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LES PREMIERES SATIRES

Sommaîre. — Jeune, riche et., beau. — Portrait deBoileau. — S'il a dû aimer d'instinct l'hôtel de Rambouillet. — Accueil qu'il y reçoit. — La Satire dans l'histoire littéraire. — Pourquoi Boileau ne saurait imiter Horace ni Juvénal. — Un trait de maître chez un tout jeune homme. — Le Discours au Roi avant les Satires. — Sans Juvénal ni Horace il n'aurait point écrit ! — Réplique de Despréaux. — La première période du génie de Boileau. — S'il est nécessaire de plaider l'indulgence en sa faveur. — Les Embarras de Paris. — Réponse à Voltaire. — A propos d'archéologie. — Paris pris sur le fait. — Fureur impuissante des premières victimes du satirique. — On le recherche partout, pour l'entendre réciter ses premières satires.

'ébauche et la charge nous ont un peu éloigné du portrait. Il est temps de revenir à celui-ci. Pour cela, il nous faut reprendre les événements que la digression nous a fait anticiper, au détriment de l'ordre chronologique. Nous ne le quitterons plus désormais, après l'avoir repris au moment où nous l'avons laissé, en 1657, l'année de la mort du père de Boileau.

Il avait vingt ans, l'âge heureux que la vieillesse envie, l'âge des illusions et des rêves, l'âge des amitiés solides et des naïvetés confiantes du cœur, l'âge où l'horizon est rose et où rien n'est difficile.

Il était riche (i), ou, ce qui revient au

(i) La mort de son père, dit M. Aubertin, décida la vocation de Boileau. Affranchi d'une tutelle sévère et maître de son bien, Boileau put se livrer à ses goûts, dire adieu au Palais comme à l'Eglise, et aller librement « errer sur le Parnasse ». Il possédait 12,000 écus, soit 36,ooo livres, somme assez considérable pour le temps; il en plaça le tiers à fonds perdu sur la ville de Lyon, et ces 12,000 livres lui rapportèrent, sa vie durant, 12 et demi pour cent, soit un revenu de i,5oo livres. Cet ennemi des traitants débutait en vrai financier. Ce capital, si habilement employé, joint au bénéfice de Saint-Paterne qu'il conservait encore, lui assurait à vingt ans l'indépendance, condition nécessaire pour remplir le rôle d'un réformateur et d'un satirique. Gomment Boileau aurait-il pu censurer librement, avec autorité, les travers et les ridicules, s'ériger en conseiller des poètes, en législateur du Parnasse, si l'indigence l'avait réduit à mendier une pension et à dépendre d'un protecteur ?

même, il croyait l'être. Or, il faut être riche, pour « errer sur le Parnasse » en toute liberté', sans dépendance gênante d'un Mécène qui fait payer sa protection, sans complaisance forcée pour les tyranneaux des lettres.

Il était jeune, il était riche. Ajouterons-nous : il était beau ?

Nous sommes trop habitués à nous représenter comme chagrin et morose, le satirique dont l'aspect tout seul suffisait à dérider le grave Colbert. La légende de son enfance souffreteuse et de sa maturité cruellement éprouvée par le retour d'un mal implacable nous a dérobé la vingtième année du grand poète des Satires, avec sa physionomie enjouée et son œil pétillant de malice mutine.

Un critique contemporain l'a peint en quelques traits. « Pour mieux me remettre en sa présence, dit-il, j'ai voulu revoir hier, au Musée de sculpture, le beau buste qu'a fait de lui Girardon. Il y est traité dans une libre et large manière : l'ample perruque de rigueur est noblement jetée sur son front et ne le surcharge pas ; il a l'attitude ferme et mêmefière, le port de tête assuré; un demi-sourire mo-

queur erre sur ses lèvres ; le pli du nez un peu relevé', et celui de la bouche, indiquent l'habitude railleuse, rieuse et même mordante; la lèvre pourtant est bonne et franche, entr'ouverte et parlante; elle ne sait pas retenir le trait. Le cou nu laisse voir un double menton plus voisin de la maigreur que de l'embonpoint; ce cou, un peu creuse', est bien d'accord avec la fatigue de la voix qu'il éprouvera de bonne heure. Mais, à voir l'ensemble, comme on voit bien que ce personnage vivant était le contraire du triste et du sombre, et point du tout ennuyeux ! (i) »

On parlait beaucoup de l'Hôtel de Rambouillet.

C'est là que les beaux esprits tenaient bureau, on y sacrait les réputations, et les débutants y devaient gagner leurs éperons, sous peine de ne savoir jamais enfourcher Pégase,

(i) Sainte-Beuve, loc. cit., p. 5o2.

— 9o — comme c'était alors la mode de dire en beau langage.

Corneille était venu chercher là ses premiers applaudissements. Bossuet, presque enfant, y avait fait présager sa grande éloquence (i). On disait à Despréaux que, pour forcer l'attention du public, il lui fallait d'abord entrer là.

J'imagine que le malin jeune homme se déroba longtemps à cet avis.

Il racontait plus tard à son ami Brossette(2) ses répugnances d'enfant et ses révoltes instinctives contre la tyrannie des Précieuses : «.... Je vous répondrai... au sujet de la Clélie que c'est effectivement une très'grande absurdité à la demoiselle, auteur de cet ouvrage, d'avoir choisi le plus grave sièclejie la république romaine pour y peindre le caractère de nos Français. Car on prétend qu'il n'y a pas dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soient copiés sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier. On en donnait autre-

(i) Voir nos volumes sur Bossuet (chap. Ier) et sur Corneille (chap. IV.)

(2) Lettre du 7 janvier 1703.

— Qi — fois une clef qui a couru, mais je ne me suis jamais soucié de la voir... »

L'homme, qui parlait si irrévérencieusement de la Clélie, et qui se souciait si peu d'avoir une clef après laquelle tout le monde courait au temps de sa jeunesse, n'avait guère d'attrait pour les maîtres du noble hôtel.

Pour entrer là, il fallait parler [une langue qu'il n'a jamais su manier, sauf peut-être un jour, dans sa vieillesse, le 1 2 mars 1 706, quand il s'imagina, probablement en réminiscence satirique du style de Voiture, d'écrire à son ami de Lyon :

— Je puis vous assurer que tout le mal ne vient que de ma négligence, qui est en moi comme une fièvre intermittente, qui me dure quelquefois des années,, entières, et que le Quinquina de l'amitié et du devoir ne saurait guérir.

Le style précieux était plus fin que cela. Les jeunes prétendants, en s'embarquant sur la carte du tendre, aiguisaient mieux leur joli babillage. Je devine dès lors et je comprends l'embarras de Despréaux, le soir qu'il se présenta à l'hôtel Rambouillet.

A la place d'honneur, aux côtés de la maîtresse du lieu, trônait Chapelain, majestueux comme un dieu qui daigne laisser tomber un regard de compatissance sur un avorton, puis, le remuant abbé Cotin, fort affairé à distribuer ses oracles.

Quand le jeune Despréaux entra, les deux demi-dieux firent une moue dédaigneuse : avaient-ils entendu parler de ce talent naissant, qu'ils devinèrent redoutable ? Il y a de ces pressentiments dans la vie, qui vous révèlent, au premier contact, l'ennemi futur dans l'homme que vous rencontrez pour la première fois. Quoi qu'il en soit, ils l'accueillirent très froidement, et, comme ils faisaient la loi céans, chacun se crut obligé de garder une réserve peu encourageante envers le nouvel arrivant.

Boileau lisait à merveille. Il faisait mieux que lire ses vers, il les débitait et les jouait avec un art démise en scène inouï, témoin ce jour où, récitant àArnauld cette épître où il dit :

Hâtons-nous, le temps fuit, et nous traîne après

[soi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

il joua ce dernier vers « d'un ton si léger et si rapide, qu'Arnauld, naïf et vif, et qui se laissait faire aisément, de plus assez novice à l'effet des beaux vers français, se leva brusquement de son siège et fit deux ou trois tours de chambre comme pour courir après ce moment qui fuyait. »

Il s'était cependant bien préparé. Un ami qui l'avait entendu à sa dernière répétition en chambre, lui assurait qu'il était impossible de mieux rendre sa pensée, qu'il ne venait de la parler devant lui, à l'œil, à l'oreille, avec les malins pétillements de ses yeux gris et les sourires discrets de sa bouche railleuse.

Tout fut en vain. Le débit du jeune homme laissa froids ses auditeurs. Ils ne s'intéressèrent point à sa description du Paris qu'il avait pourtant, lui semblait-il, si bien vu de son grenier et dans la rue. On resta indifférent aux malheurs du pauvre diable qui, vêtu de bureau,

Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau.

Ce réalisme d'expressions sans noblesse, un « manteau », du « linge », fit hausser beau-

coup d'épaules, en ce cénacle de Précieux. Puis, surtout, la raillerie semblait déplaire aux oracles du lieu. Cotin et Chapelain, diton, faisaient mille façons, en l'écoutant ; ils murmuraient déjà :

C'est un méchant métier que celui de médire.

Par goût autant que par instinct divinatoire, ils ne jugèrent pas à propos d'encourager le jeune satirique.

« L'auteur, raconterun de ses plus fins biographes (i), avait été admis à lire ses deux premières pièces au sein d'une société fameuse, où présidaient la marquise de Rambouillet, et sa fille, la duchesse de Montausier. Là, brillaient Chapelain et Cotin, révérés comme des oracles. Le jeune Despréaux n'eut pas le bonheur de leur plaire ; il n'admira pas non plus

(i) Pour être parfaitement exact, nous devons dire que la présentation de Boileau à l'Hôtel de Rambouillet est mise en doute par plusieurs bons connaisseurs au courant du xvne siècle. Dans ses Ennemis de Chapelain, M. l'abbé Fabre n'hésite cependant pas à continuer de l'affirmer, et il en tire même un argument, à notre avis excessif. Nous avons suivi le sentiment du docte historien.

leur génie, leur goût, leur savoir. Il sortit de l'Hôtel de Rambouillet beaucoup plus satirique qu'il n'y était entré. »

Quels étaient donc ces deux essais de Boileau, qui essuyèrent, au grand bureau d'esprit de l'époque, un échec dont le jeune homme garda bonne mémoire ?

La Satire naquit avec la société. Elle suit ses progrès et se développe avec la civilisation. Aux grands siècles de la Grèce et de Rome, les satiriques se font une belle place dans le monde littéraire, politique et moral.

Nos aïeux, les vieux satiriques français, se meuvent à l'aise dans un genre essentiellement propre au génie national et à la causticité gauloise. Il fleurit au moyen âge, où il favorise merveilleusement la pensée libre, l'esprit d'opposition ou les mécontentements du populaire. Au seizième siècle, il devient politique et religieux, et revêt une âpreté bien opposée à sa nature rieuse. La Satire redevient aimable et gaie avec Mathurin Régnier, ce novateur de

génie qu'Alfred de Musset ne craignait pas de proclamer

De l'immortel Molière immortel devancier.

Le genre satirique devait attirer irrésistiblement Despréaux.

Ses études se portaient, on s'en souvient, de préférence, chez les anciens, sur Horace, Perse et Juvénal,les rois de la satire à Rome. L'écolier timide du collège de Beauvais, le reclus de la mansarde paternelle, le clerc de basoche, ne retrouvait sa gaîté naturelle qu'à cette lecture favorite. Tandis qu'il savourait l'ironie cachée sous ces beaux vers latins, un sourire malin dessinait déjà le pli caractéristique de ses lèvres, et vous l'eussiez surpris souvent, riant tout seul aux éclats, quand il avait saisi une nuance nouvelle dans l'intention moqueuse du satirique.

La satire, voilà sa voie! C'est par là qu'il débutera, c'est par là qu'il régnera, c'est par là qu'il couronnera sa carrière. De quelque nom qu'il pare ses œuvres, cherchez au fond, vous retrouverez le satirique. C'est là son humeur, elle se manifeste partout, même quand

il n'écrit pas pour le public : sa correspondance elle-même est-elle autre chose qu'un feu roulant d'épigrammes? Le genre est dangereux, il expose à de rudes représailles, et Boileau n'est guère vaillant. Le genre côtoie souvent la violation du précepte de la charité, et Boileau est un chrétien rigide. Malgré ce, la pente est irrésistible, il y cède sans trop de façons. Tant pis pour qui le trouvera mauvais !

D'Horace il ne retiendra que l'intention satirique, sans user son esprit à imiter sans grâce l'ironie mondaine et légère de l'élégant poète de Rome. Ce « Janséniste de la religion comme du style » — le mot est de Lamartine — ne saurait aller plus loin.

Juvénal l'attirait plus complètement, Juvénal, dont les ouvrages étincellent, à ses yeux, de sublimes beautés,

Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,

Il brise de Séjan la statue adorée,

Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,

D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs.

Mais, c'est chose périlleuse que la satire politique, en tout temps, et sous Louis XIV

plus qu'en aucun autre. Pendant la Fronde, passe ! Mais la Fronde est bien morte maintenant. Le roi règne, il gouverne, et nul ne tenterait d'en rire sans faire connaissance avec la Bastille. Or, le régime de la Bastille conviendrait mal aux exigences de la santé du poète, sans compter les remords de sa conscience, sévère sur ce chapitre jusqu'au scrupule.

Comment donc allait-il donner carrière à son humeur satirique ?

« Il se rappela, répond M. Bizos (i), le poète latin de l'art poétique, des épîtres et des satires, châtiant les lettres et gagnant par son esprit la protection de l'Empereur. N'y avait-il pas à Paris de mauvais écrivains à railler, un autre Auguste à servir et à récréer? Le jeune homme jeta les regards autour de lui. Avec une remarquable sûreté de coup d'œil, il vit les dangers que couraient les lettres françaises. Il avait en effet reçu de la nature un bon sens inné, incorruptible, inflexible : les études sévères, seule consola-

(i) Ouvrage inédit, 8^ leçon.

tion des infirmités précoces qui attristèrent son enfance, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les lettres. Fallait-il donc que, si bien préparépour la lutte, pourvu de si fortes armes, il laissât l'esprit français dégénérer en afféterie, en mignardise, en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'un grand peuple et d'une grande langue ? N'était-il pas de son devoir de réagir contre l'invasion des Italiens et des Espagnols dans notre littérature? De frapper à coups redoublés la coterie d'écrivains sans souffle et sans originalité, mais puissante par la tyrannie de la mode et de l'habitude, par la camaraderie des salons et des ruelles, par la protection des Précieux et des Précieuses, pour la plupart gens du plus haut monde, et même par la faveur royale ? Son parti fut pris. Il se jura de fustiger le ridicule par le ridicule même et de marcher droit sans ménagement contre la médiocrité alors régnante en littérature. Le nombre et la puissance de ses futurs ennemis ne firent qu'augmenter son courage. Une lutte l'attendait contre le public lui-même égaré par le mauvais goût. Il se promit de ne déposer le

fouet de la Satire qu'après l'avoir éclairé des lumières de la saine raison et ramené à une saine appréciation des talents. Il y avait une place à prendre à côté de Molière : il ne voulait pas la laisser échapper. »

De ce sentiment et de cette résolution naquirent les deux premiers essais satiriques, que le jeune audacieux s'en était allé soumettre aux critiques de l'hôtel de Rambouillet.

Avant de les livrer au public, l'avisé jeune homme comprit qu'il y avait quelque chose à faire au préalable.

En effet, « le rôle de satirique était, en un point capital, plus dangereux que celui du poète comique. Molière procédait par allusions; il bafouait les personnages contemporains d'une manière transparente et intelligible sans doute , mais voilée néanmoins.

Boileau savait que, depuis les anciens, la satire était restée en possession des noms pro-

près : il allait donc être obligé de les signaler audacieusement et de

Nommer un chat un chat, et Rolet un fripon !

Or, pour prendre de telles libertés, ce n'était pas assez, pour le hardi jeune homme, de n'avoir d'autre appui que sa passion pour le vrai. Il lui fallait une position sûre, d'où il put attaquer « cette nation farouche de mauvais poètes qui prend feu si aisément, qui est si avide de louanges et qui digère si difficilement la raillerie » (i). Il se dit donc qu'il aurait, dès le premier engagement, la bataille gagnée, s'il parvenait à mettre dans son jeu la bienveillance ou même la neutralité du roi. C'est pourquoi, en tacticien habile, il cherche tout d'abord à désintéresser l'amourpropre de Louis XIV de cette querelle entre les écrivains de son règne. Le Roi levait un tribut de gloire, et de vanité sur tous les génies de son siècle : Despréaux commença par le lui payer largement pour sa part. Horace n'avait pu écrire que sous le patronage d'Auguste : Boileau allait demander au roi d'être

(i) Discours sur la Satire.

son protecteur et son patron. Le futur censeur de son siècle débuta par une Epître au Roi, véritable coup de maître :

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse, Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux, Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes

[yeux, Grand Roi, si, jusqu'ici, par un trait de prudence, J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, Ce n'est pas que mon cœur, vainement suspendu, Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû ; Mais je sais peu louer ; et ma muse tremblante Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante, Et dans ce haut éclat où tu te viens offrir, Touchant à tes lauriers, craindrait de les flétrir.

Comment Louis XIV, si sensible à la louange, n'aurait-il pas eu le cœur ému et les oreilles délicieusement caressées par cette magnifique apothéose :

Mais, lorsque je te vois, d'une si noble ardeur, T'appliquer sans relâche aux soins de ta grandeur, Faire honte à ces rois que le travail étonne Et qui sont accablés du faix de leur couronne ;

— io3 — Quand je vois ta sagesse, en ses justes projets, D'une heureuse abondance enrichir tes sujets, Fouler aux pieds l'orgueil et duTage et du Tibre, Nous faire de la mer une campagne libre, Et tes braves guerriers, secondant ton grand cœur, Rendre à l'aigle éperdu sa première vigueur, La France sous tes lois maîtriser la fortune, Et nos vaisseaux, domptant l'un et l'autre Nep-

[tune, Nous aller chercher l'or, malgré l'onde et lèvent, Aux lieux où le soleil le forme en se levant. Alors, sans consulter si Phébus l'en avoue, Ma muse tout en feu me prévient et te loue.

Ce début, d'une tactique si habile et si légitime dans un jeune poète sans appui, écrivant sous un monarque absolu, valut du premier coup à Boileau l'amnistie de Louis XIV et de la cour sur tout ce qu'il pourrait dire contre les rimeurs à la mode et les écrivains en crédit : car, avec infiniment d'esprit et de malice, il avait fait de cette épître une satire. Il avait si indissolublement entremêlé les louanges du Roi et les attaques contre les méchants auteurs, que l'enthousiasme emportait comme naturellement avec lui l'épigramme

et la critique. Il eût été impossible de supprimer une seule plaisanterie mordante sans supprimer en même temps un des traits les plus flatteurs du dithyrambe.

Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie, Je mesure mon vol à mon faible génie, Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Qui d'un indigne encens profanent tes autels ; Qui, dans le champ d'honneur où le gain les

[amène, Osent chanter ton nom, sans force et sans haleine, Et qui vont tous les jours, d'une importune voix,

T'ennuyer du récit de tes propres exploits

Sur le haut Hélicon leur veine méprisée Fut toujours des neuf sœurs la fable et la risée ; Calliope jamais ne daigna leur parler, Et Pégase pour eux refuse de voler.

Cependant, à les voir, enflés de tant d'audace, Te promettre en leur nom les faveurs de Parnasse, On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon, Qu'ils disposent de tout dans le sacré vallon. C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, Que Phébus a commis tout le sein de ta gloire ; Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté, Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.

— io5 — Mais plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers, Pourrir dans la poussière à la merci des vers. A l'ombre de ton nom ils trouvent un asile Comme on voit dans les champs un arbrisseau

[débile Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché, Languirait tristement sur la terre couché.

« Un éminent critique, qui fut en même temps un illustre poète (Lamartine), trouve que ce morceau tout entier est écrit avec la vigueur du style cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée du style de Molière. Il ajoute que Louis XIV ne pouvait pas se soustraire à l'admiration que "devait lui inspirer cette langue sonore et si pleine, frappée d'un si pur et si vigoureux métal. Evidemment, pour de telles louanges, le roi aurait maintenu à Boileau le droit de fustiger les mauvais auteurs, s'il se fût rencontré un courtisan assez peu habile pour faire remarquer au monarque que ces vers étaient à deux visages, louant d'un côté et mordant de l'autre. Etait-il admissible, par

— io6 — exemple, que, pour protéger un Charpentier contre le satirique, on privât Louis XIV de cet éloge :

L'un (i), en style pompeux habillant uneéglogue, De ses rares vertus te fait un long prologue, Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos, Les louanges d'un fat à celles d'un héros.

ce En vain, Chapelain avait à la cour de solides amitiés. Montausier lui-même n'aurait osé conseiller au roi d'exiger la suppression de ces quatre vers :

L'autre, en vain se lassant à polir une rime, Et reprenant vingt fois le rabot et la lime, Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil, Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil. (2)

« Hâtons-nous d'ajouter que le roi avait trop de perspicacité pour ne pas voir que,

(1) C'est Charpentier, un membre de l'Académie française, qui venait, deux ans auparavant, en i663, de publier une « Eglogue royale ».

(2) La comparaison resta cependant, et on ne cessa d'appeler Louis XIV « le Roi-Soleil. » On sait d'ailleurs que le grand roi avait pour emblème un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec cette devise : Nec pluribus impar.

— I07 — dans cette même épître, si Boileau était coupable de mépris, il était incapable d'envie, et que, si sa Muse éprouvait du dédain, elle ressentait non moins vivement l'admiration, puisqu'elle séparait Corneille et Molière et Racine des méchants écrivains et s'honorait en proclamant leur génie :

Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs

[veilles Parmi les Pelletiers (i) on trouve des Corneilles.

« Bien plus, au risque de se compromettre lui-même à jamais, ce jeune homme ne craignait pas de se poser auprès du roi en champion de Molière, qui venait d'écrire son Tar-tufe et contre lequel hurlait la meute des hypocrites et des faux dévots (2) :

(1) C'est, dit Baillet, le nom d'une oie criarde, qui s'est glissée parmi les cygnes de la Seine, un des oisons qui ont fait tant de bruit dans les fossés du Parnasse français, depuis le ministère du cardinal Richelieu... Il avait fait quatre centuries de sonnets.

(2) Dans notre futur volume sur Molière, nous examinerons la question du type qu'a visé le grand comique dans son Tartufe et s'il n'a pas eu la pensée de peindre un janséniste en renom.

IOÔ —

En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu Se couvre du manteau d'une austère vertu : Leur cœur, qui se connaît et qui fuit la lumière, S'il se moque de Dieu, craint Tartufe et Molière.

« Ce sont de tels actes et de tels vers qui distinguent le satirique du libelliste ou du pamphlétaire, l'homme de goût de l'envieux. Il faut rendre cette justice à Louis XIV qu'il sut le comprendre, et ratifier d'avance sur ce point le jugement de la postérité. Quand Despréaux fut certain que l'indulgence et l'appui du roi ne lui manqueraient pas et qu'il avait du premier coup obtenu le privilège des satires qu'il méditait, il n'était pas homme à ne pas user largement du droit qu'il venait d'acquérir (i). »

Il applique à Paris ce qu'il a lu de Rome :

Ce qu'il dit en français il le doit au latin,

Et ne fait pas un vers qu'il ne fasse un larcin.

(i) G. Bizos, op. et loc. cit.

Si le bon Juvénal était mort sans écrire, Le malin Despréaux n'eût point fait de satire (1).

Quand il écrivait cela, Cotin exprimait, en termes d'ailleurs assez heureux, l'impression ou peut-être le mot d'ordre du cénacle de Rambouillet, après avoir entendu la première lecture du jeune satirique.

Le mot d'ordre est resté plus qu'on ne pense.

Ouvrez les maîtres, les grands critiques, même les plus dévoués à la gloire de Boileau, les manuels et les traités d'histoire littéraire, c'est à qui s'évertuera à chercher une excuse pour les imperfections et les imitations par trop serviles qu'il est de bon ton de confesser et de reconnaître dans les premières satires du jeune imitateur de Juvénal et d'Horace.

— Les premières satires sont une imitation de Juvénal, le modèle est timidement suivi. Seuls, quelques traits bien lancés annoncent ce que sera Boileau.

(i) La Satire des satires, publiée par M. l'abbé Fabre, chez Thorin.

Voilà bien ce qu'on nous a dit au collège et ce qu'on y dit encore.

Il est temps d'en finir avec la le'gende partie de l'hôtel de Rambouillet, et de revendiquer hautement le rare mérite du génie satirique qui, pour ses coups d'essai, à la façon de tout génie, voulut des coups de maître.

Non, l'auteur des Satires I et VI n'est point « un gueux revêtu des dépouilles d'Horace » et de Juvénal, à moins qu'on ne veuille admettre, avec l'oracle des précieuses, que,

Avant lui, Juvénal avait dit en latin

Qu'on est assis à Taise aux sermons de Cotin.

Sans doute, nous assistons au lever de la première période de cette carrière illustre. Elle s'étend, comme l'a observé Sainte- Beuve (i), de la vingtième à la trente-troisième année, jusqu'en 1669 à peu près. C'est « celle du satirique pur, du jeune homme audacieux, chagrin, un peu étroit de vues, échappé du greffe et encore voisin de la basoche, occupé à rimer et à railler les sots

(1) Loc. cit.

rimeurs, à leur faire des niches dans ses hémistiches, et aussi à peindre avec relief et pre'cision les ridicules extérieurs du quartier, à nommer bien haut les masques de sa connaissance ».

« Chagrin » et « étroit de vues » tant que vous voudrez, mais, relisez donc cette première satire qui eut l'infortune de déplaire aux belles Précieuses de la rue du Louvre, et, de bonne foi, reconnaissez que ce « servile traducteur » du latin de Juvénal a trouvé dans sa version latine des traits joliment bien français et parisiens.

— Il n'y a pas peut-être d'homme en France si parisien que moi !

Boileau écrivait cela à Brossette le 8 septembre 1700. Il l'aurait pu dire en 1637, alors qu'il écrivait, presque sur les toits, avec accompagnement des ronrons et des sabbats de la gent féline, sa première œuvre de la vingtième année. 11 apercevait, du haut de son observatoire aérien, le Palais, où l'ambition du bon greffier son père prétendait enfermer ses horizons de vie. Il n'a pas besoin de Juvénal, alors, pour se plaindre de ce qu'on exige

de lui. Barthole, Louet, Brodeau, ces jurisconsultes hérissés, ils sont là sur sa table d'apprenti basochien, le sollicitant de délaisser « Apollon » pour leur grimoire, sans lequel on ne saurait

D'une robe à longs plis balayer le barreau.

Ah ! malheureux, il n'en a déjà que trop vu dans cet antre de la discorde, dans « ce pays barbare »

Où l'on voit tous les jours l'innocence aux abois Errer dans les détours d'un dédale de lois, Et, dans l'amas confus des chicanes énormes, Ce qui fut blanc au fond, rendu noir par les formes.

C'est là qu'il a vu triompher insolemment des procureurs fripons, comme ce « Rolet » que ses brigandages éhontés firent à la fin exiler honteusement; des faquins qui roulent dans un carrosse au lieu de le conduire, tandis que les pauvres gens de lettres meurent de faim,

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine,

— n3 — Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits, Dont Montmaur autrefois lit leçon dans Paris.

Ce Montmaur, un Limousin, d'abord charlatan à Avignon, avant d'être avocat et poète à Paris, puis professeur de grec au collège de France, fut, paraît-il, le modèle et le roi des parasites. Il avait coutume de dire à ses amis, en s'invitant chez eux :

— Fournissez la viande et le vin, et je fournirai le sel.

Insensible aux lazzis méprisants dont on l'accablait, pourvu qu'il mangeât bien, tout lui était indifférent. On lui avait donné pour emblème un âne entouré de chardons avec cette devise : Pungant dum saturent (i)!

Tous ces types, Rolet, Colletet, Montmaur, Saint-Amand,Patru, Huet, Le Mazier, Saint- Sorlin, Saint-Pavin, sont bien de Paris, je pense, et non de Rome.

C'est à Paris aussi que les prédicateurs en ce moment à la mode, au sortir des ergotismes dont le jeune poète a gardé rancune à ses

(i) Qu'ils piquent tant qu'ils voudront, peu importe, pourvu qu'ils me rassasient.

— ii4 — maîtres de Sorbonne, se sont donné le travers d'agiter dans la chaire les questions les plus abstraites de l'école, remplissant leurs sermons de citations bizarres entasse'es confusément, au point que le malin observateur répondra bientôt au Roi, qui lui demandait quel était un prédicateur, nommé Le Tourneux, auquel tout le monde courait:

— Sire, Votre Majesté sait qu'on court toujours à la nouveauté, c'est un prédicateur qui prêche l'Evangile (i).

Le souvenir des sermons qu'il a dû subir et des ennuis qu'il a essuyés sur les bancs de la Sorbonne, se venge en trois vers (2), qui, fustigeant le mauvais goût des prédicateurs goûtés par la coterie régnante, percent déjà la trouée

(1) L'histoire ajoute que le roi lui ordonnant d'en dire sérieusement son avis, Despréaux reprit : « Quand il monte en chaire, il fait si peur'par sa laideur, qu'on voudrait l'en voir sortir, et quand il a commencé à parler, on craint qu'il n'en sorte. » Pour achever d'expliquer comment le satirique a pu faire si grand cas de cet orateur, aujourd'hui bien oublié, ajoutons que ce Le Tourneux était en faveur dans le clan j anséniste

(2) Ou bien montez en chaire, et là, comme un docteur, Allez de vos sermons endormir l'auditeur:

C'est là que, bien ou mal, on a droit de tout dire.

lumineuse à travers laquelle les grands orateurs qui font la gloire du grand siècle, lesBourdaloue, les Bossuet, etc., arriveront bientôt à occuper dans l'opinion le rang d'honneur usurpé par les favoris de la préciosité.

La satire sur les Embarras de Paris faisait d'abord partie de la ire satire, et vraisemblablement Boileau les lut toutes deux, comme formant un tout, quand il alla soumettre au verdict des oracles de l'hôtel de Rambouillet les Adieux d'un poète à la ville de Paris. On lui conseilla de séparer la satire en deux, et celle-ci, plus tard, dans la distribution de ses œuvres, devient la sixième, bien qu'elle soit la seconde, ou mieux, qu'elle fasse partie delà première dans l'ordre chronologique de composition.

C'est de celle-là surtout que les critiques chagrins ont déploré la faiblesse, l'inexpérience et l'ennuyeux. Tout au plus, les plus

— i ib — indulgents estiment-ils que « ce thème d'écolier inge'nieux », cette version assez médiocre de Juvénal et de Martial qui tous deux avaient décrit les embarras de Rome, méritait l'attention, comme plaidait La Harpe (i), au point de vue de la versification et du style (2).

Le bon sens instinctif des écoliers a depuis longtemps réagi contre ces injustices du préjugé, et, sans méconnaître ce que les œuvres suivantes du satirique ont de bien autrement parfait, les jeunes mémoires qui retiennent à plaisir les jolis vers des Embarras de Paris, comme ceux du Repas ridicule, protestent

(1) Il faut, disait La Harpe, répondant à une critique de Voltaire, considérerles premières satires sous différents rapports. S'il s'agit de l'intérêt du sujet, la difficulté de la rime, les embarras de Paris, un mauvais repas, etc., peuvent n'être pas des objets fort attachants pour la postérité.... Mais il s'agit ici de versification et de style, et, sous ce point de vue, notre langue n'avait encore rien produit d'aussi parfait {Lycée, vi, 191).

(2) Le sujet, d'ailleurs, n'est pas si enfantin et si puéril. « Une satire sur les embarras de Paris, dit M. Aubertin, n'était pas alors une exagération poétique. Il n'y avait ni propreté ni sûreté dans cette ville ; un conseil de police fut organisé par Colbert, et placé sous la direction de son oncle Pussort. Il s'occupa immédiatement de la propreté des rues, et, sans s'inquiéter des murmures du peuple, il fit dé-

— ii7 — contre ces plaidoiries qui réclament si inutilement l'indulgence pour ces œuvres d'extrême jeunesse.

On raconte que Voltaire, lisant à haute voix le début de la satire, ces vers « travaillés avec un art prodigieux », comme disait. Lebrun, en riait méchamment et faisait volontiers cette remarque qu'il a fini par imprimer :

— Si Boileau avait vécu alors dans la bonne compagnie, elle lui aurait conseillé d'exercer son talent sur des objets plus dignes d'elle, que des chats, des rats et des souris.

Voltaire en parlait bien àsonaise! Boileau dé-

truire les escaliers extérieurs et les saillies des maisons qui obstruaient la voie publique. La ville fut éclairée par 5,ooo fanaux. Le lieutenant de police, la Reynie, fit paver toutes les rues. De nouveaux quais furent construits, les anciens réparés, et une garde continuelle, à pied et à cheval, veilla à la sûreté des Parisiens. L'importance de ces réformes suffit à indiquer le nombre et la gravité des inconvénients alors attachés au séjour de Paris, etprouve en même tempsque ces descriptions poétiques sont moins frivoles qu'on ne le croit ordinairement. En décrivant en 1660 (c'est l'année de la publication de cette satire) les embarras de Paris, Boileau ne s'exerçait pas sur un thème d'écolier ingénieux, il traitait un sujet qui attirait et méritait l'attention vigilante du gouvernement. »

— n8 — critce qu'il voit et ce qu'il e'prouve à vingt ans. Peut-être, n'eût-il pas demandé mieux que de se représenter au sein du luxe et du confortable cher au fils d'Arouet. Mais, de bonne foi, qu'y pouvait-il ? « Pour compagnons de table, rappelle justement M. Bizos, Boileau avait eu son père, rigide et triste, portant le poids d'un double veuvage, absorbé par les soucis du greffe, et ses frères dédaigneux ou taquins ; au lieu de caresses, il avait eu les cris d'une vieille gouvernante acariâtre ; une mansarde délabrée, ouverte à tous les vents, mouilléepar la pluie, au lieu des grands appartements de la place Royale, des meubles somptueux et des riches tentures. En tout cas, Voltaire, né dans le même quartier de Paris, s'il se fût reporté au temps de son enfance, n'eût pu nier la vérité et la couleur locale du tableau de la grande ville retentissant de mille bruits au point du jour :

J'entends déjà partout les charrettes courir, Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir....

On a réclamé, contre rénumération des

— iig —

Embarras si plaisamment décrits par le jeune peintre littéraire, même au nom de l'archéologie. Pour un peu, à entendre ces férus d'archaïsme documentaire, le satirique aurait dû condenser là une série de Mémoires contemporains sur le pavé de Paris.

— Sans doute, a-t-on dit, ce sont là des vers d'une forme remarquable ; mais tout cela est, comme tout le reste, beaucoup plus imité d'Horace et de Juvénal que composé de sentiment et pris sur le fait. La satire de Boileau ne constitue pas un précieux monument d'archéologie pittoresque. Pour avoir une idée de Paris au xvne siècle, mieux vaut lire le Paris ridicule de Claude le Petit, la Ville de Paris par Berthod, les Tracas de Paris par Guillaume Golletet, la Foire Saint-Germain de Scarron, et autres opuscules burlesques, qui le plus souvent ne sont pas de la poésie, même du style français, mais qui offrent aux yeux des tableaux vivants et précis de la capitale dans les premières années du règne de Louis XIV.

Où peut mener cependant l'esprit de système? Ne voilà-t-il pas bientôt [qu'il nous

faudrait donner la préférence aux « tableaux vivants » des Berthod, des Colletet et de tous ces écrivailleurs contemporains de Boileau, si vivants en vérité que personne n'a garde d'y toucher !

Gardons-nous donc de ces exagérations de parti pris, et, redisons-le avec l'admirateur des premiers écrits de Boileau, que nous citons avec complaisance, parce qu'il a dit le mot juste et vrai: « Pour moi, je trouve, au contraire, qu'il y a dans la pièce de Boileau unepartie anecdotique et personnelle, traduite certainement avec l'exagération du satirique, mais ne descendant pas jusqu'à la farce, utile par conséquent pour contrôler les assertions des écrivains burlesques. Ce n'est apparemment pas le mont Aventin ou la rampe de Suburra que Boileau nous met sous les regards, mais Paris, et cette partie de Paris, principalement, qui s'étend du Pont-Neuf au Pont-au- Change. Voici bien le carrefour de la rue Dauphine avec ses embarras de voitures, de piétons, de marchands, de charlatans, de crieurs de tous les métiers. Ces couvreurs qui, perchés sur les toits, en laissent pendre une

croix de lattes pour avertir de prendre garde à eux etdepasser vite — cequin'empêchepas qu'il y ait souvent des gens blessés — ne sont pas des Romains, j'imagine. Ce Guénaud, qui était alors le médecin leplus célèbre et qu'on voyait sans cesse à cheval dans les rues, éclaboussant lespassants,n'estpasnonplusun contemporain d'Auguste ou de Trajan. Le Marché-Neuf n'a jamais été sur les bords du Tibre, mais entre le pont Saint-Michel et lepetit pont del'Hôtel- Dieu. Les voleurs qui, dès que la nuit tombe, assassinent et dépouillent au pied de la statue d'Henri IV, ne sont pas les clients du préteur urbain, mais de M. le lieutenant général de la police La Reynie. »

Telles furent donc au vrai les deux satires que l'Hôtel des Précieuses dédaigna, peutêtre par instinct prophétique. Des lèvres de ce jeune homme encore imberbe, allaient tomber en effet d'autres oracles, plus sûrs et plus écoutés que les oracles accrédités chez

Mme de Rambouillet. Cet écolier, qui s'essaie à des versions de Juvénal ou d'Horace, sera demain le législateur du grand siècle littéraire. En vain, traitent-ils d'essais enfantins ces descriptions écrites en un style si pur et si exempt de l'afféterie alors régnante, la faveur du public salue, en 1 660, les satires des Adieux à Paris et des Embarras de Paris, comme elle acclama, en i665, cette autre satire du Repas ridicule, dont il nous faut dire encore un mot, avant de laisser ce sujet.

Le jeune satirique y parla, comme dit Voltaire, a d'un fort mauvais repas en très beaux vers ». Les envieux s'en allaient, répétant que tout cela était traduit d'Horace. Le bon sens du public estimait que, traduit ou non, le dessin était ferme et le pittoresque achevé dans ces vers qu'on récitait partout :

Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques S'élevaient trois lapins, animaux domestiques, Qui, dès leur tendre enfance, élevés dans Paris, Sentaientencorle chou dont ils furent nourris...

Il pouvait bien se faire qu'un poète eût parlé déjà, en latin, des lapins chers aux Parisiens;

ceux-ci reconnaissaient leur goût pour la gibelotte et savaient gré au jeune poète d'en avoir parlé en français aussi intelligible. Ils devinaient d'instinct que l'accusation devait porter à faux,quand ils retrouvaient, avec la description de leurs usages et de leurs mets favoris, des noms propres qu'il eut été bien difficile à Horace ou à Juvénal d'introduire dans leurs vers, à moins de prophétiser à Rome le Paris de 1660.

L'amphitryon du repas n'était pas nommé, mais, à ce teint

dont la couleur fleurie Semblait d'ortolans seuls et de bisques nourrie, Où la joie en son lustre attirait les regards, Et le vin en rubis brillait de toutes parts,

chacun reconnaissait le comte de Broussin, dit le Roi des gourmands.

D'autres étaient nommés, comme Villandri, gentilhomme de la Chambre du Roi, buveur et mangeur réputé ; le commandeur de Souvré, une autre fourchette remarquable et bien connue, et le pâtissier-traiteur de la rue de la Harpe, ce Jacques Mignot dont Boileau fera

la fortune (i) rien qu'en affirmant aux Parisiens, ses victimes, que dans le monde entier Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.

Tout Paris à ce moment parlait du Tartufe, interdit à la scène, et d'autant plus couru qu'il avait, grâce à la censure, l'attrait du fruit défendu. Molière le lisait dans les maisons, où on l'invitait. L'amphitryon de Boileau n'avait garde de l'oublier, pas plus que Lambert, le fameux musicien Lambert, fort bon homme qui promettait à tout le monde de venir et ne venait jamais.

Hélas ! au lieu de Lambert et de Molière, l'invité trouva deux provinciaux attardés en fait .sde nouvelles littéraires, qui ne savaient pas encore que Boileau était en train de démolir pierre à pierre l'hôtel de Rambouillet, ce temple démodé où les oracles de céans

(i) Mignot avait la charge de maître-queux delà maison du Roi. Il se crut offensé et porta plainte. Les magistrats le renvoyèrent en riant. Il fit alors imprimer la satire de Gotin contre Boileau et en enveloppa ses biscuits, qui jouissaient d'une grande réputation. Boileau lui-même en envoya chercher pour se divertir avec ses amis. Plus tard, Mignot, tout fier de son succès, avouait qu'il lui devait sa fortune.

s'étaient donné le tort de méconnaître le génie du novateur. Les malheureux en étaient encore à Mlle de Scudéry, comme modèle de beau parler.

Ils m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compli-

[ments.

Le trait resta et la « demoiselle, auteur du cet ouvrage », comme disait avec une solennité railleuse le satirique, dut comprendre que les dix tomes du Cyrus allaient demeurer ensevelis chez les « nobles campagnards ».

L'abbé Cotin reçoit aussi en passant son coup de boutoir, et le garde.

D'autres types parisiens sont désignés plus vaguement. C'était plaisir, paraît-il, d'entendre disputer, dans les salons et les ruelles, pour savoir s'il fallait reconnaître Balthasar de Lyonne dans ce hâbleur « à la gueule affamée » venu, comme fera plus tard un président bien connu du xvine siècle (i),

(i) Il faisait comme « le hâbleur ». Lorsque, de son château, il apercevait une fumée épaisse s'élever de celui du marquis, son voisin, il se hâtait de traverser la rivière, et de faire un trajet considérable pour prendre part au festin annoncé par cet heureux signe.

au festin ridicule, « conduit par la fumée ». C'est que l'audacieux jeune homme ne respectait rien, pas plus les Précieux et les Précieuses, que les gourmands les plus aristocratiques, même les trois grands seigneurs « profès dans l'ordre des coteaux (i) », célèbres par leurs discussions éternelles sur le mérite des vins des coteaux des environs de Reims. « Ils avaient, dit plaisamment Boileau dans une note, chacun leurs partisans (2). »

La fin de la satire, où les gloires littéraires du moment sont si comiquement discutées,

(1) Le commandeur de Souvré, le duc de Mortemart et le marquis de Sillery. Grands amateurs de la bonne chère, ils raffinaient sur tout, ne voulaient boire que du vin des trois coteaux d'Aï, d'Haut-Villiers et d'Avenay, ne mangeaient que du veau de rivière, ne voulaient que des perdreaux d'Auvergne, etc. Cizeron-Rival dit que les trois « profès » étaient le marquis de Bois- Dauphin, le comte d'Olonne et l'abbé de Villarceaux.

(2) Un avocat en renom, Bonaventure Fourcroy, voulut, par mode de plaisanterie, donner un repas semblable au « festin ridicule ». Despréaux, qui était invité, convint qu'un pareil repas était plus agréable à décrire qu'à manger.

porta le comble à la mauvaise humeur du noble hôtel. Il eut le tort de le trop laisser voir, et les critiques chagrins firent plus en faveur du nouveau venu que son mérite croissant.

On se disputait le plaisir et bientôt l'honneur de l'avoir à dîner, car c'était un gai convive et un joyeux compagnon, quoi qu'en dise la légende (i).

D'ailleurs, il payait son e'cot de la plus amusante façon du monde. Bien plus même que Molière avec son rôle de Tartufe à domicile, et ainsi que Lambert avec ses chansons, Boileau délectait les convives en récitant les satires, que longtemps il se refusa à laisser imprimer. (2).

(1) Jeune et indépendant, Boileau se montrait plein d'entrain social et aussi de franche gaîté dans le monde. C'est lui qui a dit, à cette époque de sa vie que la légende s'obstine à nous représenter chagrine et morose, comme le furent son enfance et sa vieillesse : « On devrait ordonner le vin de Champagne à ceux qui n'ont pas d'esprit, comme on ordonne le lait d'ânesse à ceux qui n'ont point de santé : le premier de ces remèdes serait plus sûr que l'autre 1 »

(2) Comme il ne voulait pas faire imprimer ses satires, raconte Louis Racine dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine (p. 7), tout le monde le recherchait pour les lui entendre réciter.

« Il savait contrefaire ceux qu'il voyait, raconte Louis Racine, jusqu'à rendre parfaitement leur démarche, leurs gestes et leur ton de voix. »

Son débit excellent et animé donnait aux satires un relief qui en faisait comme autant de petites comédies de salon, avec un sel piquant et une finesse de débit incroyables, car il avait, dit Sainte-Beuve, cet art du débit, « qui rendait au vif l'inspiration, parlait à l'œil, à l'oreille, et riait de tous points à l'esprit ».

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