CHAPITRE IV
CHAPELAIN DECOIFFE
Sommaire. — Je l'attacherai au Mont-Fourchu. — La Pucelle devant Pluton. — Comment l'œuvre de Chapelain fut accueillie à son apparition. — Chapelain. — Boileau le harcelle sans pitié. — Colère et terreur du vieux poète. — Comment il se vengea. — Répliques victorieuses de Boileau. — Les oreilles de Midas. — Les objections des avocats de Chapelain. — Le glas.
e vous y trompez pas, M. de <| Montausier est son partisan déclaré, M. Colbert lui fait de fréquentes visites.
— Eh bien, répondit Despréaux à l'ami qui lui conseillait de ne point « fourrer Chapelain » dans ses satires, quand il serait visité du Pape, je soutiens ses vers détestables. Il n'y a point de police au Parnasse, si je ne vois
— i3o — cepoète-là attaché quelque jour au Mont Fourchu (i).
Avant d'ailleurs de le « fourrer dans ses satires » imprimées, Boileau avait déjà égayé ses amis sur le compte de « ce poète-là », en leur lisant un Dialogue en prose, qui divertissait les compagnies et qui est bien effectivement la plus divertissante (2) pièce qu'on puisse lire.
Tous les personnages, tous les héros des romans et des pièces alors en vogue, de La Calprenède, de M,le de Scudéry, de Quinault, de l'abbé de Pure, y défilent devant Pluton et
(1) Molière, qui était présent à cette saillie, la trouva digne d'être placée dans le Misanthrope, à l'occasion des vers du sonnet d'Oronte :
Je soutiendrai toujours, morbleu, qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits...
(2) Boileau faisait le plus grand cas de son Dialogue, et plusieurs fois, nous apprend-il lui-même, il le récita avec applaudissement dans les meilleures compagnies. « Sous le voile d'une fiction en apparence badine, folle, outrée, où il n'arrive rien qui soit dans la vérité et la vraisemblance, dit-il à ses lecteurs, je leur donne peut-être ici le moins frivole ouvrage qui soit encore sorti de ma plume. »
— i3i — parlent au dieu des enfers, chacun dans son jargon spécial.
La Pucelle de Chapelain ne pouvait manquer à cette revue générale. Elle s'avance, « si lourde de sa personne et si pesamment armée », que le monarque infernal a de la peine à reconnaître la « vaillante fille », et la traite avec le dernier sans-gêne.
PLUTON
« Je lui trouve la physionomie bien plate, et bien peu digne de tout ce qu'on dit d'elle.
DIOGÈNE
« Elle tousse et s'approche de la balustrade. Ecoutons. C'est assurément une harangue qu'elle vous vient faire, et une harangue en vers. Car elle ne parle plus qu'en vers.
PLUTON
« A-t-elle du talent pour la poésie ?
DIOGÈNE
« Vous l'allez voir. »
Et voilà que, pour montrer son talent, la Pucelle débite à Pluton un centon, composé avec des hémistiches pris au hasard dans
Chapelain, en forme de harangue, dont l'effet est du dernier comique.
« O grand prince, que grand dès cette heure j'ap-
[pelle.
Il est vrai, le respect sert de bride à mon zèle ; Mais ton illustre aspect me redouble le cœur, Et, me le redoublant, me redouble la peur. A ton illustre aspect mon cœur se sollicite, Et, grimpant contre mont, la dure terre quitte. Oh' que n'ai-je le ton désormais assez fort Pour aspirer à toi sans te faire de tort! Pour toi puissé-je avoir une mortelle pointe Vers où l'épaule gauche à la gorge est conjointe, Que le coup brisât l'os, et fit pleuvoir le sang De la tempe, du dos, de l'épaule et du flanc !»
Pluton, ahuri, demande :
« Quelle langue vient-elle de parler ?
DIOGÈXE
« Belle demande ! français. ■
PLUTON
« Quoi ! c'est du français qu'elle a dit ? Je croyais que ce fût du bas-breton ou de l'allemand. Qui lui a appris cet étrange francais-là?
DIOGENE
<( C'est un poète chez qui elle a été en pension quarante ans durant.
PLUTON
« Voilà un poète qui l'a bien mal élevée !
DIOGÈNE
« Ce n'est pas manque d'avoir été bien payé, et d'avoir exactement touché ses pensions.
PLUTON
« Voilà de l'argent bien mal employé. Eh ! Pucelle d'Orléans, pourquoi vous êtes-vous chargé la mémoire de ces grands vilains mots, vous qui ne songiez autrefois qu'à délivrer votre patrie, et qui n'aviez d'autre objet que la gloire? »
Sur quoi, la pucelle se redresse, à la façon dont Chapelain l'a travestie, et s'écrie :
« La gloire !
Un seul endroit y mène, et de ce seul endroit Droite et roide...
« Ah ! s'écrie à son tour Pluton, ah ! elle m'écorche les oreilles. »
- i34- Mais, la harangueuse ne se déconcerte pas pour si peu. Elle continue :
* Droite et roide est la côte et le sentier étroit. »
Et Pluton, de plus en plus ahuri, de jurer qu'elle lui rompt la tête, en s'écriant: « Quels vers, juste ciel! »
Nous sourions aujourd'hui de la confiance de Chapelain en ce talent dont Boileau a fait toucher au doigt la nullité prétentieuse. Mais reportons-nous à l'époque où le satirique lui porta les premiers coups. Chapelain avait pour lui, comme il disait, « la voix du commun », c'est-à-dire « la voix de Dieu ». Son génie était célébré sur tous les tons, en vers et en prose, par les plus beaux esprits du temps et par « les gens de la première qualité » . On attendait saPucelle comme le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre.
« Après vingt ans d'attente, le poème si désiré sortit des presses d'Augustin Combé, le i5 décembre i655, et parut dans les premiers
— i35 — jours de Tannée i656. Majestueux et solennel, il se présentait au public en un beau volume in-folio, orné en tête de chaque chant d'estampe d'Abraham Bosse, qui coûtèrent près de dix-huit cents livres, et précédé des portraits de Chapelain et du duc de Longueville gravés par Nanteuil. « D'abord, la curiosité « fit bien vendre le livre, dit Tallemant, et la « grande réputation de l'auteur y fit courir « bien du monde. » Le succès des Provinciales et de la Clélie, qui paraissaient à cette époque, fut même un instant éclipsé par la vogue du poème, et le libraire Gombé, pour répondre aux nombreuses demandes du public impatient, dut livrer pendant cette même année i656, deux autres éditions revues et retouchées, en format plus portatif, puis une quatrième en 1657. En même temps, on imprimait la Pucelle en Hollande, dans la collection des Elzeviers, suivant la copie de Paris, et l'on cite encore une contrefaçon qui parut à Leyde, chez Jean Sambix, en 1 656, ce qui porte à six le nombre des éditions du poème en moins de dix-huit mois. Durant près de dix années, c'est-à-dire jusqu'à l'apparition de la première
— i36 — satire de Boileau (i), les beautés éparses dans le cours du poème firent pardonner au poète la dureté générale de ses vers, et, sauf quelques épigrammes, on se tut plutôt que d'attaquer. Mme de Longueville, assistant à une lecture du poème, avait dit tout franchement: « Gela est parfaitement beau, mais cela est bien ennuyeux. » Le mot avait fait fortune, et on s'en tenait à cette appréciation, que Boileau consacra plus tard, dans sa troisième satire, en faisant dire à l'un des personnages du Repas ridicule:
« La Pucelle est encore une œuvre bien galante, « Mais, je nesaispourquoi, jebâilleenlalisant» (2).
Fils d'un notaire auChâtelet, et d'une mère qui rêvait pour lui la gloire de Ronsard, Jean Chapelain, d'abord traducteur de romans espagnols, quitta les lettres pour la médecine. Il reyint à ses premières amours et se fit connaître par quelques odes médiocres, où il y a
(1) La ire satire est de 1660, mais le passage à l'adresse de Chapelain n'est que de 1664.
(2) Kerviler, la Bretagne à l'Académie, p. 241 et 246.
cependant des traits heureux, comme quand il félicite Mazarin de mépriser les injures et les envieux.
Ainsi le haut Olympe à son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre Et garde son sommet tranquille et lumineux.
Sa réputation s'éleva si rapidement et si haut, surtout après la fondation de l'Académie française, à laquelle il proposa la rédaction du dictionnaire, que Thomas CorneiKe le citait comme une autorité à côté de Vaugelas, disant :
— Aucune finesse de notre langue ne lui est inconnue.
— Eh! répliqua Boileau agacé, que n'écritil en prose?
Sa prose^ en effet, était ferme, nette et nourrie, comme en font foi les lettres de Chapelain patiemment exhumées de nos jours par un érudit qui n'en est plus à compter ses victoires et ses réhabilitations du passé (i).
(i) M. Tamizey de Larroque, qui a publié avec une sagacité' parfaite l'énorme correspondance de Chapelain.
— i38 — Mais, le malheureux était possède' de la manie des vers : sa mère lui avait prédit la gloire de Ronsard, ses flatteurs intéressés (i) lui prédisaient la gloire de restaurer les lettres françaises
Et de Malherbe éteint rallumer le flambeau.
Il rêva d'être le poète national et de doter la France de son épopée.
De ce rêve insensé naquit le plan de la Pucelle. Trente ans il l'élabora, tranquille sur son sort tant que durait l'éclosion du chœf-d'œuvre, parce que le duc de Longueville l'avait doté d'une pension annuelle de deux mille écus pendant tout le temps de la composition du poème (2).
Quelques plaisantins trouvaient bien que la
(1) Il avait été chargé par Colbert de dresser la liste des hommes de lettres dignes d'être pensionnés du roi.
(2) Il ne publia en i656 que les douze premiers chants. Les derniers n'avaient jamais été publiés quand, en 1882, un éditeur d'Orléans, M. Herluison, a eu l'héroïsme de les tirer de la poussière où ils dormaient si bien à la Bibliothèque nationale. La gloire de Chapelain n'y a rien gagné.
— i3g — pension n'était sans doute pas étrangère aux retards apportés par le grand homme à satisfaire l'impatience du public (i). Ils ne se périr) Les mémoires du temps le représentent maigre et jaune, vêtu d'un manteau éraillé montrant la corde, faisant un singulier contraste avec les élégances de l'hôtel de Rambouillet, quand il apparaissait vêtu de son fameux habit colombin qui, avec ses passements de diverses couleurs fanées, avait l'air d'un arc-en-ciel voilé par de la poussière. Chez lui, il portait un justaucorps de taffetas noir moucheté, qui avait été jadis un cotillon de sa sœur. Il crachotait et toussait au coin d'un foyer, où les deux tisons éteints se regardaient toujours par-dessus les chenets d'un air mélancolique. Ménage, retournant pour la première fois chez Chapelain après 12 ans de brouillerie, prétendit avoir retrouvé, dans la cheminée, les tisons qu'il y avait vus 12 ans auparavant. On affirmait que pour répondre il se servait des enveloppes des lettres qu'il avait reçues. Il avait sans cesse la crainte d'être nommé directeur de l'Académie, parce qu'il était d'usage que le directeur payât de ses deniers un service funèbre en cas de mort d'un académicien. On pense bien que Chapelain ne négligeait pas les jetons que lui valait son assiduité aux séances. Un jour, il s'y rendait après une grande pluie ; il trouva un ruisseau si large que, pour ne pas payer le passage sur une planche posée là par un industriel improvisé, il entra dans l'eau à demi-jambe et y gagna une fluxion de poitrine qui, jointe à ses 79 ans, l'emporta le 22 février 1741 (G. Bizos, op. cit. 10e leçon.) Chapelain laissait plus de 400,000 livres d'économies à ses héritiers.
mettaient l'insinuation qu'à la sourdine et en lieux sûrs, car Chapelain, doué d'une sorte d'ubiquité, était partout et partout régnait en maître. Il est des mercredis de Mme de Rambouillet, des mardis de Sapho et des réceptions élégantes de Mme de Sablé. Il va fort assidûment aussi, et peut-être avec plus de plaisir, aux réunions qui se tiennent chez Ménage, Montmort, Lamoignon, ou chez les frères Du Puy, à l'hôtel de Thou. Il y a vraiment plaisir de voir toutes ses missives partir de Paris pour aller à Balzac, à Toulouse, à Caen, à Florence, à La Haye, apporter quelque nouvelle ou solliciter quelque renseignement (1). Il écrit toujours, il parle toujours, il est toujours et en tout le premier.
Déloger ce potentat des lettres françaises d'un trône usurpé, c'était une rude entreprise, et d'en avoir seulement la pensée dénote déjà une âme fièrement trempée.
Aussi, la stupeur fut grande chez le grand homme, si parfaitement convaincu de son immense supériorité, quand il se vit tout à
(1) Fabre, les Ennemis de Chapelain, introduction.
— i4i — coup devenu la cible des traits acérés de ce petit Despréaux, qui osait se mettre au-dessus de tous ses adorateurs prosternés, et, debout, bien en face, lui décocher tout son carquois :
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie. Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés, Soientdes moindres grimauds chez Ménage siffle's, Lui-même il s'applaudit, et d'un esprit tranquille Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile, Que ferait-il, he'las ! si quelque audacieux Allait pour son malheur lui dessiller les yeux, Lui faisant voir ses versetsansforceetsansgrâces, Montés sur deux grands mots comme sur deux
[échasses (i).
Ses termes sans raison l'un de l'autre écartés Et ses froids ornements à la ligne plantés ?
On ne pouvait viser plus juste.. Le géant fut étourdi etles adulateurs se pâmaient d'aise,
(i) Cette pittoresque comparaison rend à merveille l'effet produit par les assonances et l'emplacement des mots gigantesques qu'affectionnait Chapelain. Boileau, en exemple, citait volontiers le vers : De ce sourcilleux roc l'inébranlable cime,
et faisait remarquer comment le mot roc semble, en effet monté sur deux échasses, qui sont les deux adjectifs sourcilleux et inébranlable.
en cachette d'abord, puis moins timidement, puis très haut, quand, pour imiter la dureté du style de sa victime préférée, Boileau écrivait :
J'ai beau frotter mon front, j'ai beau mordre mes
[doigts, Je ne pais arracher du creux de ma cervelle Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelle.
Les protecteurs eux-mêmes, les puissants du jour dont on avait essayé de faire peur au jeune satirique, riaient à plaisir de l'exécution, comme ce jour où, chez le premier président de Lamoignon, l'audacieux critique improvisa un quatrain, pour mettre, disait-il, à la fin du poème, quand... elle paraîtrait :
Maudit soit l'auteurdur, dont l'âpre et rude verve, Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve, Et de son lourd marteau martelant le bon sens, A fait de méchants vers douze fois douze cents.
Lamoignon ne voulut pas attendre que la fin du poème eût paru. Il envoyachercherchez Billaine, le libraire qui le vendait, un exemplaire des 12 premiers chants de la Pucelle,
écrivit de sa main, sur la garde, les quatre vers de Boileau et renvoya le volume. Chapelain fut atterré.
Partout, en effet, dans les salons où il était jusqu'alors accueilli en roi de la littérature française, le pauvre Chapelain avait le déboire de rencontrer des mines éveillées, des sourires étouffés et des gens mal à l'aise. C'est que Boileau sortait de là et qu'on venait de l'entendre chanter, sur un ton langoureux et tendre du plus plaisant comique, une chanson de sa composition, qui disait :
Droits et roides rochers, dont peu tendre est la
[cime, De mon flamboyant cœur l'âpre état vous savez ; Savez aussi, durs bois par les hivers lavés, Qu'holocauste est mon cœur pour un front magnanime.
Chapelain eût volontiers jeté à la Seine Boileau et ses pareils. C'était le vœu de Montausier son protecteur, c'était aussi le sien; vœu impuissant dont riait le a jeune fou »,
— H4 — et dont il était le premier à se moquer dans ses vers de la neuvième satire :
mais tout n'irait que mieux,
Quand de ces médisants l'engeance tout entière Irait la tête en bas rimer dans la rivière.
En 1664, tout jeune encore, Boileau ouvre bruyamment les hostilités contre un ennemi presque septuagénaire. Dès la première satire, il malmène le vieux poète. En 1664, il siffle « ses durs vers », et, sans plus de détours, traite de « folie » sa manie de rimer. L'année suivante, en i665, il en fait l'égal de La Serre et le met à son côté dans le Repas ridicule; enfin, en 1667, il le compare à Midas. Puis, quand il Ta bien bafoué, il le plante là, comme un jouet dont il n'a plus que faire :
Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
Il y reviendra encore, malgré tous ses serments.
Furieux, hors de lui, tout frémissant d'indignation et de colère, le vieux poète traite, dans ses lettres, Boileau de « fripon », de « farceur ». Il est tout disposé, s'il le pou-
'ait, à décharger une grêle de coups de bâton ur les épaules du « nommé Despréaux (i) ». Il cherche à détourner l'attention. Si « le lommé Despréaux » l'attaque ainsi, c'est pour e venger des dédains du grand poète national :
— Je me suis attiré, écrit-il à Grcevius, la laine de certains petits poétastres qui me déhirent par des satires publiques, parce que s ne les ai pu faire comprendre dans la liste les gratifiés.
L'indépendant et audacieux jeune homme éplique aussitôt fièrement :
Que saurait-il produire ?
nterdire âmes vers, dont peut-être il fait cas, /entrée aux pensions où je ne prétends pas !
— Mais, ajoute Chapelain qui cherche vaitement à dissimuler son dépit sous un calme >eu sincère, je n'ai pas besoin de consolation à-dessus, et pourvu que vous et les gens qui rous ressemblent ne soient pas de leur seniment, j'irai mon train, je garderai ma tran- [uillité ordinaire, et, pour toute vengeance, e n'emploierai contre eux que le mépris !
(i) Fabre, op. cit., chap. 27 et 28, passim.
Le malheureux ! « Toujours tremblant d'effroi », il fait chasser son ennemi des salons où il garde encore quelque empire, il obtient, un moment, de Colbert, que le « privilège » nécessaire à l'impression sera retiré au satirique. Cela fait, il se console tout seul, avec l'approbation de trois ou quatre complaisants, qu'il remercie en ces termes, dans la préface de la dernière partie de son poème :
— Bien qu'en tout mon siècle, il n'y eût que trois ou quatre têtes bienfaites qui eussent bonne opinion de mon ouvrage, cerne serait assez pour n'en avoir pas moi-même une opinion mauvaise.
Il mourra, avec l'espérance d'être vengé, un jour, par la postérité !
En attendant, les bonnes âmes plaident en sa faveur les circonstances atténuantes :
— C'est un si brave homme ! Un cœur si généreux et si candide !
Il a tort, dira l'un, pourquoi faut-il qu'il nomme ? Attaquer Chapelain ! Ah ! c'est un si bon homme ! Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers ; Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût pas fait de
[vers.
— H7 — Il se tue à rimer ! Que n'écrit-il en prose ? Voilà ce que Ton dit. Et, que dis-je autre chose ? En blâmant ses écrits, ai-je d'un style affreux Distillé sur sa vie un venin dangereux ? Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète, Sait de Thomme d'honneur distinguer le poète.
Chapelain est un fort honnête homme, qui a prétendu îe contraire ? Mais, parce qu'on a toutes les vertus, faut-il se permettre impunément de faire de mauvais vers et les imposer à l'admiration béate du bon public ? Allons donc i
Qu'on vante en lui l'honneur, la foi, la probité, Qu'on prise sa candeur et sa civilité ; Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère, On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire. Mais que pour un modèle on montre ses écrits, Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits, Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire, Ma bile alors s'échauffe et je brûle d'écrire, Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier, J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier, Faire dire aux roseaux par un nouvel organe : Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne !
Le trait eut un succès inouï. Partout, sur son passage, s'il avait voulu tendre ses oreilles, Chapelain les eût entendu qualifier fort irrévérencieusement.
Boileau riait à cœur joie. Même, un jour, mis en gaîté par un feu roulant de bons mots à l'adresse du malheureux « décoiffé », Racine et Boileau firent gageure de se présenter chez la victime du jeune satirique.
Chapelain ne connaissait que trop celui-ci par ses écrits ; mais il ne le connaissait pas autrement, l'ayant perdu de vue depuis la présentation chez Mme de Rambouillet, restée comme un implacable souvenir dans la mémoire du jeune homme.
Racine, qui avait reçu du « plus rente des beaux esprits » des caresses et un beau présent sur les gratifications royales, imagina d'utiliser ses relations avec l'ex- « roi des auteurs », pour lui présenter M. le bailli de Chevreuse, un provincial de ses amis, qui,
— H9 — venu dans la capitale, n'en voulait pas partir sans avoir salue' Monsieur Chapelain.
La présentation eut lieu sans encombre. Le prétendu bailli s'en tira assez bien, et le pari semblait gagné, quand Chapelain eut la malencontreuse idée de mettre la conversation sur l'art dramatique. Il soutint de telles énormités et exalta si bien la comédie italienne au détriment de Molière, que le satirique se trahit. Il prit feu et parla avec une verve étincelante, se montrant beaucoup trop au courant de la littérature et des choses du théâtre, pour un provincial qu'il s'était donné et bien tenu jusque-là.
Racine, tremblant, leva la séance et brusqua la sortie, sans que Chapelain se fût aperçu de la plaisanterie. Il ne l'apprit que par le bruit public, car, tout Paris en fit des gorges chaudes.
Pour Boileau, il sortit de l'entrevue plus furieux que jamais contre les prétentions littéraires et le mauvais goût de cet affreux régent du Parnasse.
Quel tort lui fais-je enfin ? Ai-je par un écrit Pétrifié sa veine et glacé son esprit ?
— i5o — Quand un livre au Palais se vend et se débite, Que chacun par ses yeux juge de son mérite, Que Billaine l'étalé au deuxième pilier, Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier ? En vain contre le Cid un ministre se ligue, Tout Paris pour Ghimène a les yeux de Rodrigue ; L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer. Mais, lorsque Chapelain met une œuvre en lu-
[mière, Chaque lecteur d'abord lui devient un Linière ; En vain il a reçu l'encens de mille auteurs, Son livre, en paraissant, dément tous ses flatteurs. Ainsi, sans m'accuser, quand tout Paris le joue, Qu'il s'en prenne à ses vers que Phébus désavoue, Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en françois ; Mais laissons Chapelain pour la dernière fois !
Ainsi, c'est avec un souvenir de Corneille que l'impitoyable satirique achève sa victime, comme c'est avec une réminiscence du grand tragique qu'en i663, en compagnie de Furetière et de Racine, il avait imaginé l'amusante parodie qui, suivant la juste expression de M. Kerviler, « sonna le glas de la grandeur du Père de la Pucelle » .
— i5i — S'il faut en croire Ménage, Boileau écrivit le Chapelain décoiffé, comme il composa plus tard le Lutrin, pour égayer M. de Lamoignon, qui aimait les gens d'esprit et les recevait volontiers chez lui, à Paris ou à la campagne, dans sa terre de Bâville. « Il avait une belle mémoire, dit Ménage, et, dans les conférences qu'il tenait chez lui, il payait bien souvent plus de sa personne, sur-le-champ, que les autres avec toute leur pénétration. Il aimait les savants, mais il était délicat à les estimer pour tels; et, si les mœurs ne s'accordaient avec la science, on n'avait auprès de lui ni crédit ni entrée. Ce fut pour le divertir, plus que pour toute autre chose, que M. Boileau parodia quelques endroits du Cid sur Chapelain, Cassagne et La Serre. On en a bien ri partout (i). ;>
(i) Pour rester dans la vérité, nous devons ajouter que, le 20 décembre 1701, en écrivant à son ami Brossette, qui l'avait prié de revoir le Chapelain décoiffé, Boileau, devenu vieux, qualifiait assez durement cette œuvre de jeunesse : « A l'égard du Chapelain décoiffé, disait-il, c'est une pièce où je vous confesse que M. Racine et moi avons eu quelque part ; mais nous n'y avons jamais travaillé qu'à table, le verre à la main. Il n'a pas été proprement fait cur-
La scène se passe d'abord entre La Serre et Chapelain :
La Serre Enfin vous l'emportez, et la faveur du roi Vous accable de dons qui n'étaient dus qu'à moi ; On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.
Chapelain Les trois fois mille francs qu'il metdans ma famille
rente calamo, mais currente lagenâ, et nous n'en avons jamais écrit un seul mot. Il n'était point comme celui que vous m'avez envoyé, qui a été vraisemblablement composé après coup, par des gens qui avaient retenu quelques-unes de nos pensées, mais qui y ont mêlé des bassesses insupportables. Je n'y ai reconnu de moi que ce trait :
Mille et mille papiers dont ta table est couverte, Semblent porter écrit le destin de ma perte.
« Et celui-ci :
En cet affront La Serre est le tondeur, Et le tondu père de la Pucelle.
« Celui qui avait le plus de part à cette pièce, c'était Furetière, et c'est de lui :
ô Perruque ma mie!
N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie !
« Voilà, Monsieur, toutes les lumières que je vous puis donner sur cet ouvrage, qui n'est ni de moi, ni digne de moi. Je vous prie donc de bien détromper ceux qui me l'attribuent. »
Témoignent mon mérite, et font connaître assez Qu'on ne hait point mes vers pour être un peu
[forcés.
Cette plaisante pièce, où les vers du Cid sont gaîment travestis, fut bientôt entre les mains de tout le monde, à la ville, à la cour, et jusque dans les provinces.
Comme le célèbre monologue de don Diègue, celui de Chapelain, lorsque La Serre lui a arraché sa perruque, devint rapidement populaire :
O rage ! ô désespoir ! ô Perruque ma mie, N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie ! N'as-tu trompé l'espoir de tant de perruquiers, Quepourvoir, en]un jour, flétrir tant de lauriers(i)!
(i) Les mêmes auteurs voulurent compléter ce badinage. Un jour, à table, chez M. Hessin, frère de Mme de la Sablière, « à l'occasion de la comète qui parut à la fin de l'année 1664 », ils imaginèrent la Métamorphose de la perruque de Chapelain en comète. « Mauvaise allégorie, disait un de ces railleurs, parce que les comètes ont des cheveux, et que la perruque de Chapelain est si usée qu'elle n'en a plus. »
OTOTOTOTffOTfOTOT^