CHAPITRE II
Sommaire. — Le sieur de Puymorin. — Un quatrain à quatre. — Despre'aux, écrivant à Colbert, oublie les préceptes du parfait courtisan. — Puymorin le réconcilie avec le duc de Montausier. — « Gillot » le glorieux. — Mauvaise langue et mauvais cœur. — Au troisième pilier.
— Chez Ménage. — La traduction d'Epictète. — Il est admis à grossir le cortège. — L'Avis à Ménage. — Fureur impuissante de ce dernier. — Il essaie vainement d'empêcher son ingrat détracteur d'entrer à l'Académie. — Brouille entre Chapelain et Ménage. — Scarron intervient dans l'affaire. — Une nouvelle lutte où Gilles Boileau n'aura pas les rieurs de son côté. — Il capitule. — Son animosité jalouse contre son frère cadet.
— Comment celui-ci s'en venge. — Réconciliation et mort de Gilles Boileau. — « Jaco » et la prophétie paternelle. — Caractère de ce frère de Boileau. — Un tour à laCondé. — Le latin et le sujet des livres du chanoine Boileau. —Il devient chanoine de la Sainte-Chapelle et meurt après son frère.
vant de parler du greffier et de l'abbé, il convient de saluer au passage un autre frère de Boileau, que sa nature indolente et son gai sybaritisme
préservèrent de succe'der au père dans la poussière du greffe. Bien rente, avec d'agréables relations à la cour, où Despréaux lui obtint la charge importante de contrôleur général de l'argenterie et des menus plaisirs du Roi, reçu partout à la ville avec empressement, Pierre Boileau, sieur de Puymorin, ne cessa de se montrer envers le satirique un frère modèle. Il était fier du talent de « Colin ».
Les ennemis de ce talent l'éprouvèrent plus d'une fois à leurs dépens. Quand on attaquait Despréaux devant lui, le bon vivant et gai convive qu'était d'habitude Puymorin devenait piquant et spirituel à emporter le morceau.
Un jour, Chapelain, vexé d'être plaisanté par cet épicurien, à qui sa vie de plaisir laissait bien peu de temps pour l'étude, s'oublia jusqu'à lui répondre :
— C'est bien à vous de me juger, vous qui ne savez pas lire !
La riposte ne tarda pas. Elle fut sanglante :
— Hélas! répliqua Puymorin, je ne sais que trop lire depuis que vous faites imprimer.
La repartie eut grand succès. Le spirituel défenseur de Despréaux voulut la mettre en
vers, sous cette forme d'épigramme qui avait alors tant de vogue. Il fit vite les deux derniers vers. Mais il e'tait trop paresseux pour trouver les deux premiers et achever le quatrain : Racine, Molière et Despréaux se mirent de la partie et le quatrain suivant courut bientôt les ruelles :
Froid, sec, dur, rude auteur, digne objet de satire, De ne savoir pas lire oses-tu me blâmer ! Hélas ! pour mes péchés je n'ai su que trop lire Depuis que tu fais imprimer (i) !
(i) « Mon père représenta que le premier hémistiche du second vers rimant avec le vers précédent et avec l'avant-dernier vers, il vaudrait mieux dire : de mon peu de lecture. Molière décida qu'il fallait conserver la première façon. « Elle est, lui dit-il, la plus naturelle, et il faut sacrifier toute régularité à la justesse de l'expression ; c'est l'art même qui doit nous apprendre et nous affranchir des règles de l'art. » (Louis Racine, Mémoires sur la vie de J. Racine, p. 7.) Brossette ajoute que Despréaux a voulu rappeler cette décision de Molière, quand il dit si justement, dans son Art poétique :
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux, Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites Et de l'art même apprend à franchir les limites.
Trois vers, pour le dire en passant, qui prouvent que la critique dans Boileau est moins timide et moins étroite qu'on ne l'a souvent prétendu.
Or, parmi les amis dévoués de Chapelain, il y en avait eu qui n'entendaient pas raillerie sur ce point. Par malheur, ce féroce et acharné défenseur de l'infortunée victime des railleries de Despréaux jouissait, à la cour, d'un grand crédit. Austère et misanthrope, le duc de Montausier disait tout haut qu'à son avis, il fallait envoyer les écrivains médisants « la tête en bas, rimer dans la rivière », et, en particulier de Boileau, que, s'il était le maître, il l'aurait depuis longtemps déjà «expédié auxgalères couronné delaurier».
Le sévère protecteur de Chapelain obtint du Roi qu'il refuserait, ou tout au moins ajournerait le privilège sollicité par le libraire Barbier en faveur de l'impression de Y Art poétique. Despréaux l'apprit et en fut profondément irrité.
Or, le soir même, Colbert, que Puymorin entretenait soigneusement favorable à son frère, écrivait à l'auteur :
— Le Roi m'a ordonné, Monsieur, de vous accorder un privilège pour votre Art poétique, dès que je l'aurai lu. Ne manquez donc pas de me l'apporter au plus tôt.
Boileau n'écouta que sa mauvaise humeur du moment, et, sans prendre le temps de consulter Puymorin, il répondit à Colbert :
— Monseigneur, je vois bien que c'est à vos bons offices que je suis redevable du privilège que Sa Majesté veut bien avoir la bonté de m'accorder. J'étais tout consolé du refus qu'on en avait fait à mon libraire ; car c'était lui seul étant très éveillé pour ses intérêts et sachant fort bien que je n'étais pas homme à tirer tribut de mes ouvrages. C'était donc à lui de s'affliger d'être déchu d'une petite espérance de gain, quoique assez incertaine, à mon avis, dès qu'il la fondait sur le grand débit d'ouvrages tels que les miens. Pour moi, je me trouvais fort content qu'on m'eût soulagé du fardeau de l'impression et de l'incertitude des jugements du public qui me laissait celui de jouir paisiblement de toute ma paresse. Cependant, quoique vous ayez daigné vous intéresser si obligeamment pour moi, j'aurai l'honneur de vous porter mon Art poétique, aussitôt qu'il sera achevé, non point pour obtenir un privilège dont je ne me soucie pas, mais pour soumettre mon ou-
vrage aux lumières d'un aussi grand personnage que vous êtes.
Quand Puymorin lut cette lettre , il y trouva « cinquante fautes contre les pre'ceptes du parfait courtisan ». Il cherchait dès lors l'occasion de les réparer, le moins maladroitement possible, auprès du tout-puissant ministre. Enfin, un jour, il parvint à en entretenir Colbert, suppliant Monseigneur d'excuser « un poète que le commerce des Muses écartait souvent de ses plus grands devoirs ».
Colbert se prit à rire et répondit à Puymorin :
— Tout ce que je puis vous dire là-dessus, Monsieur, c'est que jamais lettre ne m'a fait plus de plaisir que la sienne.
Le privilège fut accordé, au grand déplaisir du duc de Montausier.
Le courtisan misanthrope en laissa voir son dépit. Il redoubla, le jour que le malicieux Puymorin vint triomphalement lui annoncer que le Roi accordait une pension de deux mille livres à son frère. Montausier n'y tint plus :
— Bientôt, s'écria-t-il avec une vivacité
dont il ne fut pas le maître, bientôt le Roi donnera des pensions aux voleurs de grand chemin.
Le propos fut répété à Louis XIV et faillit perdre le courtisan. Très inquiet, Montausier s'en vint retrouver, à quelques jours de là, Puymorin et lui dit :
— Est-il vrai, Monsieur, que j'aie été assez imprudent pour vous parler du Roi, en termes offensants, à propos de la pension qu'il accorde à votre frère ?
Puymorin était trop habile pour ne pas saisir l'occasion de ramener le duc à son frère. Au lieu donc de triompher méchamment comme il l'aurait pu, il répondit fort adroitement qu'il n'avait aucun souvenir bien précis, et ajouta, en courtisan consommé qu'il était :
— Mais, quand vous m'auriez parlé ainsi, Monseigneur, vous n'auriez jamais dit que ce que vous voudrez; je suis prêt à dire tout ce qu'il vous plaira.
Le duc, charmé, le pria de continuer à ne se souvenir de rien.
Il était lié dès lors par la reconnaissance, et Despréaux ne tarda pas à s'en apercevoir.
— 5o — Quand Puymorin mourut (i), Montausier aborda son frère dans la grande galerie de Versailles et lui fit tout haut son compliment de condoléance.
— Je sais, répondit habilement Despréaux, que mon frère faisait grand cas de l'amitié dont vous l'avez honoré ; mais il en faisait encore plus de votre vertu; il m'a dit plusieurs fois qu'il était très fâché que je n'eusse pas pour ami le plus honnête homme de la cour.
Le misanthrope fut ravi. Il emmena sur-le champ Despréaux dîner chez lui, afin que la réconciliation fût bien publique. Jusqu'après sa mort (2) Puymorin servait ainsi les intérêts
(1) Despréaux aida à la réconciliation, en écrivant les deux vers restés fameux :
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage, Que Montausier voulût lui donner son suffrage.
(2) Fort ami des plaisirs de la table, le trop joyeux épicurien avait fait un pacte, avec quelques gais compagnons, en vertu duquel le premier d'entre eux qui mourrait, reviendrait donner aux survivants de ses nouvelles. Puymorin était malade, quand il eut un songe où l'un des contractants, mort depuis peu, lui apparut et le terrifia si fort que maître Pierre en
— 5i — de ce cher « Colin », qu'il n'avait pu cependant styler encore suffisamment aux usages et aux habiletés de la cour.
— « Gillot » est un glorieux !
C'est ainsi que le père de Despréaux, le même qui avait pronostiqué l'incurable bonhomie de « Colin », désignait son aîné du second lit, Gilles, sur qui, secrètement flatté de ses premiers succès, le vieux père reposait ses plus chères espérances.
Redouté de ses condisciples pour son esprit railleur, caressé de ses maîtres comme de ses parents, l'enfant gâté étouffa de bonne
mourut. « Le i3 décembre i683, dit l'acte de décès, a été inhumé, en l'église de la Basse Sainte-Chapelle, messire Pierre Boileau, sieur de Puymorin, ci-devant conseiller du Roi, intendant et contrôleur général de l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la Chambre de Sa Majesté, décédé en sa maison, cour du Palais. » Par acte déposé chez son voisin, le notaire Arouet, Puymorin laissait à son frère Nicolas sa vaisselle précieuse et le nommait son exécuteur testamentaire.
heure dans son cœur les dons aimables pour ne s'appliquer qu'à se faire craindre. Il devint avocat et se mit à présider au troisième pilier de la grande salle, où une petite cour de beaux-esprits l'entourait d'ordinaire pour applaudir à sa verve satirique. Il était en effet, comme dit Sainte-Beuve, de « cette race frelonne éclose de la Fronde et qui s'égayait librement pendant le ministère de Mazarin ». Il se plaisait à se faire appeler « Boileau le critique », ou encore « Boileau le grammairien ». Pénétré de sa valeur et convaincu de la terreur qu'il devait inspirer à tous « les auteurs d'importance », il ne cacha bientôt plus ses prétentions au sceptre de la critique. Il le confesse, avec une fatuité naïve, dans uneépître fanfaronne à sa tante :
Quoi donc ! n'appréhendez-vous rien D'un esprit comme le mien ?...
Quand son père mourut, le glorieux « Gillot » ne trouva pour toute épitaphe que ces vers cyniques, où il reproche au défunt de ne lui avoir pas laissé plus d'argent :
Ce greffier, dont tu vois l'image, Travailla plus de soixante ans, Et cependant à ses enfants lia laissé pour tout partage Beaucoup d'honneur, peu d'héritage, Dont son fils l'avocat enrage.
Pour donner cours à son insatiable ambition, l'ingrat basochien comprit qu'il fallait savoir mettre une sourdine à son humeur hautaine et railleuse, et rentrer pour un temps ses griffes au moins près de qui pourrait l'aider à se produire dans ce beau monde des Précieux et des Précieuses, où il rêvait d'entrer.
Pour cela, il lui fallait un patron, ou, comme on disait alors, un protecteur, dont le parrainage ouvrirait au souple client les portes fermées au satirique avocat.
En ce temps-là, au sein des salons lettrés, pontifiait un érudit de mince aloi, nouveau Pic de la Mirandole, qui défiait les savants et les littérateurs du monde entier par l'universalité de ses connaissances, ou mieux de ses prétentions.
Protégé de Chapelain, reçu et admiré à l'hôtel Rambouillet, favori du futur cardinal
de Retz, précepteur de la future marquise de Sévigné, pensionné largement, Gilles Ménage tenait sans conteste le sceptre et distribuait à son gré les renommées. Il multipliait d'autant plus sûrement les coups de ce que Tallemant des Réaux appelait sa « mordacité », que chacun tremblait devant ce tyran du Parnasse. L'Académie elle-même avait cru devoir dissimuler son irritation d'un pamphlet que le dédaigneux potentat lança contre elle, en un jour de capricieuse humeur.
Boileau « le critique » se présenta donc chez Ménage.
Par bonheur, l'Aristarque était dans une passe de bienveillance.
« Mollement étendu, la tête renversée dans son fauteuil, drapé dans un habit de coupe élégante, un sourire malicieux aux lèvres, il autorisa son visiteur à lui lire » le manuscrit que celui-ci apportait en tremblant.
C'était une traduction d'Epictète et, vrai, en un temps surtout où la langue française s'entortillait encore à plaisir dans les méandres de la phrase latine, l'essai de Gilles Boileau méritait l'attention de son juge.
Ménage, en effet, qui ne manquait pas de goût au fond de tous ses travaux de pédantisme, ne pouvait être insensible à cette langue vive, heureusement débarrassée d'incidentes, rapide, sobre, qui rappelle à plaisir la nerveuse simplicité du modèle, comme quand il traduit cette maxime :
«Si vous alliez sur mer et que le vaisseau vînt à aborder, il vous serait permis d'en sortir pour aller puiser de l'eau ; même on ne vous empêcheraitpas de ramasser les coquilles qui se trouveraient en votre chemin. Mais il faudrait que vous eussiez toujours l'œil attaché sur le navire et que vous prissiez bien garde que le gouverneur vous appelât, parce qu'il faudrait aussitôt tout quitter, de peur qu'il ne vous fit jeter dans le vaisseau les pieds et les mains liés. Il en est de même dans la vie. Si Dieu vous donne une femme et des enfants, il vous est permis de les prendre et d'en jouir. Mais s'il arrive que Dieu vous appelle, il faut les quitter sans y penser davantage et courir vitement au vaisseau. Que si vous êtes déjà vieux, gardezvous de vous en éloigner, de peur que vous ne soyez point prêt, quand on vous appellera. »
Cette prose nette, précise, nerveuse, frappa l'oreille du distributeur de couronnes littéraires. Il n'en laissa cependant presque rien paraître, et se borna, après force remarques et critiques de détail, à autoriser le jeune traducteur à grossir son cortège de courtisans, en lui promettant de prendre son œuvre sous sa protection.
Ravi de ce résultat inattendu, Gilles Boileau se donna bientôt le tort de revenir à la charge, cette fois pour une élégie latine:
— Nous lironscela une autre fois, fitMénage en l'interrompant au premier vers ; mais lisez en attendant mon élégie à la Reine de Suède : vous en apprendezplus là que chez tous les anciens.
Le trait pénétra fort avant dans le cœur de l'irascible jeune homme. Ménage oubliait combien il est toujours délicat de traiter avec la jeunesse des œuvres que celle-ci estime à l'égal d'un premier chef-d'œuvre. Gilles Boileau allait bientôt l'en faire cruellement ressouvenir.
Bientôt, en effet, Ménage sut qu'un pamphlet fort méchant contre son Elégie à la
Reine de Suède circulait dans les ruelles et les salons, et que Gilles Boileau en était l'auteur. Les nombreuses victimes du roitelet littéraire s'en réjouissaient, même assez haut, et on répétait volontiers le mot du premier président Pompone de Bellièvre, qui, ayant eu, comme tant d'autres, à se plaindre de Ménage, avait conseillé au libelliste d'imprimer sa satire, en lui disant :
— Si vous étiez des gens d'épée, il y aurait du danger ; mais, pour les gens de lettres, ils ne versent que de l'encre.
De colère, Ménage faillit étouffer. Les malins s'amusaient à retourner le fer dans la plaie en feignant de partager son indignation.
— Mais enfin, lui dit l'un d'eux, qu'avezvous donc fait à ce garçon ?
— Je lui ai fait son Epictète.
Ce qui était faux. Mais, dans sa fureur, Ménage redevenait le menteur qu'il fut toujours, au grand désespoir de Chapelain, qui ne cessait de prêcher la réconciliation et l'apaisement, en disant :
— Ménage est fou, il lui en cuira.
Cependant, la libelle courait le monde. Les
comédiens y faisaient allusion, dans leurs répliques, au théâtre. On disait partout :
— Gilles a trouvé Gilles ; mais Ménage est Gilles le Niais.
Quand on relit, à la distance où nous sommes de l'événement qui passionna la première moitié du Grand Siècle et marqua la première déchéance de l'idole jusque-là triomphante sur les autels où elle régnait par la terreur plus que par la sincérité de ses adulateurs, quand on reprend, sous sa poussière, Y Avis à Ménage de Gilles Boileau, on ne peut s'empêcher de sourire encore et on comprend la colère du
tyran détrôné C'est un petit modèle de
critique mordante et de verve railleuse, avec des coups droits comme celui-ci :
— Monsieur, puisque vous avez fait profession toute votre vie de censurer les ouvrages d'autrui, et que les pièces les plus achevées qui aient paru de nos jours, n'ont pas été à l'épreuve de la véhémence de votre critique, il me semble que vous ne sauriez trouver mauvais qu'on examine celles que vous donnez au public.
Ménage avait, selon son habitude, large-
ment utilisé, dans son petit poème (i), ce que d'autres avaient pensé et dit avant lui. Boileau le lui reproche le plus drôlement du monde: — Vous savez, écrit-il, que Lipse a trouvé cette belle invention avant vous et que, dans son livre des Politiques, il n'y a que les points et les virgules qui lui appartiennent. On peut dire néanmoins à votre avantage que vous êtes allé beaucoup plus loin que lui : vous avez adopté des livres entiers. Et c'est pour cela que, quand on m'a dit que vous vous vantiez d'avoir fait mon Epictète, je répondis :
Ménage, ce pauvre poète, Dit qu'il a fait mon Epictète, Ce n'est pas chose étrange en lui D'adopter les œuvres d'autrui.
Le malin satirique insiste à plaisir.
— Raillerie à part, fait-il un peu plus loin, cela est étrange que rien ne soit exempt de
(i) Il l'avait intitulé Christine, Eglogue. Sur quoi le commandeur de Souvié, un vieux soldat fort ignorant fit cette réflexion : « Je ne croyais pas que la Reine de Suède eut deux noms. » On lui expliqua qu'il y avait une famille des Eglogues comme il y avait une race des Paléologues.
votre pillage : vous en voulez aux morts aussi bien qu'aux vivants. Continuez ces illustresbrigandages, enrichissez-vous des de'pouilles des nations étrangères. Etendez vos conquêtes jusqu'aux Hébreux et aux Arabes, si vous voulez. Et, comme trait de Parthe, il lui décoche répigramme suivante:
Ménage, ayant dessein d'être des gros auteurs, Courut vite au Parnasse invoquer les neuf sœurs,
Afin d'apprendre la manière De faire un gros volume avec peu de matière. Aussitôt qu'on l'eut entendu Cet oracle lui fut rendu :
« Adopte un livre, ami Ménage, Et mets ton nom à chaque page. »
Le tyranneau se sentit mortellement atteint (i). Sur un ton attendri, qui contraste étrangement avec son outrecuidance de la veille, il essaya de répondre, en démontrant qu'il a toujours été permis aux poètes de se louer eux-mêmes. Pourquoi donc cet ingrat,
( i) Jamais, dit Tallemant, rien ne s'est mieux vendu, et je n'ai vu quasi personne qui ne fût bien aise qu'on eût donné sur les doigts à la vanité de Ménage.
« qui était tous les jours chez lui » à e'couter complaisamment sesvanteries, le lui reprochet-il si amèrement ? Tous les beaux esprits, de tous les temps (i), ne lui ont-ils pas donné l'exemple ?
Le chagrin du pauvre Ménage fut à son comble, quand il apprit que l'Académie, où il n'avait pu entrer lui-même, venait d'élire son affreux donneur d'Avis. Dans son désespoir, il supplia Mlle de Scudéry de traverser cette élection injurieuse par le moyen de M. Pellisson. Chapelain en a raconté la curieuse histoire, avec une bonhomie toute bourgeoise :
« Voici donc ce que c'est, écrit-il le 9 avril au célèbre astronome hollandais Christian Huygens. M. Colletet ayant laissé par sa mort une place vacante dans l'Académie, les amis de M. Boileau songèrent à la lui faire remplir suivant son ancien désir, et le proposèrent à la
(1) Même les contemporains, y compris Balzac. On prétend que le cardinal de Richelieu ayant demandé un jour à Balzac s'il ne se portait pas mieux, Bautin, sans donner le temps à Balzac de répondre dit au cardinal: « Comment pourrait-il se bien porter? Il ne parle que de lui-même; et à chaque fois il met le chapeau à la main : cela l'enrhume. »
première assemblée. Dix-huit que nous étions, nous Pagréâmes tout comme d'une voix très digne, et M. le Chancelier y consentit ensuite. Mais le bruit s'en étant répandu avant que le scrutin de la réception fût fait, M. de Pellisson et M. Mesnage,tousdeux ennemis irréconciliables, se mirent en campagne pour lui faire donner l'exclusion, et sollicitèrent si violemment contre lui que, des dix-huit qui l'avaient approuvé, ils en corrompirent sept ; et, pour renforcer leur cabale, firent venir à l'assemblée cinq autres des confrères que leurs emplois, ou leur maladie, ou leur négligence, empêchaient de s'y trouver. »
Le chancelier Séguier finit par accommoder l'affaire. Gilles Boileau fut élu, au grand dépit de Ménage, qui le fit chansonner et ne pardonna point à Chapelain (i) d'avoir favorisé cette élection.
(i) Chapelain voulait la paix. Il y exhortait ses confrères sur un ton d'attendrissement, qui est un trait de caractère. Quand il apprit que, sur la prière des prélats académiciens, Séguier allait accommoder le différend, il s'en réjouit, plein d'espoir « que cet orage se dissipera bientôt, et que les Muses retourneront à leurs musettes et rengaineront leurs stylets et leurs canivets (canifs). »
— Voyant que je ne voulais pas lui servir d'instrument ni devenir le ministre de sa cruauté, disait le bon Chapelain, il a bien eu le mauvais cœur de se brouiller avec moi, après une amitié de plus de vingt années.
Chapelain ne revit jamais plus Ménage qu'en 1471, pour se réconcilier avec lui un peu avant de mourir.
— Sans être méchant, disait-il quand on lui parlait de son ancien ami, il fait les mêmes choses que les méchants.
Ainsi, Gilles Boileau était parvenu à brouiller deux vieux amis et à fermer pour toujours devant Ménage la porte que celui-ci ne put parvenir à l'empêcher de forcer, à l'Académie.
Cette année est fertile en grands événements: Jules donne à la France une paix affermie ; Etd'Estréeet Montmor parleurs soins véhéments Ont enfin mis Boileau dedans l'Académie.
C'est en ces pauvres termes que Scarron imagina de conter l'élection, tant combattue
par les amis de Ménage. « Gillot le glorieux » se ressouvint, à ce trait, de ce qu'il devait au pronostic paternel. De là partit une nouvelle querelle, que le premier mari de la future Mme de Maintenon a racontée plaisamment dans une lettre à Fouquet, dont voici le début original :
— Monseigneur, peut-être ce qui s'est passé entre Boileau et moi, et les épigrammes dont nous nous sommes estocades, pourront vous divertir. Je vous en fais une petite relation, me trouvant obligé en conscience de contribuer autant que je puis au divertissement de mon bienfaiteur, à qui je ne puis rendre d'autre service, et à qui je ne dois pas moins que tout le repos que j'aurai le reste de ma vie. Boileau donc, si connu aujourd'hui par sa médisance, par la perfidie qu'il a faite à M. Ménage et par la guerre civile qu'il a faite dans l'Académie, est un jeune homme qui a commencé de bonne heure à se gâter soi-même, et que depuis ont achevé de gâter quelques approbateurs que je n'approuve guères, et dont le discernement m'est fort suspect. Il est le seul de tous ceux qui se sont trouvés dans
ma seconde épître chagrine qui n'a pas entendu raillerie. Comme il s'est mis dans la tête que sa médisance et sa critique l'avaient rendu redoutable à tout le genre humain, il a cru que je lui manquais de respect, puisque je ne le craignais pas, et que, ne pouvant s'en venger sur moi seul, il devait s'attaquer à madame Scarron. Il rit donc contre elle une e'pigramme fort insolente. Elle n'a pourtant pas daigne' s'en offenser, et je crois qu'il enrage... Suit la plus divertissante série d'épigrammes, qui finirent par mettre les rieurs du côté de Scarron et Gilles tellement hors de lui qu'il faillit en perdre l'esprit, comme disait son mordant adversaire :
Boileau donc perd l'esprit et ne perd presque rien, Sa folie est plaisante...
Le « glorieux Gillot », comme un fat, avait méchamment raillé Scarron de ses infirmités. Scarron lui réplique :
Si je naquis infortuné, C'est la faute du ciel, et ce n'est pas la mienne;
Mais ce sera toujours la tienne D'avoir l'aspect pédant et l'esprit mal tourné.
Le trait visait juste et frappait droit en pleine poitrine le fat insolent, qui, tous les matins, au troisième pilier de la grand'salle, détachait contre le pauvre pensionnaire d'Anne d'Autriche ses'plaisanteries les plus déplacées, ses outrages les plus grotesques, ses propos rabelaisiens et les citations les plus grossières de son répertoire grec et latin, en vrai pédant qu'il avait appris à être auprès de Ménage. Scarron lui rappela qu'au Palais, un avocat a autre chose à faire :
Est-ce qu'on le maltraite Quand on l'appelle avocat?
Ce sentiment délicat Est d'une tête mal faite.
Avocat ad honores, Sache, situ ne le sais, Qu'un avocat non vulgaire Mérite qu'on le révère ; Mais l'avocat sans procès, Bien que fort sur la grammaire, Crotte sa robe au Palais, Et c'est tout ce qu'il sait faire.
L'avocat sans cause fut blessé. Il essaya de
réduire au silence son rude adversaire, qui, à chaque riposte, se reprenait d'une belle ardeur :
Oui, je lui faisais trop d'honneur
De le mettre dans mon épître
Ce drôle qui s'enfle du titre
De satirique critiqueur !
Ce très ignorant traducteur,
Dont l'esprit n'est que soufre et nitre,
Vient s'acharner sur mon chapitre !
Mais que comme lui je trahisse
Et que mes amis je noircisse
Par des libelles médisants,
Que comme lui je sois infâme,
Si, chaque jour, pendant trois jours,
Je ne le sers d'une épigramme !
Le « Cynique », comme l'appelait Scarron, finit par faire offrir un accommodement :
Offensé de Boileau, voulez-vous que l'on fasse Quelque accommodement avecque ce Boileau? Quoi! mordu d'un mâtin, trouveriez-vous fort beau Qu'il me rendît visite et que je l'embrassasse !
Gilles capitula, autant par dépit que par prudence. Il comprit qu'il allait avoir sur les
bras les nombreux admirateurs de Mme Scarron, les puissants protecteurs du poète valétudinaire, le surintendant Fouquetet la Reine- Mère elle-même, sans compter l'opinion, qui se retournait de plus en plus contre lui, comme autrefois contre Ménage :
Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas !
Cependant, en face du « glorieux », le petit cadet commençait à faire parler de lui. « Les écrits des deux frères, dit d'Olivet, nous montrent que le même sang coulait dans leurs veines. » Gilles ne put le supporter. L'horoscope paternel voulait que « Colin » fût le « bon garçon », sans esprit, tandis que « Gillot » serait l'aigle de la famille. Or, la faveur du public s'en allait à Colin. Gillot voulut y mettre bon ordre.
— Ce petit drôle s'avise de faire des vers, disait-il, au début, sur un ton dégagé qui dissimulait mal ses inquiétudes.
Quand les vers de ce « petit drôle » eurent
conquis droit de cité, il affecta encore de les dédaigner :
— On les lira pendant quelque temps, disait-il, mais ils tomberont dans l'oubli, comme font la plupart de ces petits ouvrages ; et le temps leur ôtera les charmes que la nouveauté leur a donnés.
Bientôt, l'animosité fut si patente, qu'on en jasait un peu partout, chacun se demandant d'où provenait cette inimitié entre deux frères. Linière répondait :
Vous demandez pour quelle affaire Boileau le rentier (i), aujourd'hui, En veut à Despréaux son frère ?
C'est qu'il fait des vers mieux que lui.
Despréaux souffrait de cette animosité jalouse. Gilles avait déjà rendu son enfance chagrine et triste, en lui dérobant les faveurs du foyer domestique. Maintenant il s'ingénie à rabaisser son mérite et à entraver sa renom-
(i) Ainsi appelé, parce que, avant d'être contrôleur de l'argenterie du Roi, il avait été payeur des rentes de l'Hôtel de Ville.
— 7o — mée naissante. Il laissa percer son chagrin, d'abord timidement :
De mon frère, il est vrai, les écrits sont vantés ;
Il a cent belles qualités, Mais il n'a pas pour moi d'affection sincère. En lui je trouve un excellent auteur, Un poète agréable, un très bon orateur,
Mais je n'y trouve pas de frère !
Puis, comme Gilles continuait ses mauvais procédés, Despréaux s'irrita et, dans sa colère, montra qu'il était bien de la famille. Une épigramme, depuis corrigée et tournée contre Desmarets de Saint-Sorlin à qui elle n'était pas primitivement destinée, courut un jour les ruelles et les salons.
Hier, un certain personnage Au Palais me voulut nier Qu'autrefois Boileau, le rentier, Sur Costar eût fait un ouvrage. — Il en a fait, j'en sais le temps, Dit un des plus fameux libraires :
Attendez... C'est depuis vingt ans ; On en tira cent exemplaires.
— C'est beaucoup, dis-je en m'approchant, La pièce n'est pas si publique.
— Il faut compter, dit le marchand, Tout est encor dans ma boutique.
Reconnaissons-le bien vite, Despréaux dépassa souvent la mesure contre son aîné. Les deux « frères ennemis » ne se devaient guère l'un à l'autre, en fait d'humeur endurante. Sans doute, Gilles avait eu les premiers torts et les plus graves ; mais Colin, « le bon garçon » qui, d'après son père, ne devait « dire jamais de mal de personne », commença par en dire beaucoup de son frère.
Gilles était partisan de Chapelain, qui l'avait fait porter sur la liste des pensionnaires (i).
Nicolas ne peut le souffrir. Sachant d'ailleurs que l'ami du puissant distributeur des
(i) A l'honneur de Chapelain, constatons que la désignation est accompagne'e d'un considérant fort juste : « Il a, écrit le distiibuteur des faveurs royales à côté du nom de Gilles Boileau, de l'esprit et du style en prose et en vers, et sait les deux langues anciennes aussi bien que la sienne. Il pourrait faire quelque chose de fort bon, si la jeunesse et le feu trop enjoué n'empêchaient point qu'il s'y assujettît. »
pensions littéraires le dessert auprès de l'auteur de la Pucelle, il s'emporte jusqu'à écrire :
Enfin, je ne saurais, pour faire un juste gain, Aller bas et rampant fléchir sous Chapelain. Cependant, pour fle'chir ce rimeur tutélaire, Le frère en un besoin va renier son frère.
La lutte prenait un caractère d'acrimonie blessante. Les ennemis en profitèrent pour récriminer sur les intentions, et les partisans de Chapelain ne se gênaient pas de dire que que le cadet était jaloux et intéressé :
— Il se pourrait faire, écrivait Gabriel Guéret dans sa Promenade de Saint-Cloud, que le dépit de n'avoir pas part aux gratifications du Roi eût encore animé Despréaux contre son frère et contre Chapelain.
Ainsi, comme il arrive souvent quand, pour se défendre, on se donne des torts de forme, les responsabilités tendaient à se déplacer et la victime devenait l'offenseur. Les amis de notre jeune poète estimèrent qu'il était temps d'y mettre un terme, dans l'intérêt de Despréaux. « L'intervention de solides et actives amitiés, dit M. Bizos, réunit définitivement
les deux frères et ruina l'espoir que les ennemis du satirique fondaient sur cette querelle. D'ailleurs, la gloire éclatante que Despréaux augmentait par chaque nouvel ouvrage, ouvrit enfin les yeux à Gilles Boileau. Le nom du poète était dans toutes les bouches, ses vers dans toutes les mains et dans toutes les mémoires; les plus illustres écrivains et les plus grands seigneurs s'honoraient de son amitié; Colbert le louait et le protégeait; le Roi le considérait déjà comme un des ornements de son règne. Gilles comprit qu'il fallait céder à la destinée et ne pas prolonger une rivalité qui devenait chaque jour plus inégale et plus impossible. Reconnaissant donc que, si l'humeur et l'intention satirique ne lui manquaient pas, il n'avait ni assez d'art ni assez d'étude pour accomplir la rude tâche réservée au génie indiscutable de son cadet, il le laissa seul courir désormais « la carrière épineuse» de la poésie, et s'acheminer àgrands pas vers le gouvernement du Parnasse. Cependant, pour ne pas dire un éternel adieu aux amusements de sa jeunesse, il cultivait encore, sans prétention, la Muse à ses moments
perdus, rimant madrigaux et épigrammes, feuilles volantes, improvisations rapides, qui étaient d'un versificateur facile, d'un esprit spirituel et délié. Il écrivait avec quelque préciosité, mais non sans grâce, des lettres qu'on se passait volontiers de main en main, dans les cercles et dans les salons à la mode. Ne pouvant plus être le poète de la famille, il en fut le financier. Il se fît pourvoir d'une charge de payeur des rentes, et c'est certainement par allusion à cette profession qu'on l'appelle souvent Boileau le rentier. Il devint ensuite intendant et contrôleur général de l'argenterie, des menus plaisirs et affaires de la Chambre du Roi : mais il exerçait à peine depuis quatre mois ces fonctions, lorsqu'il mourut presque subitement, à l'âge de 38 ans, le 22 octobre 1669, dans sa maison de la rue Saint-Séverin. Despréaux, qui avait sincèrement oublié les anciennes discordes, fut très affecté de cette mort prématurée. Avec un soin pieux il se mit à recueillir les morceaux inédits et épars dus à la plume de son frère, et, en l'année 1670, il les publia sous ce titre : Œuvres posthumes de M. B.t de l'Académie
française, contrôleur de l'argenterie du Roi. Si, comme il est vraisemblable, la préface placée en tête du vol urne est de Despréaux, il faut avouer que le satirique, désireux sans doute de racheter les épigrammes qu'il s'était autrefois permises contre son frère, s'abandonna dans l'éloge à de singulières hyperboles. »
M. Bizos analyse ensuite avec finesse et intérêt les œuvres posthumes d'un auteur qui, au dire du préfacier, « a mérité l'attention d'une des plus spirituelles princesses de la terre »(i). Il y aurait plaisir à suivre cette pointe sur des écrits amusants, spirituels et trop oubliés, si nous ne nous étions déjà trop attardé sur « l'ébauche (2) », et s'il ne nous restait pas encore trop à dire sur la « charge »,
(1) Henriette d'Angleterre.
(2) En résumé, dit enfin l'auteur que nous citons, il est difficile de rencontrer un caractère plus acariâtre que celui de Gilles Boileau : les sentiments affectueux et tendres n'ont pas occupé une grandeplace dans son cœur. C'était un homme de beaucoup d'esprit et de littérature, malheureusement égaré dès l'enfance par la flatterie et l'orgueil qui en résulte, gâté par de trop heureuses dispositions naturelles, que le travail, ce dur mais utile maître, ne perfectionna jamais.
avant d'en revenir au « portrait », qui est en somme le véritable but de notre étude et dont le lecteur se plaindrait à bon droit d'être plus longtemps tenu à distance.
— Jaco sera un libertin !
Ainsi avait prophétise' de son fils Jacques le vieux grenier, qui décidément, entre les dons que le ciel lui fit, ne pouvait, malgré ses prétentions, compter le don de prophétie. Son fils Jacques, ou, comme il disait, « Jaco » ne fut jamais libertin, pas plus que « Gillot » ne fut un aigle, et « Colin » un bon garçon incapable de railler personne. Mais, il était bien de la famille. Caustique et mordant, Jacques s'annonça pour être le digne frère du satirique, avec quelque excès dans la mesure que le bon goût dictait à celui-ci et l'étourderie de son naturel cachait à celui-là.
Né le 16 mars i635, il fut destiné à la prêtrise et il reçut le bonnet de docteur en Sorbonne en 1661, aux applaudissements des
vieux docteurs, ravis de sa doctrine et charmés de sa verve. Celle-ci n'épargnait rien.
Il discutait contre un théologien de mince aloi, mais assez riche pour payer un confrère qui lui avait fait sa thèse, parue en volume sous le nom de celai qui l'avait achetée. L'abbé Boileau ne résista pas au plaisir de lui prouver que ses rivaux de Sorbonne n'étaient point dupes. Au beau milieu de la discussion, il lui lança ce trait :
— Si vous aviez lu votre dernier livre, vous ne défendriez pas l'opinion que je combats.
L'archevêque de Sens, M. de Gondrin, que Rapin nous montre comme un des plus fougueux jansénistes du temps, l'enleva à Paris pour en faire le doyen de son église métropolitaine. Jacques Boileau, joyeux et frondeur comme un fils de Basoche, malin comme un procureur, bon vivant et gai compagnon, devint promptement populaire au franc et joyeux pays de Bourgogne. On y admirait cette humeur joviale que rien ne pouvait altérer. Il se brise la jambe en tombant d'une échelle, pendant qu'il veut prendre un livre sur un rayon très élevé de sa bibliothèque, il
supporte, le rire aux lèvres, d'atroces douleurs. Cette chère bibliothèque, produit de longues et patientes recherches, un incendie la de'truit: il ne s'en émeut pas le moins du monde, rassure ceux qui le plaignent, leur promet de la reconstituera bref délai et tient parole.
Une aventure, demeurée légendaire, avait achevé de fonder sa réputation de jovialité spirituelle et inaltérable.
Un jour, le grand Condé, passant dans la ville de Sens qui était de son gouvernement de Bourgogne, fut complimenté par les corps et les compagnies de la ville, et, caustique comme il était, il se moqua de tous ceux qui lui firent des compliments. « Son plus grand plaisir, dit un contemporain, était de faire quelque malice aux complimenteurs en ces rencontres. L'abbé Boileau, qui était alors doyen de l'église cathédrale de Sens , fut obligé de porter la parole à la tête de son chapitre. M. le Prince, voulant déconcerter l'orateur, qu'il ne connaissait pas, affecta d'avancer sa tête et son grand nez du côté du doyen, pour faire semblant de le mieux écouter, mais en effet pour le faire manquer s'il pouvait.
Mais l'abbé Boileau, qui s'aperçut de la malice, fit semblant d'être interdit et e'tonné, et commença ainsi son compliment, avec une crainte affectée :
— Monseigneur, Votre Altesse ne doit pas être surprise de me voir trembler en paraissant devant Elle à la tête d'une compagnie d'ecclésiastiques, car, si j'étais à la tête d'une armée de trente mille hommes, je tremblerais bien davantage.
M. le Prince, charmé de ce début, embrassa l'orateur sans le laisser achever, il demanda son nom, et, quand on lui eut dit que c'était le frère de M. Despréaux, il redoubla ses caresses et le retint à dîner (i). »
(i) Brossette a raconté ce détail, après lequel Sainte-Beuve ajoute finement : « Le grand Condé l'avait reconnu au premier mot pour être de la famille. Cet abbé Boileau me paraît offrir la brusquerie, le trait, le coup de boutoir satirique de son frère, sans la finesse toutefois et sans l'application toute judicieuse et sérieuse. Le mérite original de Nicolas Boileau, étant de cette famille gaie, moqueuse et satirique, fut de joindre à la malice héréditaire le coin du bon sens, de manière à faire dire à ceux qui sortaient d'auprès de lui ce que disait l'avocat Mathieu Marais : « Il y a plaisir à entendre cet homme-là, c'est la raison incarnée. » (Causeries du lundi, t. VI, p. 498.)
Le harangueur de Condé était donc tout à la fois un homme d'esprit et un habile homme. C'était l'avis des fidèles à Sens, et l'opinion des chanoines ses confrères, qui, à la mort de l'Archevêque, lui confièrent l'administration capitulaire du siège vacant. Jamais, disent les mémoires, le diocèse ne fut mieux gouverné.
Il n'en reste pas moins acquis à ce caractère dont l'exagération trop souvent bouffonne n'échappait pas à la justesse d'esprit de Despréaux (i), que la mesuré, la délicatesse et le goût lui firent toujours défaut. Il aimait d'ailleurs à se montrer singulier en tout.
Ainsi, comme il avait soutenu, dans un livre écrit en latin, selon son usage, que les ecclésiastiques, dans la vie civile, doivent s'interdire aussi bien les habits longs que les habits courts, il s'en était fabriqué un de son invention. « Je me souviens, raconte Saint- Marc, de l'avoir vu, les dernières années de sa vie, aller à pied dans les rues de Paris, vêtu d'un habit ecclésiastique, qui n'était ni long ni court. »
(i) Il disait, en riant : « Mon frère ne pouvait manquer d'être docteur, et, s'il ne l'eût pas été de Sorbonne, il aurait pu l'être de la Comédie italienne. »
Quand il était au chœur de la Sainte-Chapelle, il chantait des deux côtés, et toujours hors de ton et de mesure.
C'est lui qui, entendant dire un jour à un jésuite que Pascal, retiré à Port-Royal-des- Champs, y faisait des souliers, comme ces Messieurs, par pénitence, répliqua à l'instant :
— Je ne sais s'il faisait des souliers, mais convenez, mon Révérend Père, qu'il vous a porté une fameuse botte.
Ce Jacques Boileau, dit à ce propos Sainte-Beuve, par ses calembours et ses gaietés, me fait assez l'effet d'un Despréaux en facétie et en belle humeur. D'ailleurs , ajoute le savant critique, pour les traits du visage comme en tout, il avait de son frère cadet, mais avec exagération et en charge. Sinon pour la raison, il était digne de lui pour l'esprit.
On lui reprochait un jour la compagnie peu orthodoxe qu'il voyait quelquefois, les protestants et leurs ministres, qu'il traitait avec des ménagements alors peu ordinaires :
— S'il fallait rompre avec tous les réprouvés,
répliquait-il en riant, on courrait risque de vivre seul.
Gallican fougueux et partisan fanatique des moralistes de Port-Royal, il ne cessait de diriger contre les adversaires du jansénisme les traits qu'on lui reprochait d'épargner aux protestants (i). C'est de lui, cette définition des molinistes partisans de la dogmatique antijanséniste et de la morale prétendue relâchée, qu'il appelait « des gens qui allongent le symbole et raccourcissent le Décalogue. » C'est encore de lui cette répartie sanglante, dirigée contre certains choix épiscopaux dus à la faveur et à l'intrigue, en ces temps troublés de la Fronde, à quelqu'un qui lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin :
— C'est, répondit-il, de peur qu'ils me lisent : ils me persécuteraient !
(i) Un jour, il disputait au collège de Beauvais à une thèse de philosophie que soutenait le fils du célèbre pasteur protestant Claude, qui était présent. Jacques Boileau, s'adressant au fils, donna au père le titre de très illustre prince de l'Eglise, illustrissimus Ecclesiae princeps, comme s'il eût parlé d'un évêque. Comme de juste, une partie de l'assemblée murmura, la Sorbonne s'émut, et le trop conciliant docteur fut obligé de se rétracter par écrit.
Le latin de Jacques Boileau, du reste, était dur, bizarre, hétéroclite comme les sujets qu'il affectionnait, Y Histoire des flagellants, V Habit court des ecclésiastiques.
Ces livres, d'une théologie médiocre, sont remplis d'erreurs aujourd'hui démodées et d'opinions dangereuses dont le temps a fait justice. A cette époque, elles se rapprochaient trop habilement, comme toutes les doctrines du jansénisme, qui ne fut jamais au fond qu'un « calvinisme déguisé », des hérésies de la prétendue Réforme, pour ne pas faire craindre au doyen de Sens les justes censures de ses supérieurs. Il s'abritait dès lors prudemment, à la façon chère aux jansénistes, derrière les pseudonymes et les soi-disant imprimeurs de Hollande qui étaient censés imprimer ses livres,
L'auteur s'y montre successivement presbytérien contre les évêques, puis épiscopalien contre les papes, tout cela à la plus grande gloire des libertés gallicanes et des révoltes schismatiques de Port-Royal, dont M. de Gondrin, l'archevêque de Sens, protecteur du doyen Jacques, était le partisan déclaré.
\J Histoire des flagellants, son principal ouvrage (i), lui valut une volée de bois vert appliquée de main de maître par les journalistes de Trévoux. En vain, grâce à l'intervention de Brossette, obtint-il quelque satisfaction apparente de ces critiques ; en vain, Despréaux arriva-t-il à la rescousse au secours de son frère, Jacques dut se rétracter et reconnaître qu'il avait erré, en condamnant un usage approuvé par l'Eglise et conseillé par les maîtres de la vie spirituelle.
Le Père de La Chaise ne lui tint pas trop rigueur, puisque le doyen de Sens finit par obtenir cette stalle de chanoine à la sainte Chapelle, où nous le retrouverons un jour, fort goûté de Despréaux, qui faisait grand cas
(i) Il y a, dans ce gros livre rempli d'erreurs théologiques et historiques, quelques traits assez amusants, celui, entre autres, du mari qui vient demander au confesseur de sa femme de lui donner la discipline, à laquelle celle-ci aurait été condamnée en pénitence de ses péchés, sous le touchant prétexte que la femme est trop délicate. « Là-dessus, dit le facétieux narrateur, il se mit à genoux et la femme disait au prêtre : — Frappez fort, car, je suis une grande pécheresse! » On dirait ces facéties tirées de quelque fabliau.
de sa critique littéraire et l'aimait si fraternellement qu'il lui laissa le soin d'exécuter ses dernières volontés.
L'abbé Boileau survécut cinq ans à son frère : il mourut, le Ier août 1716, doyen de la faculté de théologie.
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