‹ BoileauChapitre 11 sur 12 · AUTEUIL · texte numérisé non relu

AUTEUIL

Sommaire. — Un pèlerinage à Auteuil. — Ce qu'est devenue la maison de Boileau. — Souvenirs d'Antoine et de son maître. — L'Epitre XI. — Solitude ou plutôt hôtellerie. — Gaîté d'humeur. — Leâ petits vers de société et les impromptus demandés par le Père Bourdaloue. — Planson, le valet de chambre jaloux des succès poétiques de son maître. — Les hôtes assidus. — Charmes qu'ils trouvaient à Auteuil. — Témoignage mélancolique de Brossette. Une réplique à Bourdaloue. — Influence de Boileau sur ses amis, d'après M. Nisard.

||g€ aigne le lecteur pardonner à l'au- ^ » teur de ce livre un souvenir personnel.

Il y a plus d'un quart de siècle, celui qui écrit ces pages sous l'impression d'un culte de converti aux services rendus à la littérature française par Despréaux, avait, comme la foule entraînée à la suite des maîtres d'alors, laissé

s'affaiblir, dans une injuste re'action, les premières admirations de sa jeunesse écolière. Pour lui, comme pour bien d'autres, hélas ! à cette époque d'entraînement irréfléchi contre le bon sens et le bon goût, Boileau, ou comme on disait en riant, « Nicolas » tendait à devenir « un type d'étroitesse et de misère poétique ». Victor Hugo avait parlé :

Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant, Silence (i) !

Et cependant, le vieux satirique hantait, malgré tout, nos esprits, et nous avions beau détourner le regard, la « perruque indéfrisable (2) » continuait à le poursuivre, comme

(1) Contemplations, liv. I, 7. Et cependant, comme le rappelle le R. Père Delaporte (Etudes religieuses, n° d'avril 1888, p. 569), Hugo, tout jeune, naïf encore, appelait Boileau « un ge'nie cre'ateur » (préface des Odes et Ballades). Mais, plus Victor Hugo devient Lui ! plus il méprise Boileau et l'exècre. Qu'il ait loué Despréaux (on disait Nicolas en i83o), dans le tête à tête de la causerie et d'un déjeuner, c'est possible, mais, devant le public, quand il pontifie, le poète d'Hernani n'a pas assez d'anathèmes à déverser sur la tête de Nicolas.

(2) Contemplations, liv. I, 26.

cet œil fixe des vieux portraits d'ancêtres qui vous suit partout où on espère lui échapper. Tandis donc qu'en public il était de bon ton d'en plaisanter, en secret nous lui gardions un souvenir, sinon tendre ou ému, du moins admirateur.

L'auteur de ce livre, se rendant vers ce temps-là pour la première fois à Paris, subit l'attrait et se ressouvint de ce qu'avait dit Sainte-Beuve dans un article de 1829, destiné pourtant à aider à l'œuvre révolutionnaire du romantisme acharné à la destruction de l'idole surannée :

— C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître !

Il se rendit à Auteuil.

Hélas ! les ruines elles-mêmes ont péri ! Mais, les noms restent avec les souvenirs : rue Racine, rue Molière, rue Boileau.

Presque en face de l'hôtel Praslin, voici la propriété que Racine habita longtemps. C'est là que la gaîté de Chapelle inspira au grand tragique sa comédie des Plaideurs. C'est là que Boileau critiquait Bérénice et louait Athalie.

— 3oo — Racine le lui rendait, en épluchant avec une sévérité inouïe la propriété des termes employés par Boileau, qui lui disait, en riant, par allusion à une comédie de Plaute : — Tu es mihi Patruus patruissimus (i).

(i) Tu es pire pour moi que Patru. Patru, excellent grammairien, qui contribua à épurer la langue au grand siècle, spécialement celle du barreau. Boileau en faisait grand cas et le redoutait. Il écrit d'Auteuil à son ami Brossette, le 2 août 1703 : « Feu M. Patru, mon illustre ami, était non seulement un critique très habile, mais un très violent hypercritique et en réputation de si grande rigidité, qu'il me souvient que, lorsque M. Racine me faisait sur des endroits de mes ouvrages quelque observation un peu trop subtile, comme cela lui arrivait quelquefois, au lieu de lui dire le proverbe latin : a Ne sis patruus mihi, n'ayez point pour moi la sévérité d'un oncle, » je lui disais : « Ne sis Patru mihi, n'ayez point pour moi la sévérité de Patru. » Ce Patru fournit à Despréaux l'occasion de montrer ce qu'il cachait de bonté sous ses habitudes railleuses : « Le célèbre Patru, dit de Boze, se trouvait, à la honte de son siècle, réduit à vendre ses livres, la plus agréable et presque la seule chose qui lui restât. M. Despréaux apprit qu'il était sur le point de les donner pour une somme assez modique, et il alla aussitôt lui offrir près d'un tiers davantage; mais, l'argent compté, il mit dans son marché une nouvelle condition qui étonna M. Patru, ce fut qu'il garderait ses livres comme auparavant, et que sa bibliothèque ne serait qu'en survivance à l'acquéreur. »

— 3oi —

Là vint, au commencement de ce siècle, habiter Mme Récamier. Chateaubriand y régna en fondateur de l'école qui devait obscurcir un instant la beauté sereine et douce du grand siècle.

Mais, le visiteur cherchait la maison de Boileau.

La maison n'existait plus. On lui en fit seulement distinguer la façade, formant maintenant le mur de clôture, où l'œil attentif finit par reconnaître la trace des croisées par où le satirique regardait la campagne, sans en goûter tout le charme. « Chose étrange, inouïe ! avait dit le critique romantique. Pendant ce long séjour aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant l'âme entière, la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, pas un vers qui trahisse, chez Boileau, une émotion tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne. »

Du moins, il s'y attacha, sinon par le sentiment délicat des charmes mystérieux que ies champs offrent aux âmes rêveuses, du moins par cet attrait reconnaissant du cœur

qui se fixe là où il a goûté un peu de bonheur. Aussi, quand il lui fallut la vendre à Le Verrier, l'acheteur, qui l'aimait et l'admirait, eut la touchante attention de réserver la chambre de Boileau. Le vieillard y revint d'abord souvent. Mais, un jour, il perdit l'illusion que le nouveau propriétaire s'était d'abord appliqué à lui garder. Ce fut, dit-on, son plus grand chagrin de vieillesse.

Il se promenait, comme autrefois, à travers les espaliers, l'if et le chèvrefeuille qu'il avait célébrés en 1695, quand tout à coup il trouva une clairière, là où il avait créé une retraite ombreuse :

— Qu'est devenu mon berceau ? dit-il, tout peiné, à Antoine, le vieux jardinier, héros de sa onzième épître. Antoine, non moins triste que son ancien maître, répondit :

— Je l'ai abattu, par ordre de M. Le Verrier !

Boileau comprit, son rêve tombait à terre. — - Cela est vrai, rit-il tristement, je ne suis plus le maître ici. Qu'y viens-je faire? Il partit et ne revint plus.

Achetée plus tard par Gendron, médecin

— 3o3 — du Régent, la maison de campagne de Boileau reçut la visite de Voltaire.

Aujourd'hui, il ne restait plus de ce logis, autrefois si joyeux, qu'un souvenir. A quoi bon persister à vouloir faire revivre ce que le temps avait détruit ? Le visiteur déçu s'en allait, quand un bruit de gaîté fraîche et pure emplit soudain l'espace, derrière le mur, aux croisées qui ne s'ouvriront plus. Un pensionnat de jeunes filles avait envahi le terrain où Boileau a fait tant de doctes promenades, occupé à converser gaîment ou à chercher laborieusement la rime rebelle. De jeunes mémoires s'appliquaient à retenir les vers péniblement éclos, ici même où Boileau apprit à son jeune ami Racine l'art de faire difficilement des vers faciles.

Volontiers, plus hardi et moins discret, il eût demandé à ces joyeuses enfants de réciter tout haut les rimes du vieux poète, dont les saillies et les éclats de rire avaient tant de fois animé ces lieux. Mais le guide l'avait déjà entraîné vers le « hameau Boileau, » pittoresque et confortable, où le poète vint si souvent, avec Riquié, « laborieux valet du plus

commode maître », Antoine, « gouverneur de son jardin d'Auteuil », surveiller ses fruits et cultiver ses rieurs. Les avenues Corneille, Racine, Molière et Voltaire, conduisaient le promeneur vers ce vieux souvenir, où se passa la scène amusante qu'un éditeur de VOde sur la prise de Namur a plaisamment contée :

« Il (Boileau) tâchait d'exciter son feu et s'abandonnait à l'enthousiasme. Un jour, il s'aperçut que son jardinier l'écoutait et l'observait au travers des feuillages. Le jardinier surpris ne savait à quoi attribuer les transports de son maître, et peu s'en fallut qu'il ne le soupçonnât d'avoir perdu l'esprit. Les postures que le jardinier faisait de son côté parurent fort plaisantes au maître, de sorte qu'ils se donnèrent quelque temps la comédie l'un à l'autre sans s'en apercevoir. Cela fit naître à Despréauxl'enviede composer son Epître XI», cette épître où la scène est rappelée en vers si gais et si finement railleurs :

Quand, du matin au soir, Chez moi poussant la bêche ou portant l'arrosoir, Tu fais d'un sable aride, une terre fertile, Et rends tout mon jardin à tes lois si docile ;

Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux, Tantôt baissant le front, tantôt levant les yeux, De paroles dans l'air par élans envolées, Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées ?...

Suivons Boileau dans sa solitude d'Auteuil, puisque, nous assure-t-on, c'est là qu'on apprend à le mieux connaître.

— Il est heureux comme un roi, dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent deux ou trois qui ne se connaissent pas trop les uns les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi à tout le monde; pour moi, j'aurais cent fois vendu la maison.

C'est Racine, le doux Racine, qui écrivait cela du redouté satirique, en 1698. N'entrait-il pas un peu de jalousie inconscientedans la boutade de l'ami, chagrin de se voir trop souvent enlever la jouissance plus exclusive de l'ami qui « s'accommode à tout le monde » et se fait tout à tous, au détriment des plus intimes ?

Chose singulière en effet et qui contredit la le'gende issue du caractère même de ce génie essentiellement railleur, ce n'est pas Racine, le doux et tendre Racine, qui était le plus aimable des deux, c'est Boileau, le satirique Boileau (i).

Les échos d'Auteuil, si gais et si franche-

(i) Peu d'hommes, dit M. Aubertin, ont été, dans leurs relations, plus aimables, plus faciles et plus sûrs que Boileau. Il appelait la fierté des manières « le vice des sots », et la fierté du cœur « la vertu des honnêtes gens ». Ce fut, dit Sainte-Beuve, s le plus vif des esprits sérieux et le plus agréable des censeurs. Plein de verve, en conversation, il parlait avec feu sur les sujets qui l'intéressaient, et réjouissait ses auditeurs par ses improvisations, ses saillies, ses gestes et un rare mérite d'acteur. » La bonté du cœur, chez lui, s'alliait à l'originalité de l'esprit. Il s'est représenté comme un homme ■ doux, simple, ami de l'équité, plein de candeur », et ses contemporains n'ont pas démenti ce témoignage. Mme de Sévigné disait de lui : « Il est cruel en vers et tendre en prose. » Saint-Simon exprime la même opinion : « Il excellait dans la satire, quoique ce fût un des meilleurs hommes du monde. » On ne peut pas mieux commenter levers où Boileau a dit de lui-même qu' « il fit, sans être malin, ses plus grandes malices ». Dangeau parle comme Saint-Simon : « Quoiqu'il eût fait plusieurs satires, c'était à peu près le meilleur homme du monde. » Que cette opinion, si souvent répétée et dans les mêmes termes, reste comme le jugement du siècle sur le caractère de Despréaux.

ment enjoués durant les vingt anne'es que Boileau y passa, tenant tête à tout venant, en rendirent témoignage.

Il avait acheté, en i685, au prix de huit mille livres, cette « hôtellerie », où s'écoula, sinon la plus brillante, du moins la plus douce et la plus heureuse période de sa vie. Il y jouissait de sa gloire maintenant établie, et des charmes de l'amitié, au milieu des distractions de la vie des champs.

Pas un ne le dépassait en habileté au jeu, surtout au jeu des quilles, qu'il aimait à la folie et où il devint si adroit qu'il abattait souvent les neuf d'un seul coup. Quand le coup réussissait ainsi, c'étaient des transports de joyeux éclats àn'en plus finir.

— Il faut avouer, disait-il alors avec plus de vérité que de feinte modestie, que j'ai deux grands talents, aussi utiles l'un que l'autre à la société, l'un de bien jouer aux quilles, et l'autre de bien faire des vers.

Des vers ! on en faisait beaucoup à Auteuil, mais, sans hâte, sans forcer l'inspiration, lorsqu'elle fuyait, comme une capricieuse qu'elle est.

— Je ne fais pas de vers, ni même de prose, quand je veux, disait-il quelquefois. Apollon est pour moi un dieu bizarre qui ne me donne pas, comme à vous, audience à toutes les heures ; il faut que j'attende les moments favorables (i).

Il plaisantait Molière sur la diversité de leur génie :

— Le sien, disait-il, ne se plierait pas, comme celui du grand comique, aux ouvrages de commande à terme fixe.

C'était un poète de verve, mais d'une verve courte et saccadée, non continue, et dont on distingue les pauses (2). Quand ses admirateurs le pressaient, regrettant sa lenteur au travail :

— Le public, répondait-il, ne me demandera pas quel temps, mais quel talent j'aurai mis à mes ouvrages.

Pour cela, il ne se refusait pas à l'impromptu, surtout quand c'était un jésuite — car il

(1) Lettre au comte d'Ericeyra (1697), qui lui avait écrit en prose et en vers.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, p. 338.

recevait beaucoup de je'suites à Auteuil (i) — qui le lui demandait, car il tenait fort à leur estime et les cultivait volontiers (2), spéciale-

(ï) C'est Boileau lui-même qui le mande au grand Arnault, qui ne les aimait guère. « Il y a des jésuites qui me font l'honneur de m'estimer et que j'estime et honore aussi beaucoup. Ils me viennent voir dans ma solitude d'Auteuil, et ils y séjournent même quelquefois. Je les reçois du mieux que je puis; mais la première convention que je fais avec eux, c'est qu'il me sera permis dans nos entretiens de vous louer à outrance (Juin 1694). »

(2) Lorsque, en 1703, il eut avec les rédacteurs du Journal de Trévoux cette querelle à propos du gros livre de son frère le chanoine sur les Flagellants, il s'efforçait, dans sa correspondance avec Brossette sur ce sujet, de persuader la Compagnie tout entière de son estime et de son dévouement. « Voilà toutes nos querelles finies, écrivait-il à la date du 7 décembre 1703, et vous pouvez assurer MM. les jésuites de Lyon que je ne dirai plus rien contre aucun de leur compagnie, dans laquelle, quoique extrêmement ami de la mémoire de M.Arnauld, j'ai encore d'illustres amis, et entre autres le père de la Chaise, le P. Bourdaloue et le P. Gaillard. Car, ajoutait-il plaisamment, pour ce qui regarde le démêlé sur la grâce, c'est sur quoi je n'ai point pris parti, étant tantôt d'un sentiment et tantôt d'un autre ; de sorte que, m'étant quelquefois couché janséniste tirant au calviniste, je suis tout étonné que je me réveille moliniste approchant du pélagien. » La plaisanterie est bien un peu forcée, mais elle témoigne du fond des intentions.

— 3io — ment le père La Chaise (i) et le père Bourdaloue, dont la gravite' austère (2) ne se refusait pas à se dérider auprès du joyeux campagnard d'Auteuil et de Bâville.

(1) Que je révère de bonne foi, dit-il à Arnauld luimême, et à qui j'ai en effet, tout récemment encore, une très grande obligation, puisque c'est en partie à ses bons offices que je dois la chanoinie de la Sainte Chapelle de Paris, que j'ai obtenue de Sa Majesté pour mon frère le doyen de Sens.

(2) Parlant à Brossette de sa chanson Trois Muses en habit de ville, Boileau en racontait comme suit l'amusante origine : « Pour la chanson, elle a été effectivement faite à Bâville, dans le temps des noces de M. de Bâville, aujourd'hui intendant de Languedoc. Les trois muses étaient madame de Chaluat, mère de madame de Bâville, une madame Hélyot, espèce de bourgeoise renforcée, qui avait acquis une assez grande familiarité avec M. le premier président, dont el le était voisine à Paris, et qui avait une terre assez proche de Bâville; la troisième était une madame de La Ville, femme d'un fameux traitant. Celle-ci ayant chanté à table une chanson à boire dont l'air était fort joli, mais les paroles fort méchantes, tous les conviés et le père Bourdaloue entre autres, qui était de la noce aussi bien que le père Rapin, m'exhortèrent à y faire de nouvelles paroles, et je leur rapportai le lendemain les quatre couplets dont question. Ils réussirent fort, à la réserve des deux derniers, qui firent un peu renfrongner le P. Bourdaloue. Pour le P. Rapin, il entendit raillerie, et obligea même le P. Bourdaloue à l'entendre aussi. » (Lettre du 1 5 juillet 1702.)

Comme plus d'un Précieux, mais avec un bien autre respect pour la langue (i), Boileau se prêta donc quelquefois à faire de petits vers de société, montrant ainsi que la lenteur que lui reprochaient certains invités d'Auteuil, tenait encore plus à son système de composition qu'à une véritable impuissance d'aller plus vite (2).

(1) Boileau, on ne saurait trop le re'péter pour en venir à lui assigner la place qui lui revient entre les illustrations de grand siècle, est un des auteurs de cette grande période litte'raire et grammaticale qui ont écrit le français avec le plus de pureté.

(2) Un soir, il soupait chez Félix, premier médecin du roi, avec Racine, La Fontaine et quelques autres. L'un d'eux fait voir un sonnet de Boileau l'académicien et l'homme de Golbert :

Par quel art merveilleux sais-tu dans l'opulence Et jusque dans la cour du plus puissant des rois, De l'austère vertu soutenir tous les droits Et du faste insolent réprimer l'insolence ? Mais, par quel coup heureux, etc..

La Fontaine, qui veut sans doute amener Despréaux à se mettre en colère, prend le sonnet, le relit avec une satisfaction trop exagérée pour être réelle, et, malgré les fautes que les autres convives y relèvent, soutient qu'il est fort bon. Le satirique s'impatiente, bondit de son siège, et s'écrie avec animation :

— Quoique je ne me pique pas d'impromptu, je gage que je m'en vais sur-le-champ, et sur le même

Cette facilité même finit par rendre Planson rêveur et... jaloux.

Planson est un valet de chambre, dont il est souvent question dans les lettres de Brossette et qu'on n'a pas suffisamment remarque' dans les biographies de Boileau. Il avait quitté le service de Boileau, pour chercher fortune à Lyon, où il visitait assidûment

sujet, faire un sonnet, qui sera meilleur que celui-là, et afin que vous ne croyiez pas que j'aie un sonnet tout préparé, donnez-moi la première rime.

On lui propose le mot monde, il se retire à l'écart, et revient quelques instants après, avec ce sonnet:

Ministre sans pareil du plus grand roi du monde, Qui, sans cesse veillant au repos des François, Fais régner les vertus et refleurir les lois. Et qui rends en beaux arts la France si féconde,

Le commerce établi sur la terre et sur l'onde, Le Batave à l'abri des fureurs de l'Anglois, Et Byzance tremblant au bruit de nos exploits Trouvent de tes conseils la force sans seconde.

En vain mille envieux qu'offense ta vertu,

En voyant à tes pieds leur orgueil abattu,

De tes fameux projets veulent souiller la gloire

L'univers, qui les sait, n'a qu'aies publier; Contre tes ennemis laisse parler l'histoire, C'est au ciel qui te guide à te justifier.

Certainement, ce n'est pas là un sonnet sans défaut, mais Félix, Racine et La Fontaine lui-même, n'eurent pas de peine à le trouver meilleur que celui de Gilles Boileau. (G. Bizos, op. cit. 4e leçon.)

— 3i3 — Brossette toujours avide de détails sur la vie intime et le menu des œuvres de son idole littéraire. Un jour, raconte l'admirateur de Boileau, « étant entré dans mon cabinet, il me demanda de vos nouvelles à son ordinaire, et me dit ensuite avec cet air naïf que vous lui connaissez :

— Je m'en vais vous faire voir un ouvrage qui vous donnera bien du dégoût pour ceux de M. Despréaux.

En même temps, il tira de sa poche une demi-feuille de papier sur laquelle étaient ces vers qu'il me pria délire. »

Dans cet « ouvrage », le malheureux valet, jaloux du talent de son ancien maître, faisait rimer accuse^ avec pensées, causent avec chose, prétendre avec indifférence ! Mais, à quelque chose jalousie fut bonne, puisque Brossette pouvait ainsi fournir à Boileau un témoignage à la décharge du grand satirique :

— Vous ne serez plus en peine maintenant de prouver que vous avez un valet (i) poète :

(i) Boileau s'intéressa à ce valet peu fidèle, avec sa bonté de cœur ordinaire : ce II m'a suivi plus de quinze années, et c'est un assez bonhomme, mandait-

et, quand les vers de Planson ne seraient bons qu'à cela, toujours seraient-ils bons à quelque chose.

La société était nombreuse, à Auteuil. Tout servait de prétexte à un écot.

— Dites à Madame Racine que mes abricots sont mûrs, mandait un jour le maître de

il à Brossette. Je croyais qu'il dût me fermer les yeux, mais une malheureuse femme, qu'il a épousée, sans m'en rien dire, a corrompu en lui toutes ses bonnes qualités. » Brossette, charmé de cette occasion de faire sa cour, manda de son côté à Boileau : « Vous savez apparemment, Monsieur, que Planson, votre ancien valet de chambre, est à Lyon depuis quinze jours. Il m'est venu voir dans un temps auquel je ne l'attendais plus ; car, quoique vous me l'eussiez recommandé dans une de vos lettres, il y avait si longtemps de cela que je n'avais garde de penser encore à lui. Sa présence m'a fait un plaisir extrême, parce que je le regarde comme une personne qui vous a appartenu. J'ai employé tout mon crédit pour le placer, et j'ai lieu de croire que bientôt il aura un établissement raisonnable. Ce n'est pourtant pas encore tout ce que je prétends de faire pour lui, mais, en attendant mieux, je lui donne la table et le couvert, et vous pouvez être assuré qu'il ne souffrira pas. » (2 5 novembre 1706.)

« l'hôtellerie » à son meilleur ami, et que je l'attends demain pour faire mes confitures.

Mais on s'observait en parlant, même au plus fort de la plaisanterie. C'est que chaque convive qui faisait une faute de français, était condamné à lire une page de la Pucelle, et, pendant que l'infortuné lisait sa pénitence les autres de rire à plaisir !

Les hôtes les plus assidus étaient d'Aguesseau, le voisin du satirique devenu campagnard, Racine, Molière, La Fontaine,Chapelle, Lulli, Lamoignon, de Maurepas, de Thermes, de Pontchartain, de Gavois, le duc et le prince de Conti, etc.

Ceux qui s'en allaient en emportaient un regret cuisant, comme Brossette à qui le souvenir de ce temps toujours trop vite passé arrachait cette plainte mélancolique :

— Vous renouvelez tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, en m'apprenant que vous êtes dans votre belle et savante solitude d'Auteuil. Une journée entière passée avec vous, dans votre jardin ou dans le bois de Boulogne, est -une chose pour laquelle il n'est rien au monde que je ne donnasse volontiers. Que je

— 3i6 — porte envie à M. Le Verrier, à M. l'abbé de Chateauneuf, à tous vos amis enfin, qui peuvent vous voir et vous entretenir aussi souvent et aussi longtemps qu'ils le veulent (i) ! On y disputait plaisamment, comme il convient entre gens d'esprit et poètes. Un jour, Bourdaloue, ne voulant pas rire d'une saillie un peu trop forte, s'écria :

— Il est bien vrai que tous les poètes sont fous !

Sur quoi, Despréaux de répliquer :

— Je vous l'avoue, mon Père; mais pourtant, si vous voulez venir avec moi aux Petites Maisons, je m'offre de vous y fournir dix prédicateurs contre un poète, vous ne verrez à toutes les loges que des mains qui sortent des fenêtres, et qui divisent leurs discours en trois points.

Et chacun de rire, le Père Bourdaloue tout le premier.

(i) Lettre du 14 juin 1703.

M. Nisard (i) s'est plu à mettre en lumière l'influence de Boileau sur ses amis, avec qui furent débattues les doctrines de l'Art poétique, dans les joyeuses réunions qui charmaient en instruisant et laissaient des traces lumineuses dans les esprits comme de bons souvenirs dans les cœurs.

Ces doctrines, dit M. 'Nisard à qui nous cédons maintenant la parole, avaient été débattues entre les grands poètes de ce siècle, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, dans des entretiens dont la tradition est demeurée. La Fontaine parle de quatre amis, dont la connaissance avait commencé par le Parnasse et qui avaient lié une sorte de société « d'où l'on avait banni, dit-il, les conversations réglées et tout ce qui sent la conférence académique. L'envie, la malignité ni la cabale n'avaient de voix parmi eux. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à

(i) Op. cit., liv. III, chap. vi, par. 8.

ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères, lorsque quelqu'un d'eux tombait dans la maladie du siècle et faisait un livre, ce qui arrivait rarement.

Ces quatre amis ne sont autres que Molière qui y est désigné sous le nom de Gélaste (yékourzàç, plaisant); Boileau (Ariste) qui était sérieux sans être incommode; Racine (Acante) et la Fontaine (Polyphile). Ces quatre amis, et Chapelle leur égal par le goût, se réunissaient deux ou trois fois la semaine, à souper, pour causer de leurs écrits.

Les entretiens roulaient sur toutes les parties de l'art. Chacun donnait, ou son sentiment, comme auteur, sur le genre qu'il cultivait, ou son jugement, comme lecteur, sur les genres que traitaient ses amis. Molière et Racine révélaient les réelles beautés du poème dramatique. L'amateur de toutes choses (Polyphile), La Fontaine, indiquait le délicat de tous les genres 5 Boileau ramenait tout à la raison (1) et au vrai.

(1) L'histoire des littératures n'offre peut-être pas un second exemple d'une telle sûreté de jugement

Le contrôle amical qu'ils exerçaient les uns iur les autres ne s'arrêtait pas aux écrits ; il 'étendait jusqu'à la conduite. Ainsi Molière, lacine et Boileau grondaient Chapelle sur sa aiblesse pour la table, en présence de La "ontaine, qui se taisait, n'ayant guère qualité >our faire la morale à autrui ; ainsi Boileau et lacine engageaient, pour réconcilier LaFonaine avec sa femme, des négociations dont >n comprend trop bien que Molière ne se mêât point.

Des griefs qui laissèrent l'estime intacte, les nisères des amitiés humaines, rompirent ces louces réunions, si utiles à tous. Molière et lacine se brouillèrent à cause de l'Alexandre, [ue Racine eut le tort de retirer à la troupe le Molière. Ils cessèrent de se voir sans cesser le se rendre justice. Ce fut ensuite Boileau et ^a Fontaine qui se refroidirent. La sévérité de nœurs de Boileau, ses scrupules, sa probité, e gênaient devant La Fontaine, qui pratiquait le plus en plus la morale de ses Contes. Leurs dations en deviennent moins intimes, mais

lans un auteur qui apprécie les ouvrages d'esprit de on e'poque.

il n'y eut pas brouille. Nous voyons, vers la fin de la vie de La Fontaine, Racine et Boileau le décider à mettre au feu un conte qu'il songeait à adresser au grand Arnauld, qui l'avait loue' de ses fables. Entre Racine et La Fontaine l'amitié subsista sans nuage, et qui donc aurait pu brouiller La Fontaine et Molière ? Quand la séparation ou le refroidissement arriva, tout le bien qui pouvait sortir de leur union était déjà fait. Ils s'étaient entendus sur toutes les conditions de l'art, et comme engagés à la fois par l'émulation et par l'amitié à les remplir. Nous devons à ces liaisons illustres non leurs grandes qualités, mais l'unité de direction et d'objet qui leur fit chercher et atteindre, dans les genres très divers où chacun d'eux est le premier, la perfection, c'està-dire le vrai par la raison.

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