LES EPITRES
Sommaire. — La seconde période. — La raison chez un homme qui sentait en poète ce qu'il enseignait en théoricien. — Nous avons changé tout cela ! — Boileau chez Lamoignon. — Ce qui lui manquait à la campagne. — « Mes inclinations. » — Une visite au Père La Chaise. — Boileau épistolier.
ous voici à la seconde période de la carrière poétique de Boileau.
Elle s'étend de 1669 à 1677. C'est toujours le satirique, mais qui de plus en plus s'apaise, qui a des ménagements à garder, d'ailleurs, en s'établissant dans la gloire ; qui devient plus sagement critique dans tous les sens, et aussi plus philosophe dans sa vue agrandie de l'homme, capable de délicieux loisirs et des jouissances variées des champs,
- i89et dont l'imagination reposée, et nullement refroidie, sait combiner et inventer des tableaux désintéressés, d'une forme profonde dans leur badinage, et d'un ingénieux poussé à la perfection suprême, à l'art immortel (i).
C'est l'époque des Epîtres (2).
Bien supérieures aux Satires, elles firent la fortune de Boileau.
Pourquoi donc ces treize petites compositions, où le poète se montre si inférieur à Horace et à Pope pour la sensibilité, lui assurèrent-elles une si prodigieuse fortune, que les plus beaux génies de son siècle inclinaient leurs lauriers devant les siens?
M. Nisard en a donné le vrai motif.
— Certes, dit le profond et ingénieux critique (3), Boileau ne sent pas comme Virgile, comme Molière, comme Racine. Mais, s'il n'eut pas cette force de sympathie qui com-
(1) Gfr. Caus. du lundi, p. 5o6.
(2) Les deux premières épures sont de 1669. Boileau avait trente-trois ans. Les 9* et 8e sont de 1675 et les 7° et 8e de 1677. Les trois dernières, si inférieures par tant de côte's, sont presque de la soixantaine, en i6g5.
(3) Op. cit., liv. III, chap. 6.
munique au poète toutes les passions qu'il peint, et qui lui révèle le secret de ces « larmes des choses » dont parle Virgile, il connut la sensibilité de l'homme de Térence : rien de ce qui est de l'homme ne lui fut étranger. Ce qui n'a pas manqué à Boileau, en aucun endroit de ses écrits, c'est la faculté souveraine en toutes les choses de la vie comme en tous les ouvrages de l'esprit, sans laquelle l'inspiration n'est qu'une ivresse, la sensibilité qu'un désordre du tempérament ; c'est la raison. Aucun poète de son temps n'en avait reçu le don plus pleinement ; nouvelle preuve qu'il est une loi qui préside à la diversité des talents, et qui les approprie, selon les temps et les lieux, aux besoins de l'esprit humain. C'était à d'autres à donner les grands exemples de l'inspiration créatrice et de la sensibilité qui révèle au poète tous les secrets des passions. Boileau avait à fixer des esprits incertains, à réparer la poésie et à relever la condition du poète... Or, qui convenait mieux à cet emploi qu'un poète chez lequel dominait la raison? Aussi bien, la raison, dans Boileau, n'est plus la raison d'un
— igi — géomètre ; c'est celle d'un homme qui sentait en poète ce qu'il enseignait en the'oricien (i).
Dès la première des Epîtres, la versification du « poète théoricien », plus ferme et plus douce, plus flexible et plus dégagée, prend la précision et la vivacité des dialogues d'Horace. Relisez l'entretien de Ginéas et de Pyrrhus, ces autres vers si prestement jetés :
Hier, dit-on, de vers on parla chez le roi,
Et d'attentat horrible on traita la satire.
— Et le roi, que dit-il ? — Le roi se prit à rire.
L'Epître à M. l'abbé des Roches, écrite pour encadrer la fable de V Huître et les Plaideurs, annonce déjà La Fontaine.
Celle à M. Arnauld, l'ami de cœur, le patriarche révéré à l'excès par l'adepte du parti janséniste, s'éleva à une véritable hauteur d'éloquence contre a la fausse honte », ce
(i) Les Epîtres de Boileau, dit Voltaire, sont des chefs-d'œuvre de raison autant que de poésie.
« fatal fondement de tous nos maux », qui fait que
Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos
[vices.
Boileau s'y montre fin psychologue, quand il peint le libre penseur de son temps,
Qui ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.
C'était autrefois, dans les classes d'humanités, une fête, quand le professeur abordait l'analyse littéraire de la quatrième épître, Aujourd'hui, nous avons changé tout cela. Sous le beau prétexte que, dans le Passage du Rhin, Boileau « abuse étrangement de la fantasmagorie mythologique », justement démodée depuis cinquante ans, et parce que l'épître manque absolument de couleur locale, on passe vite, et on rougirait de s'arrêter aux beautés de détail qui ravissaient Laromiguière, Clément, Le Brun, et tant d'autres grands humanistes épris du charme de cette littérature polie et précise, heureux de la faire pour ainsi dire toucher du doigt aux élèves, ne fût-ce que pour les disciplinera l'harmonie du style, à la propriété des termes et aux exi-
— iç)3 — gencestechniques du goût, lequel, en définitive, n'étant pas autre chose qu'un sentiment exquis des convenances, demande, pour se former, a être soumis à la forte discipline classique dont Boileau est l'un des plus grands maîtres. Les survivants de 1826, qui entendirent Laromiguière analyser cette épître, se souviennent de la délectation avec laquelle le professeur en savourait chaque détail.
Au pied du mont Adule
Il disait ces vers avec une finesse de diction incroyable, puis s'écriait :
« L'oreille attentive jouit de l'harmonie des sons qu'elle entend ; l'imagination est arrêtée devant le tableau qu'on lui montre, tandis que la réflexion admire la savante méthode qui en a disposé les parties avec tant de goût (1). »
Clément faisait de même et analysait minutieusement son enthousiasme :
(1) Ces vers parfaits, disait La Harpe, ces vers admirables par la richesse des expressions, par le choix des épithètes et par la cadence, ces vers dignes de Virgile, valent mieux pour un connaisseur que trois ou quatre cents vers d'une facilité quelquefois brillante et le plus souvent fautive. {Lycée, vin, 2o5).
— IQ4 — — Quelle douceur, disait-il, quelle douceur dans cette période ! Le second vers (i) coupé avant le premier hémistiche, par ces mots : Le Rhin tranquille, imite heureusement le repos de ce Dieu. Le reste du vers, où il y a quatre syllabes longues, est coulant et soutenu. Le troisième (2) est plein de noblesse, et tombe négligemment par trois longues. Le dernier (3) est enchanteur par l'expression. Il est presque tout composé de longues. Outre cela, le premier hémistiche a trois pieds égaux qui rendent très bien cette douce mononie du bruit de l'eau qui endort. Le second hémistiche coule et entraîne doucement la voix pour marquer le cours paisible de ce fleuve. Yoytz comme cette mélodie tranquille est interrompue brusquement, pour représenter le sursaut d'une personne éveillée par un grand bruit : Lorsqu'un cri, etc. (4). N'est-on pas obligé de précipiter son haleine et sa voix
(0 Le Rhin tranquille, et fier du progrès de ses eaux,
(2) Appuyé d'une main sur son urne penchante,
(3) Dormait au bruit flatteur de son onde naissante,
(4) Lorsqu'un cri tout à coup suivi de mille cris Vient d'un calme si doux retirer ses esprits.
Il se trouble, il regarde, et partout sur ses rives Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives, etc.
pour prononcer ces vers où il n'y a presque rien que des syllabes brèves ? Peut-on ne pas sentir le contraste du mouvement lent et calme des premiers ?
Plus d'un lecteur sourit à ces enthousiasmes du régent occupé à peser, avec la gravité pédantesque d'un vieux cuistre de collège, toutes ces minuties indignes de la grande critique.
Il ne faut voir de près la cuisine de rien.
Et c'est la cuisine, la petite cuisine littéraire d'autrefois, que Laromiguière, Geoffroy, La Harpe et aussi Voltaire se complaisaient à regarder de si près.
Aujourd'hui, nous avons changé tout cela Ce que nous y avons gagné comme ampleur d'esthétique, compense sans doute largement ce que les lettres françaises y ont perdu de finesse, de correction et de propriété. C'est du moins l'avis de certains, qu'il serait téméraire de contredire. Contentons-nous, tout bas, de regretter le vieux système.
Est-ce à dire, pour cela, que nous ne regrettions, chez le poète des Epîtres, aucune lacune, et, parce qu'il est un des grands auteurs du grand siècle qui ont écrit le français avec le plus de pureté, oublierons-nous qu'il lui manque, comme dit Sainte-Beuve (1), l'émotion tendre, le sentiment vrai et naïf de la campagne? Il ne sait pas, en imitant Horace, voir comme son modèle s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, et paululum sylvœ super his foret.
C'était, avouons-le, le défaut de son temps. Et cependant, même alors, voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous un chêne ; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leurs fumiers, leurs colombiers et leurs basses-cours.
(1) Cfr Portraits littéraires, t.I, p. I2eti3.
Viendra plus tard un autre poète, le bon Ducis, qui habita, lui aussi, les mêmes champs que Boileau ; mais, comme il les verra autrement : « J'ai fait une lieue ce matin, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs et qui chantent !... »
C'est vrai, cela manque à Boileau, et pourtant, c'est encore Sainte-Beuve qui l'avoue, en 1677, dans YEpitre à M. de Lamoignon, le poète a su faire une description charmante de la campagne d'Hautille près La Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des champs, les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question
de saules non plantés Et de noyers souvent du passant insultés.
Mais ces accidents champêtres (1), et toujours
(1) « Puisque nous en sommes à ce détail, ajoute Sainte-Beuve, ne laissons pas de remarquer encore que la fontaine Polycrène, dont il est question dans la même épître et qui ouvre la vallée de Saint-Chéron, près de Bâville, fontaine chantée en latin par
et avant tout ingénieux, sont rares chez Boileau, et ils le deviennent de plus en plus avec l'âge.
tous les doctes et les beaux esprits du temps, Rapin, Huet, etc., est reste'e connue dans le pays sous le nom de fontaine de Boileau. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin a été abattu, il y a peu d'années. Etait-ce un présage ? » Emporté par cette idée, le poète romantique la développe en vers heureux :
Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,
Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,
Nous allions, repassant par ton même chemin
Et le reconnaissant, ton Epître à la main.
Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire,
Epris du flot sacré, je me disais d'y boire :
Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu
Avaient fait un lavoir delà source du dieu,
Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde
Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.
Mes guides cependant, d'une commune voix,
Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,
Hautes cimes longtemps à Pentour respectées,
Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées...
Etait-ce donc présage, ô noble Despréaux,
Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse ?
Est-ce de tes talents qu'aussi la gloire s'use,
Et que, reverdissant en plus d'une saison,
On finit, à son tour, par joncher le gazon,
Par tomber de vieillesse ou de chute plus rude,
Sous les coups des neveux, dans leur ingratitude?...
Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs...
Tu l'aurais su, Boileau! Toi, dont la pure idée
Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,
Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,
Comment aurais-tu fait dans nos temps incertains ?...
Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.
Lorsque, en 1695, dans YEpître à mon jardinier, il aura l'occasion de chanter la campagne, ce sera pour se livrer à son culte immodéré pour la périphrase, et triompher, comme en une gageure, de la difficulté de rendre élégamment les choses communes.
Inutile, sans doute, d'insister sur les remarques auxquelles ont donné lieu les autres Epitres de Boileau. Elles ont passé toutes entre les mains du lecteur et plus d'une est encore dans sa mémoire. Contentons-nous, dès lors, avant de quitter ce sujet, de rappeler la fameuse imitation d'Horace, que Boileau intitule Epître à mes vers et où il prétend fermer la bouche aux censeurs qui s'étaient acharnés contre ses derniers ouvrages et en particulier contre la satire des Femmes (1).
(1) Le grand Arnauld fit l'apologie de cette satire contre Perrault, qui s'était porté le champion du sexe outragé par le satirique. Boileau ne s'en tint plus de joie :
Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie!
Il conte, dans cette pièce, tout ce qu'il a fait depuis qu'il est au monde, rapporte ses défauts, son âge, ses inclinations, ses mœurs, dit de quel père et de quelle mère il est né; marque les degrés de sa fortune, comment il a été à la cour, comment il en est sorti, les incommodités qui lui sont survenues, les ouvrages qu'il a composés.
Boileau avait une prédilection très prononcée pour cette épître, qu'il appelait « mes inclinations ». Il en écrivait lui-même un peu naïvement à Maucroix :
— Croiriez-vous, monsieur, qu'un des endroits où ceux à qui je l'ai récitée se récrient plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose, sinon qu'aujourd'hui j'ai cinquante-sept ans... Cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse est venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargé de deux ans.
Voilà bien l'adorateur de la périphrase.
C'est l'ami d'Arnauld qui triomphe dans la douzième et dernière Epître adressée à l'abbé Renaudot et traitant, en vers, reconnaissonsle, peu récréatifs, de l'amour de Dieu.
Cette épître valut au poète l'un de ses derniers triomphes, et une satisfaction dont il ne vient pas à bout de redire toute la plénitude dans la longue lettre qu'il écrit à Racine, au mois d'octobre 1697, pour lui raconter l'accueil que lui a fait le Père de La Chaise.
Il répète d'abord complaisamment tout ce
que le Père a dit :
— Pour moi, je suis demeuré dans le silence. Enfin, lorsqu'il a cessé de parler, je lui ai dit que j'avais été fort surpris qu'on m'eût prêté des charités auprès de lui, et qu'on lui eût donné à entendre que j'avais fait un ouvrage contre les jésuites; que mon frère (le chanoine Boileau) avait apporté avec lui vingt passages de dix ou douze de leurs plus fameux écrivains qui soutenaient, en termes beaucoup plus forts que ceux de mon épître, que, pour être justifié, il faut indispensablement aimer Dieu; qu'enfin j 'avais si peu songé à écrire contre les jésuites,que les premiers à qui j'avais lu mon
ouvrage, c'était six jésuites des plus célèbres, qui m'avaient tous dit qu'un chrétien ne pouvait pas avoir d'autres sentiments sur l'amour de Dieu que ceux que j'énonçais dans mes vers. J'ai ajouté ensuite que depuis peu j'avais eu l'honneur de réciter mon ouvrage à Mgr l'archevêque de Paris, et à Mgr l'évêque de Meaux, qui en avaient tous deux paru, pour ainsi dire, transportés, qu'avec tout cela, néanmoins, si Sa Révérence croyait mon ouvrage périlleux, je venais précisément pour le lui lire, afin qu'il m'instruisîtdemesfautes. Enfin, je lui ai fait le même compliment que je fis à Mgr l'archevêque, lorsque j'eus l'honneur de le lui réciter, qui était que je ne venais pas pour être loué, mais pour être jugé; que je le priais donc de me prêter une vive attention, et de trouver bon même que je lui répétasse beaucoup d'endroits. Il a fort approuvé ma proposition, et je lui ai lu mon épître très posément, jetant au reste dans ma lecture toute la force et tout l'agrément que j'ai pu. J'oubliais de vous avertir que je lui ai, auparavant, dit encore une particularité qui Ta assez agréablement surpris : c'est à savoir que
je prétendais n'avoir proprement fait autre chose, dans mon ouvrage, que de mettre en vers la doctrine qu'il venait de nous débiter ; et l'ai assuré que j'étais persuadé que luimême n'en disconviendrait pas. Mais, pour en revenir au récit de ma pièce, croiriez-vous, monsieur, que la chose est arrivée comme je l'avais prophétisé, et qu'à la réserve des deux petits scrupules qu'il vous a dits, et qu'il nous a répétés, qui lui étaient venus au sujet de ma hardiesse à traiter en vers une matière si délicate, il n'a fait d'ailleurs que s'écrier : « Pulchrè ! benè! reciè ! Cela est vrai, cela est indubitable ; voilà qui est merveilleux ; il faut lire cela au roi ; répétez-moi encore cet endroit. Est-ce là ce que M. Racine m'a lu? » Il a été surtout extrêmement frappé de ces vers que vous lui aviez passés, et que je lui ai récités avec toute l'énergie dont je suis capable :
Cependantonnevoitquedocteurs, même austères, Qui, les semant partout, s'en vont pieusement De toute piété, etc.
Il est vrai que je me suis heureusement avisé d'insérer dans mon épître huit vers que
vous n'avez point approuvés, et que mon frère juge très à propos de rétablir. Les voici, c'est ensuite de ce vers :
Oui, dites-vous; alle\, vous Paimeç, croyez-moi. a Ecoutez la leçon que lui-même il nous donne, « Qui m'aime c'est celui qui fait ce que j'ordonne. » Faites-le donc ; et, sûr qu'il nous veut sauver
[tous, Nevousalarmezpointpour quelques vains dégoûts Qu'en sa ferveur souventlaplussainte âme éprouve Courez toujours à lui; qui le cherche le trouve; Et plus de votre cœur il paraît s'écarter, Plus par vos actions songez à l'arrêter.
Il m'a fait redire trois fois ces huit vers. Mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie, avec quels éclats de rire, il a entendu la prosopopée de la fin. En un mot, j'ai si bien échauffé le révérend père, que, sans une visite que dans ce temps-là monsieur son frère lui est venu rendre, il ne nous laissait point partir que je ne lui eusse récité aussi les deux autres nouvelles épîtres de ma façon que vous avez lues au roi. Encore ne nous a-t-il laissé partir qu'à la charge que nous Tirions voir à sa maison de
campagne (i), et il s'est chargé de nous faire avertir du jour où nous l'y pourrions trouver seul. Vous voyez donc, Monsieur, que, si je ne suis pas bon poète, il faut que je sois bon récitateur (2).
Le Grand Siècle a produit peu à'Epîtres comparables à celles du satirique. Mais, en revanche, beaucoup d'épistoliers en prose l'ont dépassé, malgré les trop visibles efforts du poète pour écrire, lui aussi, de belles Lettres.
(1) Montlouis, à présent le cimetière dit du Père La Chaise.
(2) Il y aurait beaucoup à dire sur cette lettre et sur la thèse que Boileau soutient dans son Epître sur l'amour de Dieu. Les considérations tirées de la façon dont le jansénisme entendait la doctrine catholique en ce point important, nous feraient sortir ici du cadre imposé à ces études. Bornons-nous à mettre en garde, d'une manière générale, le lecteur des œuvres de Despréaux, en tous les passages où ses sympathies pour les héritiers de Saint-Cyran l'inclinent aux opinions sévères et à l'interprétation rigide, ce qui est, comme on sait, un des caractéristiques de l'erreur jansénienne.
Il y en a un gros volume, et tout, dit-on, n'est pas publié encore. Mais elles n'ajoutent presque rien, avouons-le, à la réputation littéraire de leur auteur. On les lit pourtant avec plaisir et on a tort de tant les dédaigner. Boileau y rencontre souvent le trait, le malin perce toujours, même là où il ne veut pas l'être.
Un jour, c'est l'horreur des vers, ou plutôt des mauvais vers, qui lui dicte sa réponse à une invitation de M. de Brienne :
— Voulez-vous que je vous parle franchement ? c'est cette raison qui a en partie suspendu l'ardeur que j'avais de vous voir et de jouir de votre agréable conversation, parce que je sentais bien qu'il la faudrait acheter par une longue audience de vers, très beaux sans doute, mais dont je ne me soucie point (i).
Dans la lettre au duc de Vivonne sur Perrault et la prétendue réparation qu'il lui fit par la célèbre épigramme :
Oui, j'ai dit dans mes vers qu'un célèbre assassin Laissant de Gallien la science infertile D'ignorant médecin devint maçon habile...
(i) Ecrite en 1673.
la raillerie fine et acérée reprend vite le dessus, quand ildit en terminant:
— Cependant , regardez, Monseigneur, comme les esprits des hommes sont faits : cette réparation, bien loin d'apaiser l'architecte, l'irrita encore davantage. Il gronda, il se plaignit, il me menaça de me faire ôter ma pension. A tout cela je répondis que je craignais ses remèdes et non pas ses menaces. Le dénouaient de l'affaire est que j'ai touché ma pension, que l'architecte s'est brouillé auprès de M. Colbert, et que, si Dieu ne regarde en pitié son peuple, notre homme va se rejeter dans la médecine (i).
Et l'amusante lettre du 21 juillet 1682, écrite des eaux de Bourbon à Racine, où le valétudinaire trouve la force de plaisanter sur ses maux.
— Depuis ma dernière lettre, j'ai été soigné, purgé, etc., et il ne me manque plus aucune des formalités prétendues nécessaires pour prendre des eaux. La médecine que j'ai prise aujourd'hui m'a fait, à ce qu'on dit, tous
(1) Ecrite en 1673.
les biens du monde ; car elle m'a fait tomber.
Et encore, à huit jours de là, le 29 juillet :
— Les eaux jusqu'ici m'ont fait un fort grand bien, selon toutes les règles, puisque je les rends de reste, et qu'elles m'ont, pour ainsi dire, tout fait sortir du corps, excepté la maladie pour laquelle je les prends. M. Bourdin, mon médecin, soutient pourtant que j'ai la voix plus forte que quand je suis arrivé ; et M. Baudière, mon apothicaire, qui est encore meilleur juge que lui, puisqu'il est sourd, prétend aussi la même chose.
Et l'histoire de sa réconciliation avec Boursault :
— M. Boursault, que je croyais mort, me vint voir, il y a cinq ou six jours, et m'apparut le soir subitement. Il me dit qu'il s'était détourné de trois grandes lieues du chemin de Montluçon, où il allait et où il est habitué, pour avoir le bonheur de me saluer. Il me fit offre de toutes choses, d'argent, de commodités, de chevaux. Je lui répondis avec les mêmes honnêtetés et voulus le retenir pour le lendemain à dîner ; mais il me dit qu'il était
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obligé de s'en aller dès le grand matin : ainsi nous nous séparâmes amis à outrance (i).
Sur quoi Racine lui répond, par une pointe contre Pradon :
— J'allais ajouter M. Boursault ; mais je suis trop touché des honnêtetés que vous avez tout nouvellement reçues de lui. Je ferai tantôt à M . Quinault celles que vous me mandez de lui faire. Il me semble que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection. Voilà bien des gens à qui vous avez pardonné (2).
Mais, en voilà assez sur Boileau épistolier, qui ne valut jamais le Boileau des Epitres.
(1) Lettre de Boileau à Racine, du 19 août 1687.
(2) Lettre de Racine à Boileau, du 24 août 1687.