LES ORIGINES
Sommaire. — Un essaim de grosses abeilles. — Le chanoine Gillot et la Satire Ménippée. — La première femme du greffier Gilles Boileau. — Combien la seconde ressemblait peu à la première. — Les mânes de Gillot s'en plaignirent. — Point de mère sur ce berceau. — La méchante gouvernante. — Comment les romantiques ont noté cette lacune dans l'éducation de Boileau. — D'où lui vient son surnom de Despréaux. — La guérite près des toits. — La première ambition et la première fortune de Boileau. — Ce qu'on entend dans la guérite. — Si l'enfance est le temps le plus heureux de la vie ! — Les professeurs de Boileau. — Pédantisme. — Théologie et Droit civil. — Une première plaidoirie. — La famille en pâlit ! — Mort du père de Boileau. — Le frère aîné, sa femme et sa fille. — Le neveu Dongois. — Service que Dongois faillit rendre à son oncle. — La ruse éventée par Lamoignon. — L'ébauche, la charge et le portrait.
u moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1 594, il y eut un essaim de grosses abeilles
qui sortit, comme on croit, d'un coin de la Cité, d'auprès le jardin de M. le premier Président ; elles marchaient et voletaient devant les lys, donnant au visage et dans les yeux des ligueurs fuyards : ce fut la M é nippée même (i). » Comme disait Charles Nodier, « s'il est un
(i) Sainte-Beuve. Portraits littéraires, t. ni, p. 385. La Satire Ménippée prit son nom de Ménippe, fameux satirique grec. Cet ouvrage, jusqu'alors sans pre'cédent et sans modèle dans notre langue, est une relation burlesque, entremêlée de descriptions, de harangues, d'allégories, des Etats convoqués à Paris, le 18 février 1 5Q3, par le duc de Mayenne, à l'effet d'élire un roi, de connaître des prétentions de ceux qui briguaient la couronne et de modifier les lois de la monarchie suivant les circonstances nouvelles. Ces Etats ne surent rien trancher, et prêtèrent trop au ridicule. Ce côté risible, et quelquefois odieux, fut admirablement mis en relief parles auteurs de la Satire Ménippée, qui transforment en deux charlatans le parti de Lorraine et celui d'Espagne, tous deux occupés à brasser le « catholicon », essence mêlée de poudre d'or, de pensions, de promesses, de belles paroles, bien alambiquée, bien calcinée, sophistiquée diversement par l'une et l'autre faction ; en faisant tenir aux principaux personnage des Etats, par une fiction pleine de comique, des discours où ils trahissent eux-mêmes et dévoilent leurs motifs intéressés et ceux de leurs amis. Mais, en hommes de parti, ils méconnurent ce qu'il y avait de généreux dans l'inspiration première de la Ligue. (Voir Fréd. Godefroy, xvie siècle, p. 286 et suiv.)
livre où brille de tout son éclat l'esprit et le caractère français, un livre empreint de cette gaieté satirique, de cette causticité fine et mordante, et cependant de cette charmante urbanité qui est le sceau de notre génie national, c'est la Satire Mé nippée. »
Ils s'étaient mis à six pour l'écrire, tous malins, tous fort royalistes, surtout Jacques Gillot, ancien doyen de l'église de Langres, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, qui donnait le ton à ses collaborateurs (i), en les réunissant chez lui, où fut écrit le célèbre pamphlet.
Prenez une carte du vieux Paris et placezvous devant l'hôtel de la Présidence, qui fut depuis la Préfecture de police. Regardez la première maison à droite, dans la rue de Jérusalem. C'est là que logeait Jacques Gillot, là que fut composé « le roi des pamphlets », cette Ménippée non moins utile à Henri IV, disait le président Hénault, que la bataille - d'Ivry.
Savant aimable, lettré délicat, le chanoine
(i) Pierre Le Roy, Florent Ghrestien, Pithou, Nicolas Rapin et Passerat.
— 4 ~ Gillot, conseiller-clerc au Parlement de Paris, dirigeait ses cinq amis, heureux de se ranger sous la conduite de leur hôte, chez qui se réunissaient d'ailleurs tous les beaux esprits du temps. En sa qualité de clerc, il fut, veut la tradition, chargé de composer la harangue que le légat Gaëtano est censé tenir aux Etats Généraux, harangue qui est bien la chose la plus amusante.
Il la composa peut-être dans ce même appartement où, en i636, l'année que parut-le Cid, Gilles Boileau, greffier de grand'chambre au parlement de Paris, attendait la naissance de son quinzième et avant-dernier enfant.
Le greffier était noble et sa noblesse remontait à quatre siècles, sans solution de continuité, jusqu'à Jean Boileau, secrétaire du roi, qui avait reçu pour lui et pour sa postérité des lettres de noblesse, en 1 3y i (i). Noble et écuyer, le greffier n'était pas plus riche pour
(i) Cela fut constaté dûment par arrêt, comme Boileau le racontait lui-même à Brossette, quand il lui mandait, en date du 9 mai 1699 : « Pour mon affaire de la noblesse, je l'ai gagnée avec éloge, du vivant même de M. Racine, et j'en ai l'arrêt en bonne forme, qui me déclare noble de quatre cents ans. M. de
cela. Son emploi le distrayait fort de sa famille, qu'il fallait avant tout songer à nourrir. Sa première femme, Charlotte de Brochard(i), lui avait donné huit filles et trois garçons, dont le premier mourut en bas âge ;
Pommereu, président de l'assemblée, fit en ma présence, l'assemblée tenant, une réprimande à l'avocat des traitants, et lui dit ces propres mots : « Le Roi veut bien que vous poursuiviez les faux nobles de son royaume ; mais il ne vous a pas pour cela donné permission d'inquiéter des gens d'une noblesse aussi avérée que sont ceux dont nous venons d'examiner les titres. Que cela ne vous arrive plus. »
(i) Charlotte de Brochard, d'un caractère très acariâtre, s'était donné la mission d'exercer la patience de son mari, bourgeois paisible et débonnaire. Elle avait aussi la main leste et prenait soin de le rappeler plusieurs fois par jour à chacun de ses enfants. Le logis retentissait souvent de ses doléances et de ses cris. La malignité publique avait, selon l'usage, singulièrement exagéré ses défauts et répandu sur son compte les bruits les plus faux et les plus cruelles accusations, que Brossette, l'ami et le commentateur de Despréaux, a eu le tort d'accepter et de répéter trop facilement. De cette femme emportée et criarde, ululatrix, comme aurait dit le comique latin, mais au. fond du cœur dévouée à sa famille, il a fait contre toute vérité un monstre, une furie battant dans ses enfants un époux qu'elle détestait, et refusant de mettre ses filles au couvent pour avoir le plaisir de les frapper et de les conduire au tombeau par ses mauvais traitements. (G. Bizos. Boileau, ira leçon.)
le second, Je'rôme, hérita de la charge paternelle, et le troisième, Pierre, sieur de Puymorin, fut contrôleur des menus plaisirs et de l'argenterie du Roi.
Quand elle mourut, le i5 septembre 1629, Gilles Boileau avait quarante-six ans et huit enfants survivants des onze qu'il avait eus d'elle. A sept mois de là, il e'pousait une jeune femme de vingt ans, Anne de Nyélé, fille d'un procureur au Châtelet.
C'était, tout à l'opposé de Charlotte Brochard, la bonté et la douceur même. L'avantdernier de ses fils le dira un jour, dans l'épitaphe composée en l'honneur de cette épouse modèle :
Epouse d'un mari doux, simple, officieux, Par la même douceur je sus plaire à ses yeux. Nous ne sûmes jamais ni railler ni médire. Passant, ne t'enquiers pas si de cette bonté
Tous mes enfants ont hérité :
Lis seulement ces vers, et garde-toi d'écrire !
Le débonnaire greffier était heureux avec une femme aussi digne de lui, et le logis était tranquille. Les mânes de Jacques Gillot s'en plaignirent-elles? Des malins l'ont affirmé, en
racontant la naissance de l'enfant qui allait hériter de sa verve railleuse, au point de devenir le premier satirique de France et du monde.
— En quelle année êtes-vous né? demandait un jour à Despréaux le roi Louis XIV.
— Sire, répondit le poète, je suis venu au monde un an avant Votre Majesté pour annoncer les merveilles de son règne.
Le précurseur courtisan se flattait un peu et se rajeunissait d'un an en faisant cette réponse au roi. La vérité est qu'il naquit à Paris, le ier novembre i636, dans la maison autrefois habitée par Jacques Gillot (i), probable-
(i) Quand un satirique n'habitait pas cette maison pre'destinée, il semblait que, par un juste retour des choses d'ici-bas, elle dût abriter sous son toit quelque victime de la Satire. Jacques Gillot l'avait légue'e à son neveu, le lieutenant-criminel Tardieu, que sa malversation et une incroyable avarice avaient rendu fameux, avant que Despre'aux eût si affreusement retracé dans sa personne et dans celle de sa femme le tableau de la lésine, esquisse vigoureuse et puissante digne de Juvénal. {Ibid.)
ment dans la chambre où le malin chanoine avait écrit quelques-unes des pages les plus piquantes de l'immortelle Satire, rue de Jérusalem (i), en face d'une maison qui avançait en angle au point d'intersection des rues de Nazareth et de Galilée, où, vers la fin du siècle, devait naître le plus terrible railleur qui fût jamais, Voltaire, qui, dans son Epîlre à Despréaux, rappelle en un vers heureux ce piquant souvenir :
Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.
Le jour même de sa naissance, le quinzième enfant de Gilles Boileau était présenté à la Basse-Chapelle, et y recevait, avec ce caractère indélébile du chrétien qu'il devait toujours estimer à si haut prix, le nom de Nicolas.
(i) Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats, comme il le dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau devait, selon l'ingénieuse remarque d'un critique, avoir à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais : ces circonstances extérieures sont importantes à noter dans la formation intellectuelle et morale. Surtout quand il s'agit d'un grand écrivain, il faut s'en rendre compte avec soin, si l'on veut avoir le côté délicat et psychologique de la genèse spéciale de son génie.
Sa mère disait Colin, et son père garda l'habitude de ce diminutif, qui lui rappelait une de ces inventions que l'amour des mères imagine, comme pour rendre plus gracieux aux autres l'enfant adoré.
Hélas ! peu après la naissance de son petit Colin, quand elle eut mis au monde une petite fille qui vécut peu, la seconde femme de Gilles mourut, laissant inconsolable un époux digne d'elle, avant d'avoir pu imprimer dans l'âme de Nicolas quelque chose de sa tendresse douce et de sa grâce aimable.
Chétif et malade, l'enfant avait besoin de ce sourire maternel pour égayer son naturel déjà un peu triste. Il lui manqua plus qu'à d'autres et sa vie entière devait s'en ressentir (i). Plus
(i) Quand Brossette perdit sa mère, Boileau lui manda : « Je conçois votre affliction telle qu'elle doit être, quoique je n'en aie jamais éprouvé une pareille; ma mère, comme mes vers vous l'ont vraisemblablement appris, étant morte que je n'étais encore qu'au berceau. Tout ce que j'ai à vous conseiller, c'est de vous soûler de larmes. Je ne saurais approuver cette orgueilleuse indolence des stoïciens, qui rejettent follement ces secours innocents que la nature envoie aux affligés, je veux dire les cris et les pleurs. Ne point pleurer la mort d'une mère, ne s'appelle pas de la fermeté et du courage, cela s'appelle de la dureté et de la
tard, quand nous aurons à regretter l'effacement de certains dons, sans lesquels le ge'nie reste incomplet, à une certaine sécheresse de cœur nous reconnaîtrons l'absence d'une mère au premier éveil des tendresses de l'âme, quand l'enfant était encore au berceau.
Une mercenaire âgée, impérieuse et taciturne, fut chargée de présider à cette première manifestation des facultés morales. Près de sa vieille gouvernante, le petit Colin apprit surtout à se taire, et à gémir dans la solitude du cœur, comprimé dans ses élans même devant son père qu'un double veuvage et des soucis cuisants rendirent dès lors mélancolique et silencieux.
Les romantiques n'ont pas manqué de noter avec soin cette lacune dans la première éducation du grand satirique. En 1829, Sainte- Beuve, qui devait plus tard se rétracter amplement de ses préventions de jeunesse, y
barbarie. Il y a bien de la différence entre se désespérer et se plaindre. Le désespoir brave et accuse Dieu; mais la crainte lui demande des consolations. » Tout cela est peut-être un peu froidement dit. Mais on n'en aime pas moins à recueillir ces accents sous une plume d'ordinaire moins sensible.
insistait complaisamment, non sans motif, hélas ! car c'est bien à cela que l'esthétique de Boileau devra de rester toujours courte en plus d'un point aujourd'hui justement remis en honneur.
« Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance infirme et stérile ; rien pour elle de bien inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui enlève, et fasse qu'on s'écrie avec Ducis : « Oh ! que toutes ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon cœur ! » Sans doute, à une époque d'analyse et de retour sur soimême, une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce refoulement ; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque ; déjà Villon et Régnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces mœurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche ; mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui lui interdisait les débauches
d'esprit de ses devanciers. Et puis les mœurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus : Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, commenty penser en ce temps-là ? Le sens du moyen âge était complètement perdu ; l'âme seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose. »
N'attendez donc de cette éducation de poète si longtemps malheureuse et comprimée, « ni la pieuse et sublime mélancolie du Penseroso s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires ; ni une charge vigoureuse dans le ton de Régnier sur les allées obscures et les escaliers en limaçon de la Cité ; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu, comme en ont pu faire La Fontaine et Ducis (i). »
On l'avait logé dans une guérite au grenier. Il y vivait le plus souvent seul, livré à luimême. Maladif et taciturne, il remarquait
(i) Portraits littéraires, t. I, p. 9.
— i3 — tout et s'habituait « à voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante ».
Il n'avait un peu de joie qu'au temps où le Palais prenait ses vacances. Le greffier conduisait alors ses enfants dans un hameau situé près de Villeneuve-Saint-Georges, à Crône, où il possédait une petite maison de campagne avec un pré au bout du jardin, où le petit Colin avait licence de s'ébattre un peu. Ce pré restera historique, puisqu'il servit d'occasion au surnom de Despréaux que les Boileau donnèrent dès lors à Nicolas, plus connu bientôt sous le surnom que sous son nom véritable et patronymique.
A onze ans, Despréaux faillit mourir. La pierre, ce mal terrible dont il devait toujours souffrir, avait pris déjà un tel développement, qu'il fallut recourir à la douloureuse opération de la taille. En apparence, l'opération cruelle avait réussi. En fait, elle le laissa malade pour tout le reste de ses jours. Il en résulta chez lui encore plus de taciturnité et cette lourdeur extérieure qui faisait dire à son père, quand il le comparait à ses autres enfants :
— Pour Colin, c'est un bon garçon, il n'a
point d'esprit et ne dira jamais de mal de personne.
On ne pouvait re'ussir mieux un pronostic !
Le greffier, qui s'était montré si bon prophète, ne soupçonna non plus jamais que la guérite où il avait logé Colin pût contrister ce « bon garçon ». Il ne se plaignait point, donc il était heureux dans son logement aérien. Le bonheur était médiocre pour « le bon garçon », dont toute l'ambition dès lors était de descendre de la guérite au grenier, comme il le rappelait plaisamment dans la suite, quand il aimait à raconter comment il avait « commencé sa fortune par descendre au grenier ».
La société des chats, les combats qu'ils livraient autour de sa pauvre couchette aux rats de la toiture, le voisinage des cloches et bien d'autres bruits qui troublaient ses sommeils d'enfant souffreteux lui faisaient dès lors se dire, à peine entré dans son lit, surtout au retour d'une petite saison tranquille à Crône :
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris? Et quel fâcheux démon, durant des nuits entières, Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi. L'un miaule en grondant comme un tigre en furie, L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les
[chats.
Voilà pour les nuits. L'aube vient-elle à poindre ? Au moment où chats et souris regagnent leur tanière, d'autres bruits achèvent de rendre le sommeil impossible au pauvre enfant, dont les nerfs, surexcités par la peur et l'insomnie, auraient tant besoin de repos :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage, Qu'un affreux serrurier, que le ciel en courroux Afaitpour mes péchés trop voisinde cheznous(i), Avec un feu maudit, qu'à grand bruit il apprête, De cent coups de marteau me va fendre la tête.
(i) Première leçon de ce passage de la 6e satire, plus naturelle et mieux observée que la correction qui a prévalu depuis 1701 :
Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain, Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain.
J'entends déjà partout les charrettes courir, Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir : Tandis que dans les airs mille cloches émues D'un funèbre concert font retentir les rues, Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents, Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Quand il sortait de cette niche inhospitalière pour retomber sous la verge d'une domestique ignorante, dure et impérieuse, le pauvre enfant, tout « bon garçon » qu'il fût, sentait gronder en son âme une révolte, soigneusement dérobée aux regards vigilants de ses frères, surtout de Gilles, jaloux déjà des talents qu'il avait surpris en germe — l'œil de l'enfance est si perçant ! — chez ce petit Colin dédaigné comme un avorton sans esprit.
Despréaux garda toujours de son enfance le plus triste souvenir. « Lorsque la mort des Corneille, des Molière, des La Fontaine, des Racine, dit un de ses biographes, l'eut laissé seul à la tête du Parnasse, lorsque, admiré de tous les gens de lettres, recherché par les grands, comblé des faveurs de Louis XIV, il semblait n'avoir qu'à se féliciter de la carrière qu'il avait parcourue, il assurait qu'il aurait re-
— i7 — nonce à la vie, s'il lui avait fallu renaître avec les maux qui avaient affligé sa jeunesse (i).» Entendait-il rebattre le lien commun :« L'enfance est le temps le plus heureux de la vie. »
— Ah ! s'écriait-il, c'est une vieille erreur !
L'image de la servante qui l'avait si rudement élevé repassait alors devant ses yeux, et il répétait avec un accent d'amer ressouvenir :
— Peut-on ne pas regarder comme un grand obstacle au bonheur le chagrin continuel, et particulier à cet âge, de ne jamais faire sa volonté?
La réflexion n'était pas d'un enfant gâté au logis paternel, dans sa première adolescence. Enfin, l'heure sonna pour lui d'aller au collège, car, pour si peu d'esprit que son père lui eût reconnu, le vieux greffier ne pouvait décemment se dispenser de procurer à Colin, comme à ses aînés, le bienfait d'une éducation libérale.
(i) Berriat Saint-Prix, Œuvres complètes de Boileauy t. I, p. 2.
La cruelle opération dont nous avons parlé interrompit le cours des premières études de Nicolas. Il venait de faire ses classes élémentaires au collège d'Harcourt, aujourd'hui lycée Saint-Louis. Son père l'y avait placé dès l'âge de sept ou huit ans, et il y finissait sa quatrième, quand la maladie contraignit de le garder au logis paternel, livré à la chirurgie barbare du temps et aux soins mercenaires de la vieille bonne qui fit tant souffrir son enfance.
Le jeune malade avait hâte d'échapper à l'une et à l'autre, pour se réfugier dans l'étude, sa grande consolatrice. En 1648, il entra au collège de Beauvais, rue du Clos-Bruneau. C'était^ comme le collège de Navarre, un établissement de plein exercice, en possession d'une longue célébrité : Crévier, Rollin et Cofïin y professèrent les belles-lettres à la fin du siècle et dans les commencements du siècle suivant.
L'enfant s'y trouva bien. Il y avait à cela
plusieurs raisons : d'abord, le souvenir de la maison paternelle où il n'était pas heureux, à l'encontre de la comparaison d'ordinaire si défavorable au collège ; puis, on le laissait libre de se livrer avec une sorte d'entraînement frénétique à son goût passionné pour la lecture. En vain la cloche, chargée d'annoncer l'heure des repas ou des récréations, était-elle placée juste sous sa fenêtre, le studieux écolier ne l'entendait pas sonner, oubliant de se récréer et même de se nourrir pour satisfaire sa passion de lecture. Les maîtres, au fond charmés de ces heureuses dispositions, le surprenaient, même au milieu de la nuit, plongé dans l'étude de ses auteurs favoris, surtout les poètes latins ou les romanciers français. Le péril était grand avec ces derniers, pour une nature moins froidement sage que la sienne : pour lui, il les goûtait, sans enthousiasme et comme sans passion, discernant déjà, avec une délicatesse qui étonnait ses instituteurs, le faux et le mauvais goût des auteurs en possession de la gloire.
Un jour, l'un de ses maîtres surprit, dans son pupitre, un gros cahier, où Despréaux,
comme tout bon humaniste précoce Ta tenté avant et après lui, avait écrit sa grande oeuvre de début. Cette fois, c'était une composition dramatique où trois géants, prêts à se battre, ouvraient la scène. Un autre géant, le roi Grifalar, survenait et les séparait par ces mots:
Géants, arrêtez-vous, Gardez pour l'ennemi la fureur de vos coups.
Plus tard, le précoce dramaturge s'amusait à répéter ces deux vers de son « chef-d'œuvre » de collégien, en défiant l'un des rivaux de Racine d'en retrouver un seul de cette force dans les cent mille que cet auteur ridicule avait commis.
L'essai poétique de Despréaux fit quelque bruit parmi ses condisciples. Les professeurs souriaient, et, quand le greffier s'en venait, aux rares jours de la sortie, ramener le studieux écolier, toujours plus convaincu de son inaptitude aux choses de l'esprit, le principal se récriait et protestait, d'abord timidement, puis chaque fois avec plus de confiance en l'avenir de l'élève.
On a conservé de lui quelques pièces qui datent de cette e'poque : une énigme, deux chansons, un sonnet, une ode, toutes œuvres médiocres il est vrai, mais de facture assez large pour augurer de cet avenir.
Parmi les prophètes de Boileau se rangea, dès la première année, son professeur de troisième, M. Sevin, qui professait cette classe au collège de Beauvais depuis cinquante ans, rare exemple de fidélité et de goût pour le grand devoir professionnel, qui borna toujours son ambition à reconnaître en germe les génies du temps qui passaient sous sa férule. Il avait prédit aux deux plus grands avocats du 17e siècle, Patru et Lemaistre, leur future renommée au barreau. L'énergie et l'application intelligente de Despréaux le portèrent à encourager ses premiers essais poétiques. Un jour il lui dit :
— Vous serez la gloire du Parnasse français !
Ces prophéties exercent, sur l'avenir des écoliers, une influence qui aide singulièrement à leur accomplissement. C'est une si grande force que la foi en soi-même ! Plus d'un lecteur, en interrogeant ses souvenirs de collège,
retrouvera, dans sa propre genèse intellectuelle ou morale, une action de ce genre.
Mais qu'aurait dit le vieux M. Sevin, s'il avait lu plus avant encore dans l'avenir, lui qui professait un culte si fervent pour le poète qu'il appelait le prince, le Pindare, l'Homère des poètes gaulois, le divin Ronsard î
Ronsard, par une autre méthode, Régla tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin : Mais sa muse, en français parlant grec et latin, Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ces grands mots le faste pédantesque.
Ah ! lorsque son admiration excessive pour Malherbe, en qui il ne voulait voir que les progrès de la correction et du goût, dictait à Despréaux ces vers cruels, l'image attristée de son vieux régent de troisième ne lui apparutelle donc pas, pour lui reprocher ce sacrilège attentat sur l'idole de M. Sévin ! Ronsard a bien des défauts ; mais que de côtés gracieux, que d'invention neuve, que d'âme, étouffés par la froide régularité de l'école qui
renversa le dieu de son piédestal ! Boileau contribua, plus que tous, à cette réaction, heureuse mais excessive, qui fournira aux romantiques l'un de leurs plus spécieux arguments contre sa trop complète victoire du mauvais goût de la Pléiade, tant aimée de M. Sévin.
En rhétorique, le régent s'appelait M. Laplace. Il ne brillait ni par le goût ni par la modestie. Quand, en i65o, on l'élut recteur de l'Université, peut-être à son tour d'ancienneté, il faillit mourir de joie. Ses élèves ahuris le voyaient se promener au milieu de la classe, la tête renversée, le verbe haut, l'œil étincelant d'orgueil, répétant plusieurs fois par heure, en son mauvais latin de langue courante :
— Ibo, ambulabo pertotam civitatem, cum chirothecis violaceis et \onâ violaceâ (i) !
Les rhétoriciens avaient bien un peu envie de rire. Mais on ne riait pas impunément d'un recteur de l'Université, et les malins savaient bien qu'elle était devenue plus redou-
(i) J'irai, je parcourrai la ville entière, avec des gants violets et une ceinture violette.
table pour eux, parce qu'elle pouvait maintenant être plus efficace, la menace majestueuse du vaniteux pe'dant, quand il surprenait un élève remuant ou bavard :
— Tu seras la première victime que j'immolerai à ma juste sévérité.
Sévin adorait Ronsard. Laplace détestait Homère.
De ce dernier souvenir de collège, Boileau prenait plus tard occasion de répéter plaisamment qu'il était habitué aux Zoïles depuis sa rhétorique. Il en avait gardé aussi l'image du pédant, tel qu'il le décrivait dans ses réflexions critiques sur Longin. Sans doute, à ce moment, il visait directement Perrault, mais il est évident que l'imagedu vieux Laplace posait aussi devant son pinceau railleur.
— Un pédant, c'est un homme plein de luimême, qui, avec un médiocre savoir, décide hardiment de toutes choses ; qui se vante sans cesse d'avoir fait de nouvelles découvertes ; qui traite de haut en bas Aristote, Epicure, Hippocrate, Pline ; qui blâme tous les auteurs anciens ; qui trouve à la vérité quelques endroits passables dans Virgile, mais
— 2b — qui y trouve aussi beaucoup d'endroits dignes d'être siffles... (i)
Le pédantesque régent, tout recteur de l'Université qu'il fût devenu à son tour d'âge, ne brillait pas non plus par la dextérité de ses traductions, quand il se hasardait à les improviser en classe, sans corrigés sous les yeux.
« Je ne saurais, racontera plus tard plaisamment son élève, m'empêcher de rapporter l'exemple d'un maître de rhétorique sous lequel j'ai étudié, et qui sûrement ne m'a pas inspiré l'admiration d'Homère... Il nous faisait traduire l'oraison pour Milon ; et, à un endroit où Gicéron dit: obduruerat et percalluerat respublica, « la république s'était endurcie et était devenue comme insensible », les écoliers étant un peu embarrassés sur perçaituerai, qui dit presque la même chose qu'o£duruerat, notre régent nous fit attendre quelque temps son explication ; et enfin, ayant défié plusieurs fois Messieurs de l'Académie, et surtout M. d'Ablancourt, à qui il en voulait, de venir traduire ce mot :
(i) La plupart de ces traits sont empruntés à la 10e satire de Régnier.
— Percalluerat, dit-il gravement, vient du cor et du durillon que les hommes contractent aux pieds ;
Et de là il conclut gravement qu'il fallait traduire:
— Obdurnerat et percalluerat respublica, « la république s'était endurcie et avait contracte' un durillon (i) ».
Despréaux était d'Eglise. A l'âge de onze ans, ses parents, qui le destinaient à l'état ecclésiastique, l'avaient fait tonsurer. Au sortir du collège de Beauvais (2), il dut corn-
(1) Réflexions critiques , etc. Réf. ix.
(2) Nous sommes loin du temps où Boileau en personne était, au beau milieu de Paris, salué, applaudi, acclamé de la gent écolière. Il jouit de ce triomphe vingt-sept ans après l'apparition de son code poétique, au mois de décembre 1701, Boileau dînait ce jour-là, au collège de Beauvais, chez le « bon » Rollin. Un demi-siècle auparavant, le Législateur du Parnasse avait été élève du susdit collège. C'est là que ses goûts pour « le travail des vers » avaient été encouragés par un vieux régent de troisième ; là qu'il avait ri à pleine
mencer à étudier en théologie. La scolastique rebuta cet esprit, sensible à la beauté du langage, par ses formules abstraites et ses spéculations en style dénué d'ornements littéraires.
On eut pitié de cette invincible répugnance, et, tout en conservant le petit bénéfice dont il
gorge en entendant son re'gent de rhétorique traduire le percalluerat respublica de Gicéron ; là qu'il avait essayé une tragédie, de laquelle fort heureusement il n'est resté qu'un vers et demi. Goffîn, professeur de seconde, et poète latin, improvisa une ode pour la circonstance, et chanta le grand événement sur le mode d'Alcée :
Io ! Bolaeus Bellovacam domum, Musis amicus, quam coluit puer,
Subire dignatur vocatus, Nec tenuem facilis récusât Conviva mensam. . .
Les petits successeurs du poète sexagénaire accueillirent sa présence dans leurs murs « par des acclamations, par des cris de joie et par des vivats redoublés. Et M. Despréaux leur donna des vacances, pour répondre aux empressements qu'ils témoignaient pour lui. » Ces écoliers assurément n'étudiaient pas encore Y Art Poétique en vue d'un examen. (V. Delaporte» l'Art Poét . de Boil. commenté, t. I, p. 2. Cet ouvrage, très érudit et très curieux, est indispensable à qui veut avoir le dernier mot de la critique sur le code du 1 Grand Prévôt du Parnasse français ».)
était pourvu (i), il quitta la Sorbonne pour l'Ecole de droit.
L'étudiant, devenu vieux, rappelait à son ami Brossette les mécomptes de sa nouvelle tentative :
— J'ai naturellement peu d'inclination pour la science de droit civil, et il m'a paru, étant jeune et voulant l'étudier, que la raison qu'on y cultivait n'était point la raison humaine et celle qu'on appelle le bon sens, mais une raison particulière fondée sur une multitude de lois qui se contredisent les unes les autres, et où l'on se remplit la mémoire sans se perfectionner l'esprit. Je me souviens même que dans ce temps-là je fis sur ce sujet des vers latins ïambes qui commençaient par :
O mille nexibus non desinentium
Fecunda rixarumparens !
Quid intricatis juribus jura impedis ?
J'ai oublié le reste. Il m'est pourtant encore demeuré dans la mémoire, que je comparais
(i) Le prieuré de Saint-Paterne, qui rapportait par an 800 livres. Il le garda huit ou neuf ans, et le rendit avec l'argent qu'il en avait perçu.
les lois du Digeste aux dents de dragon que sema Cadmus, et dont il naissait des gens armés, qui se tuaient les uns les autres (i).
Avec ce goût pour la basoche, Nicolas devait faire un avocat médiocre. Il fut reçu le 4 décembre 1 656, et, bonheur rare pour un débutant, il fut presque aussitôt chargé d'une cause. Louis Racine a plaisamment raconté l'aventure.
Au moment où le nouvel avocat allait prendre la parole, le procureur s'approcha et lui dit:
— N'oubliez pas que la partie soit interrogée sur faits et articles.
Il aurait parlé hébreu ou sanscrit que le jeune basochien aurait eu chance d'entendre mieux qu'il n'entendit la recommandation du rusé procureur. Il ne voulut pas cependant laisser paraître son ignorance, et, payant d'audace :
— Pourquoi la chose n'est-elle pas faite ? répondit-il avec une assurance digne d'une meilleure fortune. Si tout n'est pas prêt, il ne faut pas que je plaide !
(i) Lettre du i5 juin 1704. Edit. Lavardet.
— 3o — A cette réplique aussi naïvement sotte, le procureur resta d'abord ahuri. Puis, il partit d'un tel éclat de rire que les confrères accoururent pour l'entendre s'écrier :
— Voilà un jeune avocat qui ira loin ! Il a de grandes dispositions..,
Despréaux sentit l'ironie du compliment. Il prit le barreau en horreur. Le souvenir des déclamations entortillées et oiseuses qu'il avait dû subir à cette époque de sa jeunesse, le hantait au point de le rendre féroce, comme ce jour où, devant un grave magistrat, il louait Virgile de ne rien dire de trop. Le magistrat eut l'imprudence de répliquer, sur un ton badin :
— Je ne me serais pas douté que ce fût là un si grand mérite !
— Si grand, reprit aigrement le poète, que c'est celui qui manque à toutes vos harangues !
La race incorrigible des plaideurs lui faisait pitié :
N'imite pas ces fous dont la sotte avarice Va de ses revenus engraisser la Justice, Qui, toujours assignant et toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés !
Enfin, on le délivra de cette torture (i). Il Tachante à sa façon :
Mais bientôt, amoureux d'un plus noble métier, Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier, Pouvant charger mon bras d'une utile liasse, J'allai loin du Palais errer sur le Parnasse.
Son père et ses frères en gémirent, et le vieux greffier répétait son horoscope, estimant que Colin, toujours « bon garçon », serait, somme toute, un sot toute sa vie.
La famille en pâlit, et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poète naissant. On vit avec horreur une muse effrénée Dormir chez un greffier la grasse matinée.
« Dormir » est un euphémisme. Il aurait dû dire « songer ou rimer » dans la guérite où
(i) D'Alembert veut croire que « ce fut une perte pour le barreau. Plein des lumières du bon goût, il eût e'té législateur sur ce grand théâtre comme il l'a été sur le Parnasse. Il eût introduit la véritable éloquence dans un pays où de nos jours elle n'est que trop souvent ignorée, et où elle l'était bien plus il y a cent ans. Il eût fait main basse sur cette rhétorique triviale qui consiste à noyer un tas de sophismes dans une mer de paroles oiseuses et de figures ridicules. »
il continuait de loger, au-dessus du grenier, jusqu'à ce qu'il plût à son frère Gilles de lui céder enfin ce grenier tant envié, où, du moins, lèvent soufflait moins fort, la pluie n'inondait plus son méchant petit lit et où l'on entendait d'un peu moins près le sabbat des chats dans les gouttières.
Son père mourut, inquiet de l'avenir du « brave Colin », mais lui laissant de quoi vivre et rimailler à son aise (i), avec sa part d'un patrimoine acquis par soixante années d'honnête et incessant labeur.
Le fils reconnaissant célébra cette juste renommée de probité professionnelle :
Ce greffier, doux et pacifique, De ses enfants au sang critique
(i) « Son père, en mourant (le 3 février 1657), lui laissa environ 12,000 écus, dont il plaça à peu près le tiers (12,000 livres), à fonds perdus, sur l'Hôtel-de- Ville de Lyon, ce qui lui produisit i,5oo livres de rente. Son bien s'augmenta considérablement dans la suite par des successions et par des pensions du roi (Brossette). »
N'eut point le talent redoute ; Mais, fameux par sa probité, Reste de l'or du siècle antique, Sa conduite dans le palais, Partout pour exemple citée, Mieux que leur plume vantée Fit la satire des Rolets.
Hélas ! le fils aîné du défunt greffier, qui hérita de la charge et aussi du logis paternel où Despréaux continua d'habiter, Jérôme Boileau, y amena avec lui sa femme, Louise Bayen, une digne belle-fille de la première femme du père de l'infortuné « Colin », la célèbre Charlotte Brochard, dont nous avons conté l'humeur acariâtre et bizarre.
Sa belle-fille la valait. Il paraît que, lorsque son mari se refusait à quelqu'une de ses fantaisies, elle jouait la malade, comme Despréaux le rappelle dans sa satire contre les femmes:
T'accommodes-tu mieux de ces douces Ménades Qui, dans leurs vains chagrins, sans mal toujours
malades,
Se font, des mois entiers, sur un litéhonté, Traiter d'une visible et parfaite santé ?
Madame Jérôme Boileau se montrait au be-
soin aussi sensible aux maux vrais ou faux de son époux qu'aux siens propres. A la moindre appréhension pour cette trop chère moitié de sa vie, elle tombait en pâmoison, et Despréaux avait, plus d'une fois, dû l'asperger d'eau fraîche pour la faire revenir :
Quel charme, au moindre mal qui vous vient me- De la voir aussitôt accourir, s'empresser, [nacer, S'effrayer d'un péril qui n'a point d'apparence Et souvent de douleur se pâmer par avance !
Les nouveaux domestiques allaient et venaient dans la maison. On en changeait à chaque instant, au point qu'un jour, en rentrant chez lui, Jérôme en trouva un qui lui demanda son nom et ce qu'il voulait :
Son mari, qu'une affaire appelle dans la ville, Et qui chez lui, sortant, a tout laissé tranquille, Se trouve assez surpris, rentrant dans la maison, De voir que le portier lui demande son nom, Et que, parmi ses gens, changés en son absence, Il cherche vainement quelqu'un de connaissance.
Pour achever l'agrément de cet intérieur domestique, la femme du nouveau greffier
avait formé sa fille Charlotte à son image et ressemblance :
— Vous dites, écrivait Racine à Despréaux, qu'il vous manque une nièce. Voudriez-vous qu'on vous envoyât mademoiselle Boileau (i) ?
Il faut tout dire cependant. Maître Jérôme, tout affable et bon qu'il fût, avait un défaut qui explique les scènes de famille auxquelles le satirique a fait plus tard de si méchantes allusions. Joueur effréné, il s'emportait en perdant au point d'en perdre la raison. Brossette raconte que, dans une maison où il allait jouer, on avait résolu que quiconque jurerait ou s'émanciperait en paroles, paierait un écu chaque fois que cette loi serait violée. Jérôme, très emporté quand il ne gagnait pas, aima mieux acheter la liberté de pester tout son soûl pour une grosse poignée d'écus qu'il jetait sur la table d'avance.
(i) Despréaux ne garda pas toujours rancune à une belle-sœur et à une nièce dont l'humeur bizarre, il ne l'ignorait pas, n'empêchait pas les sentiments affectueux et dévoués à son égard. Il assista madame Jérôme Boileau à sa dernière heure et fit à mademoiselle Charlotte une assez larp? part dans son testament.
Jérôme mourut le 24 juillet 1679.
Despréaux quitta à cette occasion la maison paternelle. Il alla loger chez son neveu favori, Nicolas Dongois, fils de sa sœur Anne et héritier de la charge de Jérôme Boileau.
Le jeune greffier passait pour un jurisconsulte fort capable. Le parlement ne dédaignait pas de compter avec lui, et le premier président Lamoignon lui témoigna une estime affectueuse, à la grande joie de l'oncle Despréaux.
Un jour, oncle et neveu s'entendirent pour jouer un tour de leur façon à M. le Premier. L'anecdore est piquante. Nous la tenons de Brossette.
C'était au moment où le Discours sur la Méthode battait son plein. Au grand désespoir de l'Université de Paris, le cartésianisme envahissait tout. L'Université imagina de présenter requête au Parlement, pour empêcher qu'on n'enseignât la nouvelle philosophie. Lamoignon, fort anxieux, confia à Despréaux
qu'il ne pouvait se dispenser de rendre un arrêt conforme aux désirs de la Sorbonne. Le satirique se promit aussitôt tout bas de l'en empêcher.
Il s'entendit avec Dongois, qui se chargea de saupoudrer le libellé avec des termes de droit et suivant la formule, tandis qu'il avait lui-même rédigé un arrêt burlesque que le neveu devait essayer de faire signer à M. le Premier, sans que celui-ci s'en doutât.
A quelques jours de là, le malin greffier, qui avait à dessein laissé s'entasser les expéditions, se présente au Président avec une liasse énorme de pièces à signer. Il espérait que l'arrêt burlesque passerait avec le reste, et que Lamoignon signerait sans lire. Il comptait sans la vigilance du grand magistrat. D'un coup d'œil, celui-ci vit la ruse, et, au moment où Dongois croyait tenir la signature, l'arrêt vola sous son nez :
— A d'autres! fit en riant Lamoignon. C'est un tour de Despréaux.
Puis, il reprit l'arrêt, le lut avec plaisir et avoua depuis que ses considérants railleurs l'avaient empêché d'en donner un sérieux.
Despréaux venait de rendre au cartésianisme un service bien plus important qu'on ne le pense. Les histoires de la philosophie ont eu tort de l'oublier.
Dongois faillit rendre à Despréaux un autre service, que, pour la gloire littéraire de l'oncle, nous apprécierions davantage, s'il avait eu plus de persévérance. Le neveu donna presque au satirique le goût des choses de la nature. Il avait à treize lieues de Paris, près de Mantes, une campagne, le château d'Hautile, que Boileau se prit à aimer, peut-être pour l'amour du neveu, tant le cadre où le cœur s'est senti heureux, s'embellit d'une beauté, à laquelle s'ajoute dès lors cet attrait mystérieux qui anime la nature, les champs, les bois, les prés, la mer, la solitude, en lui prêtant une vie supérieure et comme une âme partante.
Boileau, de son naturel peu rêveur, entendait peu ou point ce langage. C'est une lacune à son esthétique, on le lui a assez reproché de 1820 a 1840 pour n'avoir guère ày insister. L'affection qu'il portait à Dongois faillit le lui faire entendre. A Hautile, s'il ne rêva point, il goûta la paix des champs, et céda, une fois en
sa vie, à la tentation de de'crire un paysage avec des traits d'un pittoresque charmant :
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau ? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'e'lever, Qui, partageant son cours de diverses manières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés Et de noyers souvent des passants insultés. Le village au-dessus forme un amphithéâtre ; L'habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre, Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément, Chacun sait de sa main creuser son logement, La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée, Se présente au dehors de murs environnée ; Le soleil en naissant la regarde d'abord Et le mont la défend des outrages du Nord
La peinture est gracieuse. Il faut savoir gré à Dongois de l'avoir inspirée à son oncle, d'ordinaire moins sensible aux choses qui relèvent
plus particulièrement du domaine de l'imagination. Là, d'ailleurs, disons-le bien vite, n'était point sa vocation. Le génie qui veille sur les lettres françaises l'avait marqué au front pour une autre destinée, et il est temps de le suivre dans la voie où sa vocation prédestinée poussait irrésistiblement celui qui va devenir le vengeur du bon goût, le satirique redouté de tous ceux qui outragent ce goût.
Il tenait sa vocation de famille. Mais elle devait trouver en lui son plein accomplissement. Le mérite original de Nicolas Boileau, observe Sainte-Beuve, étant de cette famille gaie, moqueuse et satirique, fut de joindre à la malice héréditaire le coin du bon sens, de manière à faire dire à ceux qui sortaient d'auprès de lui ce que disait l'avocat Mathieu Marais:
— Il y a plaisir à entendre cet homme-là, c'est la raison incarnée (i).
Eh ! oui, « la raison », et avec la raison le goût, le sens littéraire, l'horreur du faux, de l'exagéré, de l'irrégulier; mais avec quelque raideur, j'allais dire avec quelque étroitesse dans les vues, surtout [quand il s'agira
(i) Causeries du lundi, t. VI, p. 498.
de parcourir les domaines de l'imagination (i). Après cela, le rôle du grand satirique reste assez beau pour arrêter sur nos lèvres l'expression plus explicite de ce regret, en nous rappelant la vérité de ce mot de Voltaire, que nos romantiques ont cruellement expérimenté :
— Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur !
La famille tout entière en tenait, nous venons de le dire, mais à des degrés divers.
Deux des frères Despréaux semblent Ravoir le mieux concentré ce caractère familial : Gilles et Jacques, l'avocat et le chanoine, tous deux spirituels, tous deux malins et railleurs. Mais, observe encore avec une justesse suprême Sainte-Beuve (2), « le dirai-je ? en
(1) Madame Guizot (Pauline de Meulan), a dit quelque part de la raison chez Boileau : « C'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait la choquer. »
(2) Causeries du lundi.
considérant cette lignée de frères ressemblants et inégaux, il me semble que la nature, cette grande génératrice des talents, essayait déjà un premier crayon de Nicolas quand elle créa Gilles : elle resta en deçà et se repentit ; elle reprit le crayon, et elle appuya quand elle fit Jacques : mais, cette fois, elle avait trop marqué. Elle se remit à l'œuvre une troisième fois, et cette fois ce fut la bonne. Gilles est l'ébauche, Jacques est la charge, Nicolas est leportrait. »
Avant le portrait, et pour le bien apprécier en tout son jour, il nous faut regarder d'un peu près l'ébauche et nous rendre compte des traits un peu forts de la charge (i).
(i) Dans le chapitre qui va suivre, nous avons largement mis à contribution la piquante étude que M. G. Bizos, doyen de la faculté des lettres d'Aix et professeur de littérature française, a consacrée, dans ses excellentes leçons sur le satirique, aux Frères de Boileau. Recueillant patiemment des traits épars de sa vigoureuse esquisse et y ajoutant sa critique personnelle, l'habile et disert professeur a fai^une oeuvre remarquable, que ses auditeurs l'ont pressé de publier à part. C'est à cette brochure, depuis longtemps et rapidement épuisée, que nous empruntons les grandes lignes et souvent le détail de cet épisode essentiel de la vie de Despréaux.