies qu'il jugeait le plus beau.
— Sire, répliqua fort habilement le poète.
le morceau qui me semble le moins faible est la fin de YEpître au Roi.
Et sur-le-champ, il récita, avec une chaleur émue, quarante vers que personne ne connaissait encore :
... Et comme tes exploits, étonnant les lecteurs,
Seront à peine crus sur la foi des auteurs,
Si quelque esprit malin les veut traiter de fables,
On dira quelque jour, pour les rendre croyables :
Boileau qui, dans ses vers pleins de sincérité,
Jadis à tout son siècle a dit la vérité,
Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire,
A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire.
Si maître de lui qu'il fût, Louis XIV, en entendant ces vers, laissa paraître sa vive émotion.
— Cela est admirable, dit-il, je vous louerais davantage, si vous ne m'aviez pas tant loué !
Il annonça ensuite au poète qu'il lui accordait une pension de deux mille livres que Colbert lui paierait d'avance (1).
(1) Louis XIV exerça une sorte d'influence, la plus directe et la plus puissante, par ses rapports personnels avec les écrivains. Ses libéralités discrètes et proportionnées contribuèrent à la fortune de quel-
C'est ainsi, dit un biographe, que Boileau revint de la cour, comblé d'honneurs et de biens, mais gémissant tout bas sur la perte de sa liberté, qu'il envisageait comme une conséquence inévitable des libéralités royales.
C'est le sentiment qui éclate dans l'admirable épître au Roi.
Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire !
Boileau s'y montre préoccupé de son indépendance et de sa liberté gênée par les dons royaux.
... Ma muse, occupée à cet unique emploi, Ne regarde, n'entend, ne connaît plus que toi. Tu le sais bien pourtant, cette ardeur empressée N'est point en moi l'effet d'une âme intéressée.
ques-uns et firent toute la fortune de quelques autres. Il n'en combla aucun; c'eût été faveur excessive et caprice. Certains de ses prédécesseurs en avaient donné des exemples, qui n'ont pas tourné à leur louange, les dons ayant été trop souvent audessous des mérites. Mais, aucun homme de lettres n'eut à arracher de lui, par des importunités ou par des flatteries affamées, des grâces précaires et embarrassantes. Louis XIV fixa la condition des gens de lettres : il les honora dans sa faveur, il les respecta dans ses bienfaits. (Nisard, op. et loc. cit.)
Avant que tes bienfaits courussent me chercher, Mon zèle impatient ne se pouvait cacher; Je n'admirais que toi. Le plaisir de le dire Vint m'apprendre à louer au sein de la satire Et, depuis que tes dons sont venus m'accabler, Loin de sentir mes vers avec eux redoubler, Quelquefois, le dirai-je ? un remords le'gitime Au fort de mon ardeur vient refroidir ma rime. Il me semble, grand Roi, dans mes nouveaux écrits Que mon encens payé n'est plus de même prix. J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense, N'impute mes transports à ma reconnaissance; Et que par tes présents mon vers discrédité N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.
On savait cependant, et par les échos amis et par les dénonciations des charitables ennemis, que le poète, devenu courtisan, gardait, à la cour, une indépendance parfois bien étrange qui a fait dire à l'un de ses meilleurs historiens que, « de tous les écrivains illustres qui firent cortège à Louis XIV, aucun ne fut en faveur plus constante auprès de ce
prince que celui dont il eut le plus souvent à entendre la vérité », et que, « en comparant les services échangés, le roi fit plus pour le poète que le poète pour le roi. »
Les anecdotes que nous allons relater, sont bien connues, mais, comme dit M. Nisard(i), il ne faut pas craindre de les répéter. En les taisant, soub prétexte qu'elles sont trop connues, on encourage l'oubli, qui couvre si vite en notre pays les beaux exemples, et on fait tort au poète et au roi du meilleur de leur
gloire.
Louis XIV s'était un jour piqué de bel esprit, et avait eu la fantaisie de rimer. Quoiqu'il s'avouât moins bon juge que Boileau (2) en fait de vers, ne se pouvait-il pas qu'il en exceptât les siens? Chez tout homme qui fait
(1) Op. cit., p. 400 et suiv.
(2) Nous en avons déjà donné tantôt un témoignage. Rappelons encore un fait relatif à Molière :
Un jour où Louis XIV demanda à Boileau quel était donc le plus rare des grands écrivains qui auraient honoré la France durant son règne, le juge rigoureux n'hésita pas et répondit :
— Sire, c'est Molière 1
— Je ne le croyais pas, répliqua Louis XIV; mais vous vous y connaissez mieux que moi.
des vers, il y a plus ou moins l'homme au sonnet du Misanthrope. La pièce achevée, le roi la montra à Boileau :
— Sire, dit celui-ci, rien n'est impossible à Votre Majesté; Elle a voulu faire de mauvais vers et elle y a réussi.
Contredire le roi sur la propriété des mots, où, d'instinct et sans qu'il s'en doutât, il ne s'entendait guère moins bien que ^Boileau, c'était s'exposer à ne pas plaire. Boileau en courut le risque. Il lisait à Louis XIV un récit de guerre où, parlant d'une marche en arrière, commandée par ce prince pour tromper l'ennemi, il se servait du mot rebrousser.
Louis XIV ne voulait pas de ce mot. Il ne lui convenait pas qu'un lecteur pût s'y tromper, et que, du fait du roi, des troupes françaises parussent, même par feinte, avoir reculé. Boileau défendit rebrousser malgré Racine qui, d'humeur plus complaisante, donnait tort à son ami.
Il y a bien d'autres saillies d'indépendance de Boileau.
On sait les railleries qu'il osa faire de Scarron, en présence de Louis XIV et de Mme de
— 28l — Maintenon, et sa réponse à la fois si naïve et si maligne, à Racine qui l'on gourmandait doucement :
— Ignorez-vous donc, lui disait Racine, l'intérêt que Mme de Maintenon prend à Scarron ?
— Hélas! non, mais c'est la première chose que j'oublie, quand je la vois (i).
Il l'oublia de nouveau, parce qu'il le voulut bien, un jour qu'au lever du roi, on parlait de la mort du comédien Poisson.
(i) Cependant, Boileau eut toujours un goût très prononcé pour le mérite de Mm^ de Maintenon. Il en a parle, dans sa malheureuse satire sur les femmes, en termes extrêmement élogieux :
A Paris, à la cour, on trouve, je l'avoue, Des femmes dont le zèle est digne qu'on le loue. Qui s'occupent du bien, en tout temps, en tout lieu. J'en sais une chérie et du monde et de Dieu, Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune, Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune. Que le vice lui-même est contraint d'estimer, Et que sur ce tableau d'abord tu vas nommer.
Ecrivant à Racine des eaux de Bourbon, le 9 août 1682, il lui disait : « Vous faites bien de cultiver Mme de Maintenon ; jamais personne ne fut si digne qu'elle du poste qu'elle occupe, et c'est la seule vertu où je n'aie point encore remarqué de défauts. »
— C'était un bon comédien, dit Louis XIV, avec un air de regret.
— Oui, reprit Boileau, pour faire un Don Japhet. Il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron.
Témoigner tout haut quelque intérêt, soit aux choses, soit aux personnes qui touchaient au jansénisme, c'était courir au-devant d'une disgrâce. 11 n'en coûta pourtant rien à Boileau d'avoir dit dans l'antichambre même du roi, qui faisait, disait-on, chercher partout Arnauld pour le mettre à la Bastille :
— Le roi est trop heureux pour trouver M. Arnauld !
Tout aussi impunément, le poète, partisan de Port-Royal, avait pu dire des religieuses menacées des dernières rigueurs pour leur refus de souscrire au formulaire :
— Et comment le roi fera-t-il pour les traiter plus durement qu'elles ne se traitent elles-mêmes?
Tous ces propos hardis, d'un ton si fin et si charmant, ne firent, dit l'historien à qui nous en empruntons le souvenir, que le rendre plus agréable au roi. C'est d'ailleurs le
sort de telles paroles, que le prince qui a le cœur assez haut pour ne pas s'en fâchera toujours l'esprit assez délicat pour en goûter les grâces.
Dans la correspondance de Brossette avec Boileau, telle qu'elle a été récemment éditée sur les manuscrits originaux par M. Laverdet, on pourrait relever bien des saillies de ce goût et de ce genre.
Un jour, le 25 novembre 1706, Brossette, qui vient de recevoir la visite d'un ancien valet de chambre de Boileau, mande à ce dernier :
— Dans les conversations que j'ai eues avec Planson (c'est le nom du valet de chambre), il m'a rapporté un de vos bons mots que je ne savais pas, et qui mérite non seulement que je le sache, mais que tout le monde le sache aussi : c'est une réponse que vous fîtes un jour au Roi, en soutenant votre sentiment contre celui de Sa Majesté, sans sortir néanmoins du respect qui lui était dû : « Votre Majesté aurait pris vingt villes, lui dites-vous, plutôt que de me persuader cela. » Je vous prie, Monsieur, de m'apprendre les circonstances et l'histoire de ce mot, qui me fait
souvenir d'une autre réponse que vous avez faite au Roi, dans le temps qu'on employait le mot de gros au même sens que celui de grand. Le Roi, dit-on, condamnait le mauvais usage qu'on faisait de gros, en le confondant ainsi avec grand. Alors, vous répondîtes que « tant que la postérité' saurait les merveilles du règne de Sa Majesté, on ne confondrait jamais Louis le Grand avec Louis le Gros. »
Sur quoi, Boileau répond bonnement :
— Le mot que Planson vous a rapporté de moi est vrai ; mais il ne vous en apas dit encore un encore moins mauvais que je dis à Sa Majesté, en la quittant à la sortie de cette dispute ; car, tout le monde qui était là paraissant étonné de ce que j'avais osé disputer contre le Roi : « Gela est assez brave, lui dis-je, que, de toute l'Europe, je sois le seul qui résiste à Votre Majesté. » Il y a aussi quelque chose de véritable dans ce qu'on vous a raconté de notre conversation sur le mot de gros; mais, on l'a gâtée, en voulant l'embellir. Tout ce qu'il y a de vrai, c'est que le Roi, parlant fort contre la folie de ceux qui suppléaient partout
le mot de gros à celui de grand : « Je ne sais pas, lui dis-je, comment ces Messieurs l'entendent; mais il me semble pourtant qu'il y a de la différence entre Louis le Gros et Louis le Grand. »
Vers la fin d'octobre de l'année 1677, Louis XIV choisit Racine et Despréaux pour ses historiographes. Cette charge, dont la création remonte au règne de Philippe-Auguste, dura sans interruption jusqu'en 1789. Au dix-septième siècle, Mézeray et Pellisson l'avaient exercée; elle devait être remplie, au siècle suivant, par Voltaire et Duclos.
Ce choix du roi, malgré l'intention qui l'inspirait, eut des suites regrettables pour la gloire des lettres françaises ; il enleva Racine et Boileau à la poésie. Telle est, en effet, l'explication de la stérilité dont paraît frappé le talent poétique de Boileau pendant une période de dix à douze années. Entre l'Epître à Racine, qui est de 1677, et la satire X, qui fut
écrite en 1693, nous ne trouvons que les deux derniers chants du Lutrin, composés de 1681 à 1 683, et quelques épigrammes. Boileau ne fait plus de vers ; il est tout entier à son emploi d'historiographe, bien supérieur, selon lui et selon l'opinion du siècle, au métier poétique. Dans l'édition de i683, il déclare qu'il a cessé d'être poète.
— J'ai joint à cette édition, dit-il, cinq épîtres nouvelles, que j'avais composées longtemps avant que d'être engagé dans le glorieux emploi qui m'a tiré du métier de la poésie.
En quittant les vers pour la prose, Racine et Boileau ne croyaient pas déroger, ni déchoir; ils estimaient, au contraire, qu'en cessant d'être hommes de lettres pour devenir historiographes du roi, ils sortaient d'un rang inférieur et d'une compagnie très mêlée pour prendre une situation plus haute, un meilleur rang parmi les honnêtes gens. A leurs yeux, leur existence, par cette transformation, s'ennoblissait.
Pellisson, leur prédécesseur, avait reçu une pension de 6.000 livres à titre d'honoraires et d'appointements; elle fut partagée entre Ra-
cine et Boileau, mais inégalement : Boileau se contenta de 2.000 livres, parce que sa santé affaiblie l'obligeait de laisser peser sur son ami le plus lourd de la charge, c'est-à-dire la fatigue des expéditions militaires et de la vie des camps (1).
Boileau fit cependant la campagne de Flandre et celle d'Alsace en 1681 (2).
(1) Au sujet de cet arrangement, il y eut, entre les deux amis, un e'change de lettres qui fait autant d'honneur à la délicatesse de l'un qu'à la géne'rosité et au désintéressement de l'autre.
(2) En 1678, Boileau et Racine avaient suivi le roi pendant cette campagne, et les courtisans, et même « l'ami » Gavoie, y cherchaient souvent à égayer le maître aux dépens des deux <r vilains ». Louis Racine raconte sur des ouï-dire, et avec l'air du doute, deux assez pauvres tours que leur joua le même Gavoie. Il fit croire à Racine qu'avant de partir il aurait dû faire avec son maréchal-ferrant un marché pour garantir que les fers de son cheval lui dureraient six mois; et il insinua à Boileau qu'il était dans une espèce de disgrâce auprès du roi, parce qu'il se tenait de travers à cheval. Ce qu'il y a de plus certain, c'est que les mêmes « amis » ne leur firent pas une réputation de bravoure, et Pradon s'empressa de le leur rappeler, en les représentant au camp, armés, dit-il, jusqu'aux yeux.
Et pourvoir sans danger, les périls, les alarmes, Ils avaient apporté des lunettes pour armes, Dont ces deux champions se servant au besoin, N'approchaient l'ennemi que pour le voir de loin.
Le roi avait remarqué que, des deux amis (i), Boileau était le plus courageux (2) à la guerre. Un boulet de canon passa un jour à sept pas de Sa Majesté :
— En qualité d'historien, je vous prie, Sire, dit Boileau, de ne pas me faire sitôt mon histoire.
Si la poésie perdit tout à ce changement d'état, l'histoire n'y gagna rien. Un commis du trésor public disait des deux poètes, devenus les mieux rentes et les moins féconds des prosateurs :
— On n'a encore rien vu de la main de ces
(1) Racine convenait gaiement de son peu de courage. Il l'e'crivait à Boileau le 25 mars 1692 : « Quoique je vous dise que j'aie été dans la tranchée, n'allez pas croire que j'aie été dans aucun péril : les ennemis ne tiraient plus de ce côté-là, et nous étions tous, ou appuyés sur le parapet, ou debout sur le revers de la tranchée. »
(2) Il avait du moins le courage qui sied à un historiographe faisant campagne avec le prince dont il écrit les annales. Louis XIV disait à Boileau, qui assistait avec Boileau au siège de Gand : « Je m'en souviens, c'est vous qui étiez le brave. » Du reste, comme on Ta observé, Louis XIV, en couvrant Despréaux de son estime, n'aurait pas souffert qu'il fût sérieusement entamé par les railleries de cour.
deux messieurs en leur qualité d'historiographes, si ce n'est leurs noms au bas des quittances.
Pradon s'empara du propos plus ou moins authentique et l'écrivit à Boiieau.
...Pour peindre des faits d'un si fameux monarque, Il faut être du moins ou Salluste ou Plutarque; J'espère que tu peux unir leurs agréments, Bonne eu non, reçois-en de bons appointements ; C'est ce que dit un jour un commis des finances : Nous n'avons encor vu rien d'eux que leurs quittances.
Avaient-ils donc, comme il arrive parfois, transformé leur emploi en sinécure?
Le zèle ne leur manquait pas; leur correspondance que nous possédons, de 1686 à 1697. en fait foi (1) ; ils avaient même écrit, paraît-
(1) Le 16 mai 1682, Boiieau, malade et retenu loin de son service, écrit à Racine : « Quelque insensible que mon abattement m'ait rendu pour tout ce qui se passe ici-bas, je ne suis pas encore indifférent sur ce qui regarde la gloire du roi. Vous me ferez donc plaisir de me mander quelques particularités de son voyage, puisque tous ses pas sont historiques... »
De son côté, Louis XIV rendait bien à Boiieau af-
il, plusieurs chapitres dont certains morceaux ont été lus par eux à Sa Majesté (1). Le tout a péri en 1726, dans l'incendie de la maison de Valincourt, leur successeur et dépositaire de leurs manuscrits (2).
Racine entra, dix ans plus tôt que son ami, à l'Académie française.
A quarante-sept ans, en i683, ayant produit déjà tous ses chefs-d'œuvre, Boileau n'était point encore académicien.
Le roi s'en impatientait, mais, remarque
fection pour affection. Racine le manda à son ami, le i,r août 1687 : « Le roi me demanda avant-hier au soir si vous étiez revenu; je lui re'pondis que non, et que les eaux jusqu'ici ne vous avaient pas fort soulagé. Il me dit ces propres mots : « Il fera mieux de « se remettre à son train de vie ordinaire ; la tvoix lui « reviendra lorsqu'il y pensera le moins. » Tout le monde a été charmé de la bonté que Sa Majesté a témoignée pour vous.
(1) Entre autres, ce morceau où les historiographes avaient employé ce mot de rebrousser qui déplaisait au roi.
(2) Cfr. Aubertin, Vie de Boileau, p. xm et xix.
d'Olivet, il n'avait laissé qu'à peine entrevoir son inclination, « parce qu'il s'était fait une loi de ne prévenir jamais les suffrages de l'Académie ».
Boileau portait la peine de ses satires. Nombre de poètes académiciens, ses justiciables et ses victimes, lui donnaient l'exclusion. En vain, le désir du roi devenait-il de plus en plus explicite, la vindicative compagnie faisait la sourde oreille.
Enfin, Colbert étant mort, Louis XIV dit ouvertement qu'il lui serait agréable de voir Boileau succéder à son ministre. Mais, Benserade, haineux et rancunier, suscita la candi- . dature de La Fontaine à la traverse. Boileau n'eut que sept voix, tandis que seize suffrages élisaient le fabuliste. Louis XIV refusa de sanctionner l'élection, tant que Boileau ne serait pas élu. Il le fut enfin six mois après, et le roi dit, quand on vint le lui apprendre :
— Ce choix m'est très agréable, il sera généralement approuvé.
Il ajouta:
— Vous pouvez recevoir incessamment La Fontaine ; il a promis d'être sage !
La séance de réception fournit au nouvel académicien (1), l'occasion de prononcer un discours, comme dit Bayle, « digne de son esprit et de sa réputation ».
Le discours, ou, comme on le disait alors, le remerciement, ne dura qu'un petit quart d'heure.
En commençant, le récipiendiaire ne manqua pas de faire spirituellement allusion aux motifs qui rendaient cet honneur bien inespéré pour lui :
« Messieurs, dit-il, l'honneur que je reçois
(1) S'il faut en croire Louis Racine, Despréaux fut pendant longtemps assez exact aux se'ances de l'Académie, où il comptait beaucoup d'ennemis et de contradicteurs. En ces disputes, la majorité était ordinairement contre lui ; un jour cependant, il fut victorieux; et quand il racontait cette victoire, il ajoutait, en élevant la voix : « Tout le monde m'approuva, ce qui m'étonna, car j'avais raison, et c'était moi. » Peu après son admission à l'Académie française, Louvois l'adjoignit, avec Racine, aux quelques membres dont se composait alors la Petite Académie, fondée par Colbert en i633, chargée de retracer l'histoire de Louis XIV à l'aide de médailles : cette compagnie savante devint Y Académie des Inscriptions et reçut ce nom sous le ministère de Pontchartrain. (Aubertin, ibid.)
— 2g3 — aujourd'hui est quelque chose pour moi de si grand, de si extraordinaire, de si peu attendu, et tant de sortes de raisons semblaient devoir pour jamais m'en exclure, que, dans le moment même où je vous en fais mes remerciements, je ne sais pas encore ce que je dois croire. Est-il possible, est-il bien vrai que vous m'ayez enfin juge' digne d'être admis dans cette illustre compagnie?... »
L'abbé de La Chambre, qui présidait et se réservait de lui répondre avec quelques épigrammes, faisait grise mine, en voyant le sourire malin de son nouveau collègue gagner tous les auditeurs ou à peu près, car certains, furieux d'assister à un triomphe qu'ils avaient dû subir, allongeaient leur physionomie, quand ils entendaient le spirituel satirique leur demander s'ils l'avaient reçu en qualité d'homme de lettres.
— Serait-ce un faible recueil de poésies, qu'une témérité heureuse et quelque adroite imitation des anciens ont fait valoir, plutôt que la beauté des pensées, ni la richesse des expressions?... Non, Messieurs, vous connaissez trop bien la juste valeur des choses,
pour payer d'un si grand prix des ouvrages aussi médiocres que les miens, et pour m'offrir de vous-mêmes, s'il faut ainsi dire, sur un si léger fondement, un honneur que la connaissance de mon peu de mérite ne m'a pas laissé seulement la hardiesse de demander.
L'auditoire applaudit à outrance, il avait envie de rire.
Boileau reprit :
— Quelle est donc la raison qui vous a pu inspirer si heureusement pour moi en cette rencontre? Je commence à l'entrevoir, et j'ose me flatter que je ne vous ferai point souffrir en la publiant. La bonté qu'a eue le plus grand prince du monde, en voulant bien que je m'employasse avec un de vosplus illustres écrivains à ramasser en un corps le nombre infini de ses actions immortelles; cette permission, dis-je, qu'il m'a donnée, m'a tenu lieu auprès de vous de toutes les qualités qui me manquent. Elle vous a entièrement déterminés en leur faveur. Oui, messieurs, quelque sujet qui dût pour jamais m'interdire l'entrée de votre académie, vous n'avez pas cru qu'il fût de votre équité de souffrir qu'un homme,
destiné à parler de si grandes choses, fût privé de l'utilité de vos leçons, ni instruit en d'autre école que la vôtre.
Les auditeurs continuaient de sourire et d'applaudir.
Boileau reprit :
— Permettez pourtant que je vous désabuse, si vous êtes persuadés que ce grand prince, en m'accordant cette grâce, ait cru rencontrer en moi un écrivain capable de soutenir en quelque sorte, par la beauté du style et par la magnificence des paroles (1), la grandeur de ses exploits. C'est à vous, messieurs, c'est à des plumes comme les vôtres, qu'il appartient de faire de tels chefs-d'œuvre ; et il n'a jamais conçu de moi une si avantageuse pensée. Mais, comme tout ce qui se fait sous son règne tient beaucoup du miracle et du prodige, il n'a pas trouvé mauvais qu'au milieu de tant d'écri-
(1) Au sortir de la séance, un des me'contents crut s'en venger en publiant ce quatrain, qui a la prétention d'être malicieux :
Boileau nous dit dans son écrit Qu'il n'est pas né pour l'éloquence; Il ne dit pas ce qu'il en pense, Mais je pense ce qu'il en dit.
vains célèbres qui s'apprêtent à l'envi à peindre ses actions dans tout leur éclat et avec tous les ornements de l'éloquence la plus sublime, un homme sans fard et accusé plutôt de trop de sincérité que de flatterie, contribuât de son travail et de ses conseils à bien mettre en jour, et dans toute la naïveté du style le plus simple, la vérité de ses actions, qui, étant si peu vraisemblables d'elles-mêmes, ont bien plus besoin d'être fidèlement écrites que fortement exprimées.
C'était s'en tirer en homme d'esprit.
Louis XIV fut ravi.