‹ BoileauChapitre 6 sur 12 · LE FOUET DU SATIRIQUE · texte numérisé non relu

LE FOUET DU SATIRIQUE

SoMMAiRE : La débandade du Parnasse. — S'il fallait du courage pour l'entreprendre. — La grande œuvre littéraire de Boileau. — Les principaux fuyards. — Le bienheureux Scudéry à côté de Chapelain décoiffé. — Une rencontre sur l'escalier dans la maison de Chapelain. — Le père de l'Enigme. — Deux logogriphes de Cotin. — Colère de Boileau. — Fureur impuissante de sa victime. — La Scudéry exécutée par Pluton. — Tous les héros des romans à la mode défilent devont Pluton.

— Les Concettis et les Covceptos. — Marini et Gongora.

— En quoi se montre le génie de Boileau. — Un rageur naïf. — Les succursales tardives de l'hôtel de Rambouillets'irritent etseliguentvainement contre Boileau. — Ce que valent ses satires. — Ce que leur doit le grand siècle.

ne gravure, placée en tête des satires dans une des plus belles éditions des œuvres complètes de Boileau, représente un mont, sans doute le Parnasse, avec un temple grec d'architecture harmonieuse au sommet, entouré d'un petit bois sacré, oasis qui couronne les sentiers

âpres et secs de Faîtière colline. Sur le penchant, un homme, armé de lanières lance'es en plein vent par une main puissante, se précipite, l'air fier, railleur et sévère, à la poursuite d'une foule de fuyards. L'un d'eux, le plus rapproché, tient deux énormes volumes sous son manteau, et baisse les épaules pour éviter le fouet; l'autre se retourne, en fuyant, pour tendre à l'impitoyable poursuivant un livre ouvert sans doute à la bonne page; un troisième s'abrite, irrité d'une fureur impuissante, derrière un gros rocher au pied duquel un poète à manchettes déchirées tombe pour ramasser sa perruque emportée par le vent ou le coup d'étrivières. Au premier plan, deux femmes suppliantes, l'une tournée en courant vers le donneur d'étrivières, l'autre les yeux levés au ciel comme pour crier vengeance de cet horrible traitement, s'enfuyent, comme le reste de la bande, déchirant leurs robes traînantes aux aspérités de la roche. L'ensemble est du meilleur comique. C'est Hersent qui l'a dessiné, et Leroux l'a gravé.

C'est bien là l'image du courage et de l'audace de Boileau.

Il en fallait effectivement beaucoup au satirique pour prendre en main, à son âge, les lanières puissantes avec lesquelles il pourchassa toute cette armée en déroute. Il ne s'agissait de rien moins, comme dit Sainte- Beuve (i), que de dire aux littérateurs les plus en vogue, aux académiciens les plus en possession du crédit :

— Vous êtes de mauvais auteurs, ou du moins des auteurs très mélangés. Vous écrivez au hasard ; sur dix vers, sur vingt et sur cent, vous n'en avez quelquefois qu'un ou deux de bons, et qui se noient dans le mauvais goût, dans le style relâché et dans les fadeurs.

L'œuvre de Boileau, ajoute le judicieux critique, ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la prose, de n'y rien souffrir qu'un bon jugement réprouvât.

« Qu'on se représente l'état précis de la poésie française au moment où il parut, et qu'on

(i) Op. etloc. cit. , p. 5oo.

- i57 la prenne chez les meilleurs et les plus grands. Molière, avec son génie, mène à bride abattue, La Fontaine, avec son nonchaloir, laisse souvent flotter les rênes, surtout dans sa première manière; le grand Corneille emporte son vers comme il peut, et ne retouche guère. Voilà donc Boileau, le premier, qui applique au style de la poésie la méthode de Pascal :

Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois (i). Il reprend la loi de Malherbe et la remet en vigueur; il l'étend et l'approprie à son siècle; il l'apprend à son jeune ami Racine, qui s'en passerait quelquefois sans cela ; il la rappelle et l'inculque à La Fontaine, déjà mûr; il obtient même que Molière, en ses plus accomplis ouvrages en vers, y pense désormais à deux

(i) On sait l'histoire de la 2me satire, celle que Boileau dédia à Molière sur Y Accord de la rime et de la raison. « Il était, raconte Brossette, chez M. de Broussin, avec M. le duc de Vitré et Molière. Ce dernier y devait lire une traduction de Lucrèce en vers français, qu'il avait faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria M. Despréaux de réciter la satire adressée à Molière ; mais, après ce récit, Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travaillait en ce temps-là. »

— i58 — fois. Boileau comprit et fit comprendre à ses amis que « des vers admirables n'autorisaient point à négliger ceux qui les devaient environner ». Telle est son œuvre littéraire dans sa vraie définition.

Mais, à côté des amis, il y avait une tourbe d'écrivains incorrigibles, qu'il fallait, à tout prix, chasser du temple et déloger des trônes qu'ils avaient usurpés, grâce à l'invasion du mauvais goût étranger et à la connivence de flatteurs intéressés ou incapables de discerner le vrai du faux, l'or du clinquant.

La tourbe est immense, et il serait téméraire d'en entreprendre un dénombrement exact (i) et complet. Nous préférons faire comme le

(i) Voici du moins les noms des principaux écrivains de son époque, que Boileau retrouvait toujours au bout de ses vers pour les faire malignement rimer, Quinault, Chapelain, les deux Perrault, Charpentier, La Calprenède, Hainault, Brébeuf, Boursault, Desmarets de Saint-Sorlin, Régnier-Desmarais, Triteville, Colletet, Linière, Pinchêne, Pradon, Boyer, Sauvel, Perrin, Bonnecorse, Scarron, Dassouci, Malleville, Gombaut, Tallemant, Le Clerc, Faret, Saint-Amant, Conrart, Rampai, Ménardie're, Corbin, du Souhait, Magnon, l'abbé de Pure, Ménage, Cotin, Cassagne, Scudéri, Neuf-Germain, La Serre, Le Pays, Montmaur, Pelletier, Saint-Pavin, Sainte-Garde, Bardin, Motin, La Morlière, etc., etc.

— i5g — dessinateur de la gravure et peindre les principaux d'entre tous ces malheureux fuyards.

Si Chapelain fait, sur le parcours de cette désastreuse débandade, une chute lamentable, perdant, avec l'haleine et l'écritoire, sa vieille perruque découronnée, Georges de Scudéry a beau montrer le poing au fouailleur qui se rit de ses vaines menaces et arrive, le fouet levé, sur le

Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume Peut tous les mois sans peine enfanter un volume.

Georges en vain se récrie, prétextant le succès de ses œuvres, l'impitoyable flagellateur refuse de s'incliner devant le verdict des libraires et des acheteurs

Ces écrits, il est vrai, sans art et languissants, Semblent être formés en dépit du bon sens, Mais ils trouvent toujours, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les

[lire !

La « stérile abondance » du flagellé, loin de trouver grâce devant le censeur, lui est imputée à crime. Hélas! qu'eût -il dit de nos jours, au seul aspect des alignements d'épithètes et des chocs innattendus de mots entassés à plaisir par les écrivains de l'école descriptive à outrance ! Gomme Scudéry, qui s'excusait en disant qu'il « avait ordre de finir », le sévère aristarque aurait-il admis l'excuse des honoraires d'auteur à tant la ligne, au rezde-chaussée des grands journaux avides du détail interminable dans les péripéties du feuilleton ou du roman attendu par l'abonné qui n'y regarde pas de si près, pourvu qu'on l'amuse et qu'on fasse durer le plaisir en suspendant plus longtemps l'intérêt.

Scudéry cultivait l'art de produire beaucoup de lignes. Il y trouvait l'occasion de déployer plus de verve et d'imagination que n'en reconnaît l'austère satirique. Il sortit des mains de Boileau meurtri et dépouillé, avec son Alaric déconsidéré au moins à l'égal de laPucelle (i).

(i) Dans le volume consacré à Corneille, nous avons de'jà peint ce Georges de Scudéry, que nous nous bornons dès lors ici à mentionner rapidement.

Chapelain et Scudéry firent la paire dans la déroute des poètes épiques, pourchassés par Boileau. Près d'eux, courait, en geignant, un petit collet, que le donneur d'escourgées semble cravacher avec prédilection : il le nomme jusqu'à dix fois dans une seule satire.

Charles Cotin naquit à Paris en 1604.

Chanoine de Baveux en i65o, il renonça à sa stalle pour ne pas priver salons et ruelles, dont il était l'oracle, de ses lumières. En i655, il était de l'Académie, et tout-puissant dans la distribution des faveurs de la compagnie.

Ils se rencontrèrent un jour avec Boileau, encore très jeune, mais ce fut dans l'escalier de la maison de Chapelain, que Racine et Boileau descendaient quatre à quatre, au sortir de l'espièglerie que nous avons déjà racontée. L'abbé Cotin ne reconnut pas le prétendu bailli, qui ne lui pardonna jamais la peur que son confrère Chapelain et luimême en survenant ainsi à l'improviste venaient de faire à son cher Racine.

Le téméraire qui tenterait de tirer de leur poussière deux fois séculaire les œuvres de Cotin, en serait récompensé par une constatation qui donne la mesure de la juste colère de Boileau contre cet idéal du mauvais goût et de la plus incomprise des médiocrités littéraires du grand siècle.

Il devait sa renommée à son goût pour les rébus, les charades, les logogriphes et les énigmes :

— Je suis, disait-il avec une risible fatuité, parmi les poètes français, le père de l'énigme.

Voici un échantillon de ce savoir-faire qu'il avait le front d'appeler poétique :

Mon père n'est pas laid encor qu'il soit tortu, Et nous avons tous deux une mère commune, Plus on me presse et plus j'ai la vertu De résister aux traits de la fortune, Et, quoique je sois libre et franc, On me fait sur la terre Une si grande guerre, Que les moinsinhumains s'abreuvent de mon sang

Ce logogriphe veut, paraît-il, décrire le

— i63 — Raisin, tout comme c'est le Verre que vise le quatrain suivant :

Celui qui détruit tout est celui qui m'engendre, Pourvu qu'on sache Fart de ménager le vent, Et que, par un souffle savant, On tire mon corps de la cendre.

C'est avec ces jolis vers de société que Cotin prétendait régner sur le Parnasse contemporain, à l'Académie comme dans les salons, où, méconnaissant souvent avec un incroyable sans-gêne les devoirs austères de son état, il dédiait à Mlle de Montpensier, àMmede Nemours, à toutes les Amaranthes et Iris à la mode, des vers peu honorables pour sa mémoire.

Comme on comprend, quand on vient de relire toutes ces fadeurs et ces insupportables jeux d'esprit, l'irritation de Boileau, s'écriant, dès ses premières satires :

Et que sert à Cotin la raison qui lui crie : N'écris plus, guéris-toi d'une vaine furie, Si tous ces vains conseils, loin de la réprimer, Ne font qu'accroître en lui la fureur de rimer ? Tous les jours de ses vers qu'à grand bruit il récite Il met chez lui voisins, amis, parents en fuite,

Car, lorsque son démon commence à l'agiter, Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter.

Mais Gotin était d'église et, qui plus est, prédicateur à la mode. Qu'importe au maître fouetteur?

On sera ridicule, et je n'oserai rire !

Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux,

Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux ?

Loin de les décrier, je les ai fait paraître;

Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître,

Leur talent dans l'oubli demeurerait caché.

Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché ?

Les défenseurs de Cotin essayèrent d'une diversion.

— Du moins, dirent-ils à Boileau, vous reconnaîtrez le savoir de M. l'abbé : il sait le grec, le latin, le syriaque, l'hébreu.

— Ah ! l'hébreu aussi, fit le malin satirique, on ne s'en douterait guère, en lisant sa traduction des Lamentations de Jérémie.

— Mon ami Cotin, reprenait Perrault, a prêché seize carêmes dans les principales églises de Paris.

— Eh bien ! répliqua Boileau, je le mets au défi d'imprimer ses sermons.

Perrault insista, racontant comment il avait été fort pressé par la foule aux sermons de Cotin, où Despréaux prétendait que les auditeurs étaient si fort à Taise, et il ajoutait, non sans naïveté, que, sans ce sermon, où quelques-uns de ses juges se trouvèrent, la justice, sur la requête des parents de l'abbé, allait le faire interdire.

— Pavé de l'ours, observa Boileau, puisque, grâce à M. Perrault, le public apprenait que la famille de l'abbé Cotin le considérait comme imbécile, puisqu'elle voulait lui donner un curateur.

Cotin exaspéré écrivit envers et prose contre son acharné détracteur, qui ne fit qu'en rire. A bout de ressources, le malheureux imagina de faire courir, sous le nom de Despréaux, qu'il appelait « le sieur Desvipereaux », une mauvaise satire, qui lui valut cette terrible épigramme :

En vain, par mille et mille outrages, Mes ennemis, dans leurs ouvrages,

— i66 — Ont cru me rendre affreux aux yeux de l'univers, Gotin, pour décrier mon style, A pris un chemin plus facile :

C'est de m'attribuer ses vers!

Le pauvre abbé finit par invoquer le bras séculier, se plaignant de ce que le roi laissait impunément circuler les œuvres d'un criminel, coupable de lèse-majesté divine et humaine.

Boileau ne se laisse pas désarçonner par ce nouveau trait. Il le raille avec un bonheur infini.

Qui méprise Cotin n'estime point son roi Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi ni loi.

Le nom du malheureux abbé (i) revient jusqu'à dix fois dans cette ixe satire, le chef-

(i) Molière l'a introduit, sous le nom de Trissotin, primitivement « Tricotin », dans sa comédie des Femmes savantes pour se venger de l'accusation portée contre lui par Gotin et Ménage auprès du duc de Montausier, au sortir de la première représentation du Misanthrope. Dans notre volume sur Molière, nous aurons l'occasion de narrer par le menu cette amusante histoire.

- iô7 d'œuvre du satirique, qui l'adresse à son Esprit.

Les rieurs eux-mêmes estimèrent que c'était excessif.

— Il faut voir, ditBoileau, je consens d'ôter tout ce qui sera de trop.

On s'assembla, on lut la pièce entière, on la relut, et on convint que le nom de l'infortuné était chaque fois si bien placé, qu'il n'y avait pas moyen de l'en retrancher une seule.

— Comme Mlle de Scudéry était encore vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans ma tête, et, bien loin de le faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne pas l'écrire et de ne point le laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à une fille qui, après tout, avait beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en croire tous ceux qui l'ont connue, avait encore plus de probité et d'honneur que d'esprit. Mais, aujourd'hui

— i68 — qu'eîîfin la mort l'a rayée du nombre des rivants....

C'est en ces termes de cruelle et quasi inconsciente naïveté que Boileau présente « enfin » au public ce Dialogue à la façon de Lucien, intitulé les Héros de roman, où le genre précieux, qui va de YAstrée de d'Urféà la Princesse de Cleves de Mme de Lafayette, est exécuté de main de maître.

Tout y passe, hommes, femmes et livres : Pellisson, le vilain magot de l'hôtel de Rambouillet qui, selon l'amusante remarque de Mme de Sévigné, « abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids » ; Mlle de Scudéry, noire de peau, les yeux bordés de rouge, la taille qui n'en finissait pas, l'allure et la voix masculine, une virago qui jouait sur la flûte des airs tendres ; La Calprenède, avec son roman en 23 volumes, qui ne souffrait pas d'être accusé de verbiage (i); Gomberville, qui passa sa vie à

(i) Richelieu eut un jour la hardiesse de dire qu'il trouvait le style de La Calprenède un peu lâche ; sur quoi le Gascon irrité de s'écrier : — « Cadédis, il n'y arien de lâche dans la famille de La Calprenède. »

réclamer l'ostracisme de la conjonction car(i), etc., avec des allusions au passage à ses autres victimes de la Satire contre les femmes, comme à cette femme du lieutenant criminel Tardieu, si avare qu'elle finit par rapiécer son jupon avec des thèses de satin offertes en hommage à son mari, dont le satirique a fait une si plaisante description :

Décrirai-je ses bas en trente endroits percés, Ses souliers grimaçants, vingt fois rapetassés, Ses coiffes d'où pendait, au bout d'une ficelle, Un vieux masque pelé, presque aussi hideux Peindrai-je son jupon, bigarré de latin, [qu'elle ? Qu'ensemble composaient trois thèses de satin : Présent qu'en un procès, par certain privilège, Firent à son mari les régents d'un collège, Et qui sur cette jupe, à maint rieur encor, Derrière elle faisait dire : Argumentabor !

Mais c'est la pauvre Mlle de Scudéry, enfin

^ (1) Il avait une haine spéciale pour l'infortunée conjonction, au point de se vanter de ne l'avoir jamais employée dans les cinq énormes volumes de son Polexandre. Il passait son temps, à l'Académie, à réclamer de ses confrères la faveur de voir enfin, de son vivant, rayer ce car abhorré du Dictionnaire.

rayée du nombre des humains, que la verve railleuse de Boileau déchire à belles dents.

Pluton commence par une déclaration de guerre contre l'afféterie et les propos mignards de la précieuse demoiselle et de sa compagnie.

— Ils parlent tous, dit le rude monarque infernal, un certain langage qu'ils appellent galanterie ; et quand nous leur témoignons, Proserpine et moi, que cela nous choque, ils nous traitent de bourgeois.

On a dit à Pluton que « cette pestilente galanterie )> a infecté tout son royaume et même les Champs Elysées, au point que les Cyrus et les Alexandre seraient devenus tout à coup « des Thyrsis et des Céladons », en la compagnie des auteurs récemment débarqués sur les rivages infernaux, « qui leur ont appris ce beau langage et en ont fait des amoureux transis ! » Pluton, qui a grand'peine à le croire, se décide à s'en assurer par lui-même et mande successivement les héros et les héroïnes des romans de la Scudéry.

Arrive Cyrus, qui pleure sur Mandane, sans pouvoir être consolé :

A-t-on jamais vu tant pleurer? s'écrie Pluton impatienté des jérémiades du malheureux Cyrus.

Il n'est pas au bout, réplique Diogène, puisqu'il n'en est encore qu'à l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris. Il a encore neuf grands tomes à faire ce joli métier.

Vient plus tard « ce grand borgne d'Horatius Coclès », comme dit irrévérencieusement Diogène, qui chante à un écho une chanson qu'il a faite pour Clélie :

Et Phénisse même publie

Qu'il n'est rien si beau que Clélie.

— Je pense reconnaître l'air, réclame le cynique, c'est sur le chant de Toinon la belle jardinière :

Ce n'était pas de l'eau de rose, Mais de l'eau de quelque autre chose.

Mais Horatius Coclès, trop occupé de sa chanson et ravi de son écho, répète son refrain, sans prendre garde aux reproches que

lui fait Pluton :

Hé ! Horatius Coclès, vous qui étiez

autrefois si déterminé soldat, et qui avez défendu vous seul un pont contre toute une armée, de quoi vous êtes-vous avisé de vous faire berger après votre mort ?

Clélie lui succède à l'audience du roi des Enfers, l'héroïne du fameux roman de la Scudéry. Pluton, qui en est resté à ses souvenirs d'histoire romaine, l'entretient de vaillance, de guerre, de rebelles. Clélie l'interrompt:

— De grâce, seigneur, les rebelles ne songent-ils point à exciter quelques troubles dans le royaume de Tendre? car je serais au désespoir s'ils étaient seulement postés dans le village de Petits-Soins. N'ont-ils point pris Billets-Doux ou Billets-Galants ?

Pluton, ahuri de cette géographie nouvelle, qui n'est autre, comme on sait, que celle de la carte du Tendre décrite dans le roman de Clélie, déclare qu'il ne comprend plus. Sur quoi, Clélie entame une dissertation :

— Il y a trois sortes de Tendre : Tendre-sur- Estime, Tendre-sur-Inclination et Tendre-sur- Reconnaissance. Lorsqu'on veut arriver à Tendre-sur-Estime, il faut aller au village de Petits-Soins, et...

Pluton l'interrompt à son tour et lui déclare qu'il ne sait « si ces trois villages et ces trois fleuves mènent à Tendre », mais qu'il lui paraît « que c'est le grand chemin des Petites- Maisons ».

Bien d'autres défilent, Lucrèce, Brutus,etc, Tous damerets, transis, méconnaissables.

Arrive enfin Sapho, la Scudéry elle-même qui s'est peinte sous le nom de « la fameuse Lesbienne ».

— Celle-ci, déclare Minos, est la plus folle de toutes. Elle a la mine d'avoir gâté toutes les autres.

Au portrait que Sapho fait de sa beauté, avec ses yeux « bordés d'un certain vermillon qui en relève prodigieusement l'éclat », Pluton se récrie :

— La laideur, dit-il, de ce portrait merveilleux, y est peinte dans toute sa perfection, c'est-à-dire dans toute sa beauté !

A la fin, n'en pouvant plus, le rude souverain ordonne une « escourgée » générale :

— Qu'on ne les épargne point, crie-t-il dans sa juste fureur, et qu'après qu'ils auront été abondamment fustigés, on me les conduise

— i?4 — tous, sans différer, droit aux bords du fleuve de Léthé; puis, lorsqu'ils y seront arrivés, qu'on me les jette tous, la tête la première, dans l'endroit du fleuve le plus profond, eux, leurs billets doux, leurs lettres galantes, leurs vers passionnés, avec tous les monceaux de ridicule papier où sont écrites leurs histoires. Marchez donc, faquins, autrefois si grands héros. Vous voilà arrivés au dernier acte delà comédie...

La sentence de Pluton, c'est Boileau, avec ses « escourgées » impitoyables, qui l'a exécutée sans appel ni rémission. Vainement, de nos jours, M. Cousin essaiera timidement de réclamer, la postérité fait comme les rieurs du dix-septième siècle. Elle se garde de tirer toutes ces fadaises et ce fatras romanesque du profond oubli où ils gisent à jamais.

Quelle erreur profonde de s'imaginer que la fustigation fût aisée! Le maître fouetteur dut attendre la mort de la demoiselle, avant de

- i75 publier son Dialogue composé depuis i665 ! Même après les Satires, même après les comédies de Molière, en 1672, un grand prédicateur, évêque et homme de goût cependant, Mascaron, avait écrit à Mlle de Scu-

déry :

— Je vous avoue que, dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez très souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard.

Boileau lui-même, qui le croirait? Boileau confesse être quelquefois « tombé dans le ridicule dont il accuse les autres », lui, par humeur, par goût, si naturellement ennemi de ce « grand fin », de ce « fin des choses », de ce « fin du fin », après lequel tout le monde courait alors.

Ah ! c'est que, à ce moment de notre histoire littéraire, de 1627 à 1660, avant les satires, tout avait été remis au hasard; et quoiqu'il y eût déjà des modèles, il n'y avait pas de doctrine, comme le dit si bien M. Nisard.

Il y avait des partisans attardés de Ronsard ■ fidèles au système de poésie facile qui permettait au Maître de faire, disait-il, 400 vers par

jour, et à Godeau, en un jour aussi, 3oo en stances de dix (i).

Il y avait aussi les disciples de Malherbe, les puristes, qui donnaient dans l'excès opposé, « rimaient richement des pauvretés, ou s'amusaient à emprisonner des pensées lâches et vagues dans les liens d'une métrique difficile, qui rendaient le contraste plus ridicule ».

Ajoutez à cela l'invasion du goût italien, pour plaire à Marie de Médicis et à ses amis d'Italie, guidés par le trop célèbre Marini, Tinventeur et le propagateur des concetti français, dont la faveur dans les ruelles et les salons prit les proportions d'une épidémie. C'est à qui rivalisera de ridicule dans l'imitation de cet Italien, peignant « un petit rossignol qui s'égosille pour surmonter un homme qui joue du luth, se perche sur sa tête et meurt enfin. — On l'enterre, dit Marini, dans le ventre creux du bois sonore. »

(i) Nisard. Histoire delà littérature française, t. II, chap. 6,passim. Magnon entreprenait, sous le titre & Encyclopédie, un poème qui devait avoir trois cent mille vers. Il y a i5o descriptions dans YAlaric de Scudéry ; celle de la bibliothèque d'un ermite forme près de la moitié du cinquième livre.

Puis, la mode tourne à l'espagnol, avec Gongora pour chef d'école. Ce fut alors « une sorte de défi général entre tous les poètes de l'Espagne et de l'Italie, à qui mettra en vers le plus de choses disparates et les choses les moins poétiques, la métaphore la plus extravagante, la pointe la plus énigmatique ». Ce fut la lutte entre Marini et Gongora, entre les concetti et les coticeptos.

« Les conceptos, s'écriait l'un des chefs du Gongorisme, sont la vie du discours, l'esprit de la parole ; ils ont d'autant plus de perfection qu'ils ont plus de subtilité. Il faut tâcher que les propositions embellissent le style, que les difficultés l'avivent, que les mystères le rendent curieux, les exagérations saillant, les renchérissements profond, les allusions dissimulé, les métaphores subtil ; que les ironies lui donnent du sel, les sentences de la gravité. »

A ces beaux préceptes, Balthasar Gracian ajoute des exemples de sa façon, comme cette description de l'arrivée de l'été par les constellations du Taureau et des Gémeaux :

« Après que, dans le céleste amphithéâtre,

- i78 le cavalier du jour, monte' sur Phlégon, a vaillamment pique' le taureau lumineux, lançant pour javelots des rayons d'or, et ayant pour applaudir à ses attaques la charmante assemblée des e'toiles, qui, pour jouir de sa taille éle'gante, s'appuient sur les balcons de l'aurore ; après que, par une singulière me'tamorphose, avec des talons de plume et une crête de feu, le blond Phébus, devenu coq, a préside' la multitude des astres brillants, poules des champs célestes, entre les poulets de l'œuf de Tyndare. »

Tous sacrifiaient à cet affreux gongorisme, même Lope de Véga, qui, après s'être bien moqué du nouveau style, qu'il appelait cultidiablesco, et dont il disait, après l'avoir imité dans un sonnet écrit de ce style :

Entends-tu, Fabio, ce que je viens de dire ?

— Parbleu, si je l'entends! —Non, tu mens, Fabio,

Car c'est moi qui le dis et je ne l'entends pas ;

sacrifiait, lui aussi, aux mignardises dont il riait, faisait de Polyxène « un lis immolé sur des autels rouges » ; du signe du Taureau, « le Taureau de Phénicie qui paît des étoiles

~ i79 ~ dans le céleste parc » ; du tonnerre, « l'artillerie céleste qui crache des balles de grêle » ; d'un aveugle ivrogne, « celui qui n'y voit goutte, quoiqu'il en bût beaucoup » !

Chacun, du plus au moins, sacrifiait à l'une de ces deux idoles, Marini ou Gongora. La France, au lieu de donner le ton aux lettres et au bon goût, le recevait de l'Italie et de l'Espagne. Bien hardi qui eût osé réclamer ! Personne d'ailleurs n'y songeait parmi les régents de la littérature française à cette heure.

C'est à ce moment que Boileau parut, la main armée de son fouet vengeur, l'âme débordante de colère et d'ironie, réclamant, au nom du vrai, du bien et du beau, la première place pour sa chère langue française. Là fut son titre à la reconnaissance du pays, sa gloire devant les lettres nationales, son courage et sa flère indépendance ! Là fut aussi son génie, car le génie seul se met au-dessus de son siècle, pour le dominer et le conduire, et, n'en déplaise aux détracteurs du satirique, les lettres françaises reconnaissantes gardent, avec un soin jaloux, la gloire de ce génie, qui révéla

au monde et à la nation leur puissance et leur incomparable royauté' sur d'indignes usurpateurs qui, trop longtemps, en avaient terni l'éclat et la pureté.

Voici bien maintenant un autre personnage ! Celui-là prétend changer de rôle. De fouetté il se fait fouetteur , de fuyard agresseur, et quel agresseur, grand Dieu !...

C'est l'homme de qui le maître pourchasseur a plaisamment écrit :

Pradon comme un soleil en nos ans a paru 1

Pradon, le rageur et naïf Pradon, qui intitule bravement son libelle : le Triomphe de Pradon, avec une belle gravure, représentant un affreux satyre attaché au pied d'un arbre, que frappe à coups redoublés un jeune et vigoureux Mercure, lequel figure Pradon fouettant Boileau. L'imprudent mêla ses attaques ridicules et ses critiques mesquines d'une charge non moins grotesque contre Racine :

— i8i — Si Boileau de Racine embrasse l'intérêt, A défendre Boileau Racine est toujours prêt ; Ces rimeurs faux-filés l'un l'autre se chatouillent Et de leur fade encens tour à tour se barbouillent.

« Se barbouillent » est du dernier galant ! Pour un précieux que la coterie prétendait opposer à Racine, la noblesse et la préciosité laissent en effet beaucoup à désirer dans les pamphlets qu'il dirigea si sottement contre « tous les ouvrages du sieur Despréaux ! »

Boileau estima que cette insolence méritait une volée de bois vert. Pradon l'eut et la sentit à diverses reprises, car la main vengeresse du satirique s'y reprit à plusieurs fois pour exécuter ce rival du grand Racine.

Tantôt il feint d'être épouvanté de son approche, car, on vient la lui annoncer :

Contre vos derniers vers on est fort en courroux, Pradon a mis au jour un livre contre vous. Et chez le chapelier du coin de notre place, A l'entour d'un castor, j'en ai lu la préface !

Tantôt, impatienté des efforts tentés par la coterie pour faire triompher la Phèdre de l'af-

freux rimeur sur celle de son ami, il s'écrie : Et la scène française est en proie à Pradon !

Ignare autant queprétentieux, Pradon ne savait ni géographie, ni histoire, ni grammaire. Il avait répondu au prince de Conti, qui lui reprochait d'avoir mis en Europe une ville d'Asie:

— Je prie Votre Altesse de m'excuser, car je ne sais pas trop bien la chronologie.

Boileau s'amuse de cette ignorance inconsciente, en introduisant dans ses vers une série de mots bien connus des humanistes : hyperbole, métaphore, métonymie :

Grands mots que Pradon croit des termes de chimie.

Un jour, chez son libraire Thierry, le malin observateur s'aperçoit que le marchand vient d'envelopper des livres de méditations dans les feuilles sans emploi des tragédies de Pradon, il s'en va, riant, écrire la tirade célèbre où il prédit aux méchants auteurs, fiers d'un succès dû à la cabale :

Vous irez à la fin, honteusement exclus, Trouver au magasin Pyrame et Régulus,

— i83 — Ou couvrir chezThierry, d'une feuille encorneuve, Les méditations de Buzée et d'Hayneuve.

Mais Pradon — Boileau n'a garde de l'oublier — Pradon n'est qu'un instrument aux mains de conjurés puissants et haineux, acharnés à la perte de Racine : le duc de Nevers, la duchesse de Bouillon, Mme Deshoulières,

Reste des beaux esprits jadis si renommés... De tous leurs sentiments cette noble héritière Maintient encore ici leur secte façonnière.

Hôtel de Bouillon, hôtel de Nevers, salon de Mme Deshoulières, succursales attardées du salon Rambouillet disparu sous les coups des vengeurs du bon goût français, c'est là que se sont réfugiés les mécontents et les vieilles perruques défrisées. C'est là que

les fades auteurs S'en vont se consoler du mépris des lecteurs.

C'est là qu'on loue à huis clos le temps passé, cet heureux temps du Tendre langoureux, et du Précieux tant ridiculisé par les jeunes.

- i84- Là du faux bel esprit se tiennent les bureaux : Au mauvais goût public la belle y fait la guerre, Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre.

Hors de lui, Pradon se livre alors aux invectives les plus grossières : « Noir sauvage encore sali de la poudre du greffe », « fléau des petits auteurs », « Attila des badauds » ; à tout propos, Boileau est comparé à un chien.

A bon droit par ton air, ton style et ta grimace, On te peut appeler le dogue du Parnasse.

« Qu'il prenne garde , criait-il avec des gestes de matamore, qu'en voulant toujours mordre comme un chien furieux, il n'en ait aussi la destinée ! »

Le duc de Nevers, son principal protecteur, menaça Boileau et Racine de leur donner des coups de bâton en plein théâtre ; sur quoi, le grand Condé fit dire au patron de Pradon qu' « il vengerait comme faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection. »

Arrêtons-nous. Aussi bien, Boursault, « de tous les auteurs que j'ai critiqués celui qui a le plus de mérite », dit Boileau qui finit par se réconcilier avec l'auteur de la Satire des satires, reviendra sous notre objectif, quand nous raconterons les mésaventures de Molière. Perrault et les autres conjurés dans la querelle des anciens et des modernes défileront plus tard devant nous. Il sera temps alors de faire leur connaissance. Nous n'avons déjà que trop empiété sur l'ordre chronologique, et le satirique est depuis longtemps l'auteur des Epîtres, que nous avons hâte de saluer, à l'apogée de son talent.

Volontiers d'ailleurs, avec un vieux panégyriste de Despréaux (i), nous dirions ici :

« Nous croyons inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà ? Devenues l'appui ou la

(i) De Boze, Hist. de VAcad. des inscript.

ressource de la plupart des conversations, combien de maximes , de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître dans notre langue ! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans celles des étrangers ! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes les éditions en étaient perdues !

Qu'on dise à présent tout le mal qu'on voudra de la méchanceté, des étroitesses, du parti pris, de la sévérité puritaine du satirique ; Sainte-Beuve, qui, lui aussi , en avait dit d'abord beaucoup de mal, répond aux héritiers des mécontentements laissés sur la route des fuyards par le fouet du satirique :

« Sans Boileau, que serait-il arrivé ? Les plus grands talents eux-mêmes auraient-ils rendu également tout ce qui forme désormais leur plus solide héritage de gloire ? Racine, je le crains, aurait fait plus souvent des Bérénice ; La Fontaine moins de fables et plus de contes ; Molière lui-même aurait donné davantage dans les Scapins, et n'aurait peut-être

- i87 pas atteint aux hauteurs sévères du Misanthrope. En un mot, chacun de ces beaux génies aurait abondé dans ses défauts. Boileau, c'est-à-dire le bon sens du poète critique, les contint tous, et les contraignit, par sa présence respectée, à leurs meilleures et à leurs plus graves œuvres. Savez-vous ce qui, de nos jours, a manqué à nos poètes, si pleins à leurs débuts de promesses et d'inspirations heureuses ? Il a manqué un Boileau... Aussi ces hommes de talent, se sentant dans un siècle d'anarchie et d'indiscipline, se sont vite conduits à l'avenant ; ils se sont conduits, au pied de la lettre, non comme de nobles génies ni comme des hommes, mais comme des écoliers en vacances. Nous avons vu le résultat (i). »

(i) Causeries du lundi, t. VI, p. 5u.

WWWVY^y^^Vy^VV *»''»' y^^y'^ *f>,T,,Tl*Î!',»',x' X*

Page 1