LE LUTRIN
Sommaire. — Le défi porté par Lamoignon. — Un reproche de M. Nisard. — Ce que Boileau pensait du burlesque. — Une querelle à Racine. — Quel genre de burlesque règne dans le Lutrin. — ■ Le vernis du maître. — Ce que Sainte-Beuve disait du Lutrin. — Le Lutrin débité par Boileau. — Les vers restés dans les mémoires. — Analyses littéraires.
l ne faut jamais défier un fou.
Boileau re'pondait cela, en riant, au président de Lamoignon, qui, riant lui-même, venait de raconter un singulier arbitrage, défe'ré à son tribunal par ses voisins, les chanoines de la Sainte Chapelle. Il y avait autrefois, dans le chœur « de l'illustre église », à la place où se tient le chantre, un gros pupitre ou lutrin, dont « la machine énorme » le couvrait tout entier. Ennuyé de ce
paravent monstrueux, le chantre fit ôter le lutrin. Le trésorier, qui était la première dignité du chapitre avec insignes et privilèges pontificaux, voulut le faire remettre. De là un différend, que les parties intéressées venaient de soumettre à l'arbitrage de Lamoignon.
— Mon cher Despréaux, avait ditleprésident enterminant son récit, voilà un sujet de poème !
Boileau, piqué au jeu, se mit en devoir de tenir la gageure.
Il en sortit un poème d'un genre connu (i),
(i) Ce genre de poésie, observe avec raison M. Aubertin, n'était pas aussi nouveau que Boileau se l'imaginait et qu'il l'a dit dans sa préface. Il avait fleuri au moyen âge, dans notre ancienne littérature que Boileau ne connaissait pas, et les poèmes héroï-comiques de nos trouvères avaient inspiré Pulci et l'Arioste comme nos fabliaux servirent de modèle aux conteurs italiens. Le dix-septième siècle lui-même avait produit, avant le Lutrin, l'Enéide travestie, de Scarron, la Défaite des bouts-rimés, par Sarrazin, et le Passage de Gibraltar, caprice héroï-comique, par Saint-Amand. En un sens cependant, comme nous Talions dire, et en comparant son œuvre aux inventions récentes de ses contemporains, Boileau avait raison d'insister sur les différences essentielles qui distinguent le Lutrin de ces médiocres poèmes et de dire qu'il avait introduit dans notre littérature clas* sique un nouveau genre de burlesque.
mais rendu absolument neuf par le talent qu'y dépensa l'auteur de V Art poétique.
Plus d'un, même parmi ses admirateurs, commeM. Nisard, le lui a sévèrement reproché, sous ce prétexte que, « pour que l'art d'écrire en vers dont Boileau a donné les règles et les exemples, vaille les efforts qu'il exige, il faut qu'il ne surpasse pas la matière. Or, dit M. Nisard (i), n'est-ce point pour n'avoir pas gardé, dans le Lutrin, cette juste proportion entre la matière et l'art, que cepoème,si riche en détails charmants, est pourtant un ouvrage froid ? J'en admire avec tout le monde les belles parties. Cettefine satire des mœurs des gensd'église(2),
(i) Loc. cit., p. 341.
(2) Sainte-Beuve, dans son Port-Royal (t. V, p. 336), s'évertue à démontrer que le Lutrin ne fut point, dans la pensée de Boileau, une œuvre de parti. Il est obligé finalement d'en convenir : « On a pu toutefois, confesse-t-il, y relever nombre de malices à l'adresse de gens d'église plus ou moins connus, et qui n'étaient pas des amis de ses amis. Les premiers chants du Lutrin sont tous égayés des souvenirs de Pascal et de Port-Royal. Que de noms ennemis des jansénistes sont enchâssés dans ses vers ! Beauny, Abély, Raconis, tous les adversaires de Port-Royal s'y trouvent heurtés à la rencontre et légèrement (l'euphémisme est indulgent) tournés en ridicule.
cette gaieté maligne, c'est le vieil esprit français, c'est la veine des fabliaux, \eRoma?i de la Rose, dont je suis pourtant fâché de retrouver les personnages allégoriques (i) de Villon, de Maret. Les descriptions en sont vives, celles surtout qui sont du même temps que Y Art poétique (2). Mais ces beaux côtés du Lutrin ne m'en dérobent pas le principal défaut, qui est la disproportion entre la richesse de l'art et la pauvreté de la matière. Boileau ne nous le donne, à la vérité, que comme un badinage dépure plaisanterie, une bagatelle, une réponse à Lamoignon qui l'avait
(1) La Nuit, la Mollesse, dans les quatre premiers chants ; la Pie'té, Thémis, l'Espérance, dans les deux derniers.
(2) Les quatre premiers chants du Lutrin ont été écrits de 1672 à 1674, et les deux derniers de 1681 à i683, quand l'auteur touchait à cinquante ans. Le dernier chant, tout entier sur le ton sérieux, n'a pas, tant s'en faut, l'agrément des premiers. La fin du poème semble même n'avoir été faite que pour amener l'éloge du premier inspirateur de cette composition, le président de Lamoignon, et pour permettre à l'auteur de « mouiller de larmes un ouvrage de pure plaisanterie. » Mais, comme dit La Harpe, un sixième chant défectueux n'ôte rien du grand mérite des cinq autres, ni du plaisir continu qu'on éprouve en les lisant !
défié de tirer un poème d'une querelle entre un chantre et un trésorier. Pour venir d'un si grand maître, l'exemple n'en est pas meilleur à suivre. Le Lutrin pourrait être responsable du vain emploi qu'on a fait du talent poétique au dix-huitième siècle : Ce sont des défis du même genre qui nous ont valu des poèmes sur le trictrac et sur le café. Quoique Boileau s'en soit tiré à sa gloire, on aimerait mieux qu'il n'eût jamais abaissé l'art d'écrire en vers; et s'il est une prescription essentielle qui manque dans sa Poétique, c'est celle de n'employer ce grand art qu'à de grands sujets. » Il y a du vrai dans cette critique un peu chagrine. Quand on lit le Lutrin, « on pense à la peine que Boileau s'y est donnée. On regrette qu'un esprit si viril, qui a enseigné l'art de travailler lentement, s'épuise à peindre un lutrin, à allumer poétiquement une chandelle, à parodier les plaintes de Didon dans le discours d'une perruquière délaissée, et les paroles d'or de Nestor dans les louanges de la Discorde aux amis du trésorier; à décrire un combat à coups d'in-folio arrachés de la boutique de Barbin ; et l'on revient aux
Satires, à V Art poétique et aux Epîtres, « ces chefs-d'œuvre, dit Voltaire, de poe'sie autant que de raison. »
Ce n'est pas cependant que Boileau n'eût la sainte horreur du burlesque. Ce genre faux, et par certains côte's de'gradant pour notre littérature, avait le don de l'horripiler. Auraitil eu assez d'anathèmes pour ces grossiers travestissements qui enlèvent au goût le plus pur de sa fleur, en traînant dans la boue de leurs plaisanteries souvent ordurières, comme souvent l'ont fait de prétendus dramaturges contemporains, les plus nobles types de l'antiquité littéraire et même les plus saintes figures de l'ancienne loi, lui qui ne pouvait pardonner à son ami Racine l'attrait, effectivetivement bizarre, qui entraînait le délicat poète à relire l'œuvre burlesque de Scarron. Que de fois, en surprenant son ami plongé dans cette lecture peu séante, prit-il, racontent les Mémoires de Louis Racine, un visage sévère, pendant que le poète honteux faisait
— 25g — rapidement disparaître le volume abhorré avec l'embarras d'un écolier surpris en faute punissable !
Il l'explique lui-même avec beaucoup de soin, précisément à propos du Lutrin.
Le poème héroï-comique, coniesse-t-il, est une parodie de l'épopée. Mais il est deux sortes de parodies.
L'une rabaisse les personnages héroïques et substitue aux états les plus élevés, aux plus nobles paroles, aux faits les plus éclatants, des façons de parler et d'agir des conditions les plus basses et les plus triviales (i). Elle s'attache à dégrader et à faire grimacer la grandeur par le burlesque.
L'autre choisit ses acteurs dans un rang inférieur, et par la noblesse et le sérieux des
(i) C'est précisément le cas des parodies honteuses, nous allions dire sacrilèges, qu'on ne saurait assez stigmatiser, comme blessant le goût et le ruinant, en même temps que l'honnête et le juste. Mais, hélas ! le goût dépravé du public s'en va vers ces déviations, et ce serait à désespérer de la littérature française, s'il ne restait encore, dans le foyer de jeunes esprits, assez de fermeté pour réagir contre ces turpitudes, qui attirent la foule.
— 2bo — expressions, elle rehausse ce que leur situation et leur langage ont de commun et de vulgaire ; elle transporte dans un sujet bas ou frivole le merveilleux, le grandiose et tous les ressorts de l'épopée. De ce contraste permanent naît le ridicule.
C'est ce genre de burlesque qui règne dans le Lutrin.
— Burlesque nouveau, dit très bien Boileau, dont je me suis avisé dans notre langue (i) ; car, au lieu que, dans l'autre burlesque, dans celui de Scarron, par exemple, Didon et Enée parlaient comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci un perruquier et une perruquière parlent comme Didon et Enée.
(i) Pas si nouveau encore une fois qu'il le dit. Boileau pouvait-il ignorer l'Abbé de la Seringue, de Lenoble, poème si plein de verve, d'imagination et de comique; les Cerises renversées, de Mlle Chéron, dont Jean-Baptiste Rousseau faisait tant de cas? Que la question de supériorité, dit M. Fréd. Godefroy, soit décidée en faveur de Boileau, dans le poème héroïcomique, ce n'est que justice ; mais les auteurs que nous venons de citer ont droit de revendiquer la priorité.
— La netteté est le vernis des maîtres !
Ce mot charmant et exquis de Vauvenargues s'applique, comme une devise des plus justes, à la perfection, au charme, à la correction du poète studieux et poli, qui nous apparaît dans le Lutrin.
— Les quatre premiers chants du Lutrin, aimait à dire Sainte-Beuve, qui est revenu sous plusieurs formes à la même idée, nous expriment bien la veine, l'esprit de Boileau dans tout son honnête loisir, dans sa sérénité et son plus libre jeu, dans l'agrément rassis et le premier entrain de son après-dînée (i).
Tout est vif, tout est image; tout est neuf, parce que tout est exprimé (2).
(1) Caus. du lundi, t. VI, p. 5o6.
(2) La justesse de l'expression est en effet la grande caractéristique de Boileau. « L'esprit de l'homme, aimait-il à dire lui-même, est naturellement plein d'un nombre infini d'idées confuses du vrai, que souvent il n'entrevoit qu'à demi, et rien ne lui est plus agréable que lorsqu'on lui offre quelqu'une de ces idées bien éclairée et mise dans un beau jour. [Pré' J ace de l'édit de 1701). »
Les contemporains, spécialement la gracieuse princesse dont Bossuet a fait un sublime éloge (i), goûtèrent fort les charmes exquis de cette œuvre, que Boileau était prié d'aller lire un peu partout. C'est qu'en effet, comme on l'a dit encore avec raison (2), « pour jouir de tout l'agrément du Lutrin, j'aime à me le figurer débité par Boileau, avec ses vers descriptifs et pittoresques, tantôt sombres et noirs comme la nuit :
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons lescampagnes vineuses;
tantôt frais et joyeux dans leurs rimes toutes matinales :
Les cloches, dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à matines ;
avec ces effets de savant artifice et de légèreté,
(1) Henriette d'Angleterre. Nous avons raconté, dans notre volume sur Bossuet, avec quelle charmante délicatesse elle sut faire entendre d'un mot, en se détachant une seconde du cortège royal, à Boileau, le cas qu'elle faisait du Lutrin après une première et rapide lecture.
(2) Sainte-Beuve, ut suprà, p. 5o8.
quand, à la fin du troisième chant, après tant d'efforts, la lourde machine étant replacée sur son banc,
Le sacristain achève en deux coups de rabot, Et le pupitre enfin tourne sur son pivot ;
ou avec ces contrastes de destruction et d'arrachement pénible, quand le poète, à la fin du quatrième chant, nous dit :
La masse est emportée, et ses ais arrachés
Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.
Tout cela, récité par Boileau chez M. de Lamoignon, avec cet art de débit qui rendait au vif l'inspiration, parlait à l'œil, à l'oreille et riait de tout point à l'esprit.
Et, devrai, que de jolies choses ! que de détails d'un pittoresque charmant, d'une ironie inattendue ! que de vers restés dans la mémoire
de la postérité et répétés avec un grain de malice permise :
La déesse, en entrant, qui voit la table mise, Admire ce bel ordre, et reconnaît l'Eglise.
En plus d'un presbytère, et en plus d'un palais épiscopal, les deux vers ont été depuis cités par un invité à son amphitryon, sans que prélats ni curés s'en formalisent.
Et ces chanoines, qui,
S'en retournent chez eux éperdus et bénis !
Et cette aurore, qui
Contemple longtemps avec des yeux confus Ces visages fleuris qu'elle n'a jamais vus.
Et ce portrait du trésorier :
Son menton sur son sein descend à double étage; Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
Toutes ces fines et spirituelles plaisanteries ont conquis droit de cité dans toutes les mémoires, sans que personne songe à s'en fâcher,
même si l'on se ressouvient que le levain janséniste ne fut pas étranger à leur éclosion.
Autrefois, quand les exercices, trop dédaignés aujourd'hui, appliquaient davantage les jeunes humanistes à la discipline rigoureuse des minuties de l'analyse littéraire, le Lutrin fournissait aux régents l'occasion de leurs plus beaux triomphes.
Qui de nous, je parle des humanistes du temps jadis, n'a joui, en entendant le professeur annoncer l'analyse de ces vers fameux :
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée S'élève un lit de plume à grands frais amassée ; Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne, sur le duvet, une heureuse indolence....
— Messieurs, faisait aussitôt remarquer le professeur, empruntant lui-même les remarques de Batteux, remarquez bien :
Réduit marque un lieu écarté, isolé, bien clos.
Obscur : il le fallait pour mieux dormir jusqu'au grand jour.
Ce n'est pas assez d'un réduit obscur; il y a encore une alcôve enfoncée : c'est une retraite profonde, la retraite même du sommeil et de la mollesse.
S'élève, au commencement du vers, présente l'idée d'un duvet léger, rebondi.
A grands frais amassée : ce duvet est si fin ! Quel temps, quelle quantité, quelle dépense pour former cet amas, qui s'enfle et s'élève mollement !
Tout n'est pas dit encore pour assurer le repos.
Quatre rideaux qui se croisent, mais de ces rideaux amples, étoffés.
Pompeux : ce mot est placé à l'hémistiche pour y reposer l'oreille et l'esprit, et faire sur eux une impression plus grande.
Défendent Ventrée, quelle fierté ! défendre au jour de venir troubler, par sa clarté, un sommeil précieux !
Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence; rien n'est si doux, si paisible que ce vers, la rime en est fondante.
Le suivant n'est pas moins beau : Règne sur le duvet une heureuse indolence; ce n'est
pas un homme indolent, c'est l'indolence même, et une indolence heureuse qui règne, qui jouit de tout le bonheur qu'on se figure attache' à la royauté.
— Messieurs, finissait triomphalement le régent d'humanité féru de ses classiques, qu'ils viennent jusque-là, les partisans du romantisme! qu'ils essayent de soumettre à semblable analyse les vers de leur grand homme !...
Une fois parti, le professeur ne s'arrêtait que pour reprendre, à la fin du chant II, ces vers que d'Olivet a si finement analysés :
La mollesse oppressée Dans sa bouche, à ce mot, sent sa langue glacée ; Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.
Oppressée est moins un mot qu'une image. Deux syllabes traînantes, et la dernière qui n'est composée que de Ye muet, ne font-elles pas sentir de plus en plus le poids qui l'accable? Tant de monosyllabes contribuent à me peindre l'état de la mollesse, et je vois effectivement sa langue glacée... Je cours au dernier
vers. Commençons par en marquer la quantité :
Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.
Assurément, si des syllabes peuvent figurer un soupir, c'est une longue précédée d'une brève et suivie d'une muette, soupire. Dans l'action d'étendre les bras, le commencement est prompt, mais le progrès demande une lenteur continue; étend les bras. Voici qu'enfin la mollesse parvient où elle voulait, ferme l'œil. Avec quelle vitesse ! trois brèves. Et de là, par un monosyllabe bref, suivi de deux longues, et s'endort, elle se précipite dans un profond assoupissement.
Pendant que le maître parlait, avec ce ton d'enthousiasme, de ces petites choses, nous, les élèves, nous étions bien un peu tentés de sourire. Mais, à la fin, la contagion nous gagnait et nous étions de l'avis du maître !