LE MAITRE DU CHŒUR
Sommaire. — Une lecture chez M. de Pomponne. — L'e'moi de Patru. — A quoi il tenait. — Le grand principe.— Fontanes et Paul Janet. — Une réponse à Victor Hugo. — Revendication formulée au nom du génie de l'esprit français. — Défauts et lacunes de Vart poétique. — Desmarets de Saint-Sorlin. — Le jansénisme dévie le génie de Boileau. — Chateaubriand et les Martyrs. — La thèse. — L'Ode sur la prise de Namur. — Une séance de réception à l'Académie française en i6g3. — Comment naquit la querelle des Anciens et des Modernes. — Charles Perrault ouvre le feu. — Le siècle de Louis et le siècle d'Auguste. — Les Parallèles. — Les Réflexions sur Longin. — Arnauld intervient. — La réconciliation.
ous sommes en janvier 1674. Boileau est à l'apogée de sa gloire.
Calmé de ses premières ardeurs trop mordantes, reconnu pour juge et arbitre,
consulté de tous ceux qui comptent, même de ceux qui lui sont supérieurs par le génie et qui attendent de lui l'assignation de leur rang, de leur place dans le grand cortège des génies du siècle, de leur partie dans l'harmonieux concert dont il est comme le chef d'orchestre, Montaigne aurait dit « le maître de chœur ».
Ils sont venus nombreux et réjouis, au dîner que leur offre Monsieur de Pomponne, le ministre des affaires étrangères, l'ami de Despréaux, qui tient vaillamment et joyeusement sa place en lieu d'honneur, à cette table de Mécène.
Le voyant si gai convive, les invités comprirent qu'il y aurait du nouveau, ce jour-là, pour eux. Les dames surtout semblaient impatientes, et il y en avait de fort capables d'apprécier la surprise qu'évidemment M. de Pomponne leur réservait après dîner.
Enfin, on quitta la table, les dames se mirent en bonne place, selon l'étiquette. La spirituelle marquise de Sévigné, qui semblait dans le secret, souriait finement, comme quelqu'un qui se prépare à goûter pour la se-
conde fois un plaisir déjà savouré ailleurs (i). Au bout d'un instant, Despréaux se leva et commença, d'un ton animé, de ce ton qui faisait dire :
Il joue ses vers plus qu'il ne les récite !
une lecture ou plutôt une récitation — car il écrivait ses vers dans sa mémoire avant de les jeter enfin sur le papier — qui dura jusqu'à cinq heures.
Quand il faisait mine de s'arrêter, demandant grâce pour la fatigue de sa voix qu'il ménageait dès lors un peu, chacun de se récrier, et on alla jusqu'au bout des onze cents vers de ce chef-d'œuvre. »
Le ministre était comme au troisième ciel, ou, comme dit Madame de Sévigné, « enchanté, transporté de la perfection des
(i) C'est que, l'année d'avant, madame de Sévigné avait assisté à pareille fête, chez Gourville: «Je dînai hier, écrivait-elle en 1673, avec M. le duc. M. de la Rochefoucault, Mme de Thianges, Mme de La Fayette, Mme je Coulanges, l'abbé Tête, M. de Marsillac et Guilleragues chez Gourville. Vous y fûtes célébrée et souhaitée, et puis on écouta la Poétique de Despréaux qui est un chef-d'œuvre. »
vers (i) », qui allaient attribuer à leur auteur le surnom « de Législateur de Parnasse », suivant le titre que firent prévaloir les régents de rhétorique au siècle suivant.
C'est un poème didactique bien connu de tous, cet Art poétique, où tant de générations, plus ou moins dociles à ce code immortel de la poésie française, viendront, pour ainsi parler, apprendre à lire.
Patru, le sage et sévère Patru « le Quintilien du siècle », comme l'appelait Boileau, avait eu a juger le dessein, puis l'exécution de l'œuvre. Le dessein l'effraya, l'exécution le
ravit.
— Hàtez-vous lentement d'y mettre la
(1) Elle écrivait à sa fille, le 1 5 janvier; « 1674 J'allai donc dîner chez. M. de Pomponne, comme je vous avais dit ; et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la Poétique te Despréaux. D'Haucqueville y était.. «Ce M. de Pomponne est comme l'honnête homme » du dix-septième siècle; c'est M. de Montausier, moins la brusquerie.
— 214 -*dernière main, dit-il, et faites-en la publication, chacun sera enchanté.
L'effroi préalable du sage Patru montre bien que le prudent Aristarque connaissait son siècle et le préjugé à l'encontre duquel le « Maître du chœur » allait lever son archet de chef d'orchestre.
M. Nisard a mis en belle lumière cette objection de Patru.
« La raison est l'âme des écrits, dit le docte critique, le vrai en est l'unique objet: telle fut la doctrine fondamentale de Boileau; c'est la loi mère de toutes les autres, lesquelles ne sont que des manières diverses d'appliquer la raison à la diversité des genres, et de rechercher le vrai qui convient à chacun. Il l'a gravée dans ces vers devenus proverbes :
Aimez donc la raison, que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule etleur lustreet leur prix... Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Le mot seul est à la fois la limite et la sanction du précepte. Hors de la raison, il n'y a ni lustre ni prix, c'est-à-dire ni forme ni fond ; hors du vrai, il n'y a point de beau. Ces vers
que chacun de nous sait par cœur, que l'usage a rendus communs sans les rendre vulgaires, paraissaient inouïs aux contemporains de Boileau, et aux poètes qui ne se sentaient pas en règle sur ce point. Pradon, qui qualifiait Boileau d' « Attila badaud », ne lui reprochet-il pas (dans son fameux et modeste Triomphe de Pradon sur les satires du sieur Despréaux) de parler toujours « à tort et à travers « de bon sens et de raison, refrain de sa mo- « raie de campagne ! » C'étaient en effet des maximes inconnues jusque-là (i). »
M. Nisard entre ensuite dans de longs et lumineux commentaires sur la façon dont Boileau entend cette « raison, » ce bon sens dont il fait la grande norme du poète, en quelque genre que ce soit. Le code où il a tracé ces règles du sens commun, du vrai, du bien, en fait de poésie, « ce code (2) si vainement attaque' depuis deux siècles, aucun changement de goût n'a pu le faire abroger. A peine quelques prescriptions sont tombées en
(1) Nisard, op. et loc. cit., p. 297.
(2) Ibid., p. 3 12.
désuétude : encore y aurait-il du péril à les indiquer. Les articles de ce code, exprimés tantôt par des sentences vives et laconiques comme les réponses des oracles, tantôt par de poétiques images des règles de la poésie, sont présents à tous les esprits cultivés. Juges des ouvrages d'autrui, nous nous dirigeonsd'après ses règles; auteurs, nous tâchons de nous y conformer, et de nous en aider contre nos défauts. Non seulement l'application en est commune à la prose et aux vers, mais elles s'étendent à l'art de concevoir et d'exprimer toutes choses. Il n'y a pas de législation plus conforme au génie de notre pays. Ceux qui lui résistent ne témoignent pas moins de cette conformité que ceux qui lui obéissent : car ce qu'ils défendent contre Boileau, ce sont le plus souvent leurs propres défauts, et ce dont ils lui en veulent, c'est d'avoir été connus par lui et raillés avant qu'ils fussent nés. On ne cite pas un bon ouvrage en vers qui ait été fait de parti pris contre les règles de l'Art poétique. En peut-on citer un, même chez les nations étrangères, pour peu que tous les esprits cultivés soient d'accord de sa beauté, dont les
— 2i7 — doctrines de Boileau eussent empêché les belles parties, ou n'aient pas par avance signalé les défauts ? Il resterait à prétendre qu'il peut y avoir de beaux ouvrages, qui ne portent pas la marque de la raison et du vrai, ou qu'il y a une sorte de vrai qui n'est pas conforme à la raison. Mais qui oserait aller jusque-là ?»
Hélas ! dans son emportement contre des lacunes et des défauts dans le détail du code écrit par la raison et critiqué seulement par les poètes à qui ne manquait qu'un sens — mais, par malheur, c'était le bon! — une école, qui régnait dans la première moitié de ce siècle, n'eut pas assez d'injures et d'insultes à jeter sur le vieux « Maître de chœur » qu'un moment on put croire démodé et délogé à jamais de son piédestal de vieille gloire. Par bonheur les programmes résistèrent, et les fermes tenants du classique injustement honni gardèrent, au cœur de nos écoles littéraires, le culte abhorré par les novateurs.
Déjà, aux premiers coups de la hache portée par des mains imprudentes sur le code impérissable, un homme, qui a honoré l'ensei-
gnement et les lettres françaises au début de ce siècle, M. de Fontanes réclamait, en ce style serein qui semble un écho de la pensée sûre d'être en possession delavéritéséculaire: — Quand Boileau parut, disait-il, la poésie retrouva ce style qu'elle avait perdu depuis les beaux jours de Rome ; ce style toujours clair, toujours exact, qui n'exagère ni n'affaiblit, n'omet rien de nécessaire, n'ajoute rien de superflu, va droit à l'effet qu'il veut produire, ne s'embellit que d'ornements accessoires, puisés dans le sujet; sacrifie l'éclat à la véritable richesse; joint l'art au naturel, et le travail à la facilité ; qui, pour plaire toujours davantage, s'allie toujours de plus près au bon sens, et s'occupe moins de surprendre les applaudissements que de les justifier; qui fait sentir enfin, et prouve à chaque instant cet axiome éternel :
Rien n'est beau que le vrai.
Mais Fontanes est déjà presque un ancien, et le dernier mot de la vengeance tirée par les novateurs sur la vérité méconnue, nous le demanderons à un contemporain, à M. Paul Janet:
— Lorsque je le vois, s'écrie l'auteur des Problèmes du xixe siècle, s'échauffer contre les mauvais ouvrages, comme si c'étaient de mauvaises actions, louer et célébrer avec foi et passion et avec une admiration désintéressée Racine et Molière, lorsque j'entends une voix mâle et émue demander au poète l'honnêteté, la dignité, la piété du cœur, je l'aime et je l'admire, et je ne lui chicane pas le titre de poète. Boileau n'est pas, comme on l'a cru, un poète de cour ou un poète académique : c'est un poète vrai, plus fort qu'élégant, plus mâle que délicat, c'est une raison vivante, un cœur sans molle tendresse, mais plein d'ardeur pour la vertu, c'est une âme d'honnête homme. C'est le vieux bourgeois de Paris... le bourgeois parlementaire, né près du palais de justice, ayant jeté aux orties le froc de la basoche, mais ayant conservé le goût des mœurs solides et des sérieuses pensées. Comment, vous, critiques, qui regrettez sans cesse dans notre litérature l'élément gaulois et populaire, comment n'avez-vous pas vu que ce poète est de race gauloise, de race populaire, que c'est là le Parisien, mais le Parisien à
l'âge mûr, frère de Molière et de La Fontaine ?....
Un jour, Victor Hugo, emporté par l'insurrection romantique, alla jusqu'à s'écrier, dans sa préface de Cromivell *,
— Il n'y a ni règles, ni modèles, mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce plâtrage qui masque la façade de l'art.
Gomment ! ni règles ni modèles !... Pour le génie, qui brise certaines règles de convention plus ou moins fondée comme une sève trop puissante fait d'une écorce usée, pour ce génie lui-même, il y a les règles éternelles du vrai et du beau. Votre pensée ne s'est-elle pas laissé trahir par une expression trop vite trouvée au courant de la plume emportée par l'imagination, trop souvent mauvaise conseillère, même dans les vers qu'elle fait ! Vous avez voulu dire et reprocher à Boileau que ses préceptes ne donnent pas le génie.
— Et, répond M. Nisard (i), qui a jamais
(i) Loc. cit. y p. 332.
dit le contraire? Mais, en perfectionnant le goût du public, qui juge et qui inspire les productions des arts, ils élèvent les conditions auxquelles s'obtient la gloire des succès durables. Ils excitent le talent de l'artiste par la difficulté de plaire à ses juges ; et si, par des causes plus fortes que toutes les règles et tous les exemples, le niveau du talent a baissé en même temps que le goût du public s'est corrompu, ils retardent le mal et souvent l'espérance. Pourvu que Y Art poétique forme de bons juges des ouvrages de l'esprit, qu'importe qu'il n'ait pas la vertu de faire des poètes de génie? Il ne les empêche pas du moins de naître, et il nous apprend à les attendre avec patience en lisant leurs devanciers.
A cette réplique si fièrement acérée, l'éminent critique, fidèle à nos vieilles gloires littéraires, ajoutait une revendication, non moins vraie, au profit même et au nom du génie propre à notre nation.
— L'Art poétique, s'écriait-il à son tour, non moins fièrement que les novateurs, l'Art poétique exprime l'instinct de l'esprit français en ce qui touche les choses de l'art; il réduit
tout à des principes généraux dont chaque lecteur, selon l'étendue ou la délicatesse de son esprit, tire des conséquences qui forment ce qu'on a, de nos jours, appelé l'esthétique. Boileau n'a pas fait un traité d'esthétique ; le nom même n'en était pas connu de son temps. Cette sorte de spéculation, moitié littéraire, moitié philosophique, qui le plus souvent dégénère en une sorte de rêverie laborieuse et confuse, ne s'accommode pas de cet enthousiasme intérieur, de ce feu sans lequel il n'y a pas de poète. Ce n'est pas un poète à spéculer et à raffiner ; il sent et il peint. Voilà ce qu'a fait Boileau dans l'Art poétique (i).
(i) Voltaire, qui n'a pas toujours ménagé « Nicolas » autant qu'il en faisait profession, en ce qui concerne du moins l'Art poétique, s'exalte jusqu'à l'enthousiasme : « L'Art poétique de Boileau est admirable, dit-il, parce qu'il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu'il donne toujours le précepte et l'exemple, parce qu'il est varié, parce que l'auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue,
.... sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût,
Est-ce à dire que nous méconnaissions les défauts et les lacunes du code poétique de Despréaux ? Nous avons déjà suffisamment indiqué comment ces défauts tenaient à la nature même de ce génie essentiellement positif et normal,
Boileau est une preuve vivante de cet axiome, que la rhétorique naquit après l'éloquence et la règle après l'art qui la découvrit.
Le judicieux législateur constate et fixe des limites, il ne les crée point. Puis, comme il
c'est qu'on sait ses vers par cœur; et ce qui doit plaire aux philosophes, c'est qu'il a presque toujours raison... On oserait présumer ici que l'Art poétique de Boileau est supe'rieur à celui d'Horace.... L'ouvrage (d'Horace) est très bon, celui de Boileau paraît encore meilleur; et si l'on excepte les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, YArt poétique de Despréaux est sans contredit le poème qui fait le plus d'honneur à la langue française... Il est le code, non seulement des poètes, mais même des prosateurs. »
péchait lui-même par défaut, en fait d'imagination et de sensibilité, sous ce double rapport son code est incomplet.
Préoccupé avant tout de ramener les esprits à la règle, il la cherche parfois trop anxieusement, suivant la juste remarque de M. Victor Fournel (i). Il « n'étudie pas l'art dans sa substance même ; il ne le voit, comme la nature, qu'à travers l'antiquité, et plutôt encore l'antiquité romaine que l'antiquité grecque, car, non plus que Corneille et la plupart des écrivains français depuis Malherbe (2), il n'est pas remonté réellement au delà, jusqu'à la la première et grande source. Pour lui, les écrits des anciens, en chaque matière, sont des types, d'une manière absolue et invariable. Chaque genre a des règles fixes, qu'il ne fait pas sortir de l'influence de l'époque sur le poète, ou du moins varier avec cette influence, mais qu'il tire des entrailles même du sujet, et qu'il impose comme une nécessité permanente de l'esprit humain. C'est l'antiquité qui
(1) De Malherbe à Bossuet, p. 12 et i3.
(2) Sauf Fénelon, Racine et quelques autres.
est sa seule norme ; elle lui tient lieu d'idéal, ou plutôt elle le lui représente tout réalisé, et le dispense de se perdre en spéculations hasardeuses. Il la suit pas à pas, non par impuissance de marcher seul, mais pour être plus sûr de ne pas s'égarer. L'admiration de l'antiquité est pour lui un dogme ; l'imitation de l'antiquité, un principe littéraire. L'antiquité domine toute la littérature, comme le ciel domine la terre. Il donnera aux anciens poètes comiques le prix sur Molière, qu'il regarde pourtant comme le plus rare écrivain du siècle de Louis XIV, et croira faire beaucoup d'honneur à Télémaque (i) en le comparant à Théogène et Char idée. »
Sans aller jusqu'à prétendre, avec le savant auteur des Contemporains de Molière, que, « en reproduisant les catégories dressées par Aristote pour son temps et pour son pays, Boileau n'a fait que reproduire, sans choix
(i) Il le comparait aussi à Homère, quand il écrivait à Brossette, le 10 novembre 1699 : « Il y a de l'agrément dans ce livre, et une imitation de l'Odyssée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir que, si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il doit faire. »
des formules dont il n'a pas compris la portée », nous reconnaissons, avec lui, qu' « il ne s'est pas assez pénétré de la pensée qui avait inspiré Aristote, ni de la philosophie qui est l'âme de la méthode. Cette pensée philosophique, il la méconnaissait, par cela même qu'il voulait transplanter tout entier le code aristotélique dans notre littérature sans tenir assez compte des conditions dans lesquelles et pour lesquelles il avait été conçu, sans avoir assez égard à la transformation radicale de la société et par suite, de tout ce qui est l'âme de l'éloquence et de la poésie. »
Surtout, il a méconnu ou insuffisamment compris l'élément nouveau que le Christianisme avait apporté, comme un ferment de vie et de vérité, au sein des littératures nouvelles. Ici, nous n'avons pas assez de termes pour regretter cette lacune chez un critique aussi foncièrement religieux, mais dont la religion elle-même, déviée par Terreur de Saint-Cyran, « l'homme fatal », comme dit Sainte-Beuve, s'imprégna, à l'école des durs et raides sectaires, d'une sécheresse et d'une sévérité qui lui ont fait écrire ces vers lamentables :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côte's Que pénitence à faire et tourments mérités.
L'Evangile selon Jansénius et Saint-Cyran, c'est possible, puisque le nouvel Evangile de ces calvinistes déguisés n'avait pour but que d'éloigner les âmes par la terreur et d'étouffer l'amour sous la crainte, la joyeuse et large liberté des enfants de Dieu sous l'étau de la menace suspendue sur la tête des plus innocents et des plus justes. Mais l'Evangile du Seigneur Jésus, le vrai, le grand Evangile de la liberté et de l'amour, de la paix et de la joie promises aux âmes de bon vouloir, non, mille fois, cet Evangile n'est point terrible, il est doux, consolant et tendre ! Ah ! qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient, ces misérables bourreaux de l'âme chrétienne, quand ils dénaturaient le caractère de la loi nouvelle, et déviaient tout, au sein du grand siècle, parmi leurs adeptes ou leurs victimes, tout, même Pascal, même Boileau !
Mais, ceci demande plus de détail.
En ce temps-là donc, vivait un joyeux Parisien, nommé Jean Desmarets de Saint- Sorlin. A de charmants avantages d'extérieur, il joignait beaucoup d'esprit et d'entregent. La pente était facile, il y glissa et devint célèbre par ses aventures et ses désordres. La grâce finit par l'atteindre et le toucha au cœur, si bien qu'il donna envie aux jansénistes de l'agréger à leur confrérie de sombres pénitents. Il leur échappa et en se convertissant, se contenta d'être un converti sans étiquette, à un moment où l'étiquette donnait la clé des salons en faveur. Par malheur, il avait plus de bonne volonté que de talent réel, et plus de justesse dans les vues que de mesure dans l'expression.
Il soutint la thèse opposée à celle de Boileau, mais il la soutint mal et ce fut grand dommage, car il avait raison de dire, à l'encontre du satirique janséniste, que les miracles du Christ, attestés par le sang des martyrs, l'em-
portent littérairement sur les prodiges du paganisme , inventés par l'imagination des poètes. La vraie religion est plus favorable à la poésie que la fausse, puisqu'elle lui apporte un héros plus divin et des sujets plus beaux.
« Ici, s'écriait l'ardent néophyte, le héros est Dieu, marche sur les eaux, commande aux vents et à la mer, chasse les démons, ressuscite les morts, ressuscite lui-même et monte au ciel. Jamais Hercule ni Alcide n'ont rien fait de semblable ; et jamais la fiction, toute vaste et audacieuse qu'elle est, n'a pu approcher d'une seule des merveilles de Jésus- Christ. »
La religion fait plus encore, toujours d'après l'apôtre de l'inspiration chrétienne dans les lettres, elle fournit au poète des mœurs meilleures, des sentiments plus nobles et plus élevés, des richesses de diction plus grandes.
« Dans les sujets divins, disait avec une admirable justesse d'idées sinon d'expressions le courageux Desmarets, dans les sujets divins, les figures sont comme dans leur pays natal, parce que les saintes Ecritures en sont toutes pleines ; et c'est le Saint-Esprit qui en est
— 23o — l'auteur et qui les a inspirées comme créateur de la nature, laquelle il connaît parfaitement et de laquelle il a toujours tiré de belles figures pour la magnificence de ses expressions. Le démon ne les a apprises que des saints Livres, et sur ce modèle il les a inspirées aux païens, qui en ont fait la plus admirable richesse de leurs ouvrages. »
L'exagération du néophyte trop zélé commence à poindre. Elle atteignit un comble, trop commode pour les railleries de Despréaux, quand elle alla jusqu'à soutenir qu'un chrétien qui connaît la grandeur, la beauté, la droiture et les merveilles de sa religion, et qui attribue à Dieu seul toutes les lumières, a mille fois plus d'esprit et de jugement que n'en eurent jamais les plus grands génies des Gentils.
Il fallait dire plus de lumières, mais plus d'esprit et dès lors plus de perfection littéraire !... Le pieux Desmarets alla jusqu'au bout de sa thèse, il se trouvait médiocrement loué quand, parlant de son poème de Clovis, on le comparait à Homère.
Le malheureux s'exposait à plaisir, comme
un martyr trop généreux d'une cause juste mal plaidée, aux railleries de Boileau, qu'il avait triplement blessé, d'abord en persécutant les jansénistes, puis en soutenant le système opposé au sien, et encore, hélas! en lui décochant un trait qui ne manquait pas de justesse, — ce que Boileau se garda de reconnaître, — quand il donna, comme sujet de comédie, l'image du « docteur écolier, conduisant, par le secours des fables païennes, le Roi très chrétien combattre aux bords du Rhin un dieu limoneux ». Desmarets s'adressait à Louis XIV lui-même et lui disait, non sans esprit :
[l'image Lorsque d'un Dieu du Rhin l'on nous montre S'opposant en fureur à ton heureux passage, On ternit par le faux la simple vérité... Forcer les éléments par un cœur héroïque Est bien plu s que lutter contre un dieu chimérique... Ces froides fictions offensent ta victoire Et c'est moins dire en vers que ne dira l'histoire.
Le trait visait bien et portait juste. Raison de plus pour que le satirique s'en offensât et
pelotât l'infortuné vengeur de l'inspiration littéraire chrétienne comme le chat une souris :
Racine, plains ma destinée !
C'est demain la triste journée
Où le prophète Desmarets,
Armé de cette rude foudre
Qui mit le Port-Royal en poudre,
Va me percer de mille traits.
C'en est fait, mon heure est venue !
Non, que ma muse, soutenue
De tes judicieux avis,
N'ait assez de quoi le confondre,
Mais, cher ami, pour lui répondre,
Hélas ! il faut lire Clovis !
Au lendemain de la Terreur, quand les églises se rouvrirent et que le Christianisme reparut au grand soleil de la liberté française, comme autrefois au sortir des Catacombes de Rome, un jeune homme, marqué au front par le sceau lumineux du génie, armé de sa foi et
de son talent, s'élança tout à coup dans l'arène, avec la même fierté que les martyrs, quand, aux cris de mort des spectateurs idolâtres, ils répondaient par leur Credo.
Les timides se signaient de peur, tandis que les hostiles rugissaient. Mais, le jeune homme se réconfortait auprès de M. de Fontanes, qui lui disait, comme jadis Boileau parlant à Racine à'Athalie :
— Les Martyrs, c'est votre plus bel ouvrage ! ,
Fort de sa croyance et de cet encouragement, acclamé déjà par une foule jeune et enthousiaste, dont les applaudissements couvraient les réclamations des vieux, Chateaubriand — c'était le nom du jeune champion du génie littéraire et artistique de la foi chrétienne — s'écriait hardiment :
— J'ai prétendu que le Christianisme avait un merveilleux supérieur en intérêt et en puissance, même à ne le prendre que comme mythologie, à la fable antique ; que les caractères d'époux, de père, de fiancé, y devenaient aussitôt plus grands et plus beaux que tout ce que l'antiquité païenne nous a offert
d'achevé en ce genre. Vous en doutez, et moi, je le prouve par un exemple : lisez les Martyrs (i).
Le moment n'est pas venu de raconter cette lutte, avec ses faiblesses et ses forces. Nous la raconterons un jour, après avoir achevé le cycle des grands hommes du 17e siècle. Ici, bornons-nous à redire que, si les œuvres de Desmarets et en plus d'un point même celles de Chateaubriand sont restées au-dessous de la thèse, la thèse est vraie.
Oui, Chateaubriand a eu raison de plaider la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Il a eu raison de reprocher à la mythologie d'avoir rapetissé la nature et d'en avoir banni la vérité. En peuplant l'univers d'élégants fantômes, elle ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le Christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie. Le spectacle de l'univers
(1) Sainte-Beuve. Chateaubriand et son groupe littéraire, p. 409.
nous fait sentir des émotions que les Grecs et les Romains ne connaissaient pas ; le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature. Il faut plaindre les anciens, qui n'ont trouvé dans l'océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée, qui n'ont vu que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des
mers '.
Si les divinités païennes, qui ont la forme et les passions humaines, semblent à première vue plus poétiques que la divinité incorporelle et impassible du Christianisme, au fond il n'en est pas ainsi. Le Jéhovah de David ou d'Isaïe n'est pas un être abstrait : il se repent, il est jaloux, il aime, il hait, sa colère monte comme un tourbillon ; le F.ls de l'Homme a pitié de nos souffrances-, la Vierge, les saints et les anges sont émus par le spectacle de nos misères. Le paradis est bien plus occupé de la terre que l'Olympe. Il y a donc des passions chez les puissances célestes, et combien de plus dramatiques encore chez les puissances infernales!
Boileau sort de cette démonstration de Chateaubriand dans le Génie du christianisme, amoindri et battu, comme il sortit malheureux de l'entreprise par laquelle il prétendit ajouter l'exemple à la théorie de son chant 3e :
Mais dans une profane et riante peinture, De n'oser de la fable employer les figures, De chasser les tritons de l'empire des eaux, D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux... C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément... La fable offre à l'esprit mille agréments divers : Là, tous les noms heureux semblent nés pour les
[vers.
L'avocat du paganisme dans la littérature voulut, hélas ! joindre l'application à la théorie, l'exemple à la thèse. Déjà, le Passage du Rhin avait fourni à Desmarets matière à railleries piquantes et fort justes, que dira-t-il de VOde sur la prise de Namur ?
Il est aujourd'hui si bien acquis que Boileau, en l'écrivant au prix de tant de sueurs et de veilles, s'est doublement mépris, et sur la nature de son talent, et sur le genre de l'ode (i), qu'il y aurait mauvaise grâce à insister.
Comment un aussi judicieux critique d'autrui n'a-t-il pas jugé plus sévèrement luimême ces vers de mirliton qui singent l'enthousiasme :
Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi?
Chastes nymphes du Permesse, N'est-ce pas vous que je voi?
Cette fameuse Ode, où il avait la prétention d'offrir un spécimen du genre pindarique, est bien la plus détestable chose qui soit jamais
(i) Ce n'est pas sur le- caractère de l'Oie seule et de YEpopée que Boileau a commis une erreur. Dans son Art poétique, on lui a reproché de n'avoir rien dit de la Fable, d'avoir sauté à pieds joints sur une foule d'époques importantes dans l'histoire littéraire, etc. Ces reproches se trouvent partout, même dans les plus élémentaires manuels classiques. Inutile d'insister.
sortie de sa plume. Mais pourquoi donc, ayant en somme un beau et pittoresque sujet, Boileau a-t-il produit un morceau d'une correction glaciale, une œuvre froide, vague, sans couleur locale ni enthousiasme vrai ? C'est qu'il s'est obstine' dans son système mythologique et dans les ornements convenus. Au lieu de nous peindre cette formidable tranchée, large de deux toises, embrassant monts et vallées, création du prince d'Orange, il nous parle de murs bâtis par Apollon et défendus par dix mille Hercules, à qui, par un anachronisme grotesque, il fait tirer le canon, mais en périphrase :
Et par cent bouches horribles, L'airain sur ces monts terribles, Vomit le feu et la mort.
Dix mille vaillants Alcides Les bordant de toutes parts, D'éclairs au loin homicides, Font pétiller leurs remparts!
Puis, ces dix mille Alcides, dociles esclaves de Guillaume, prennent la fuite, malgré le secours des Hyades. A Guillaume, timide et
blême de peur — ce qui est une calomnie historique — le nouveau Pindare oppose un Jupiter, qui porte au chapeau
La plume qui sur sa tête Attire tous les regards.
A cet astre redoutable Toujours un sort favorable S'attache dans les combats ; Et toujours avec la gloire Mars amenant la victoire, Vole et le suit à grands pas (i).
La strophe finale, qui veut être méchante, n'est que ridicule :
Pour moi que Phébus anime De ses transports les plus doux, Rempli de ce dieu sublime, Je vais, plus hardi que vous,
(i) Dans une lettre adressée à Racine, du 4 juin i6g3? Boileau disait à Racine, au sujet de cette plume : « J'y (dans cette ode) ai hasarde' (!) des choses fort neuves, jusqu'à parler des plumes blanches que le roi a sur son chapeau ; mais, à mon avis, pour trouver des expressions nouvelles en vers, il faut parler de choses qui n'aient point été' dites envers. » Voilà bien les timidités de l'imitateur à outrance et systématique.
Montrer que, sur le Parnasse, Des bois fréquentés d'Horace Ma muse dans son déclin Sait encor les avenues, Et des sources inconnues A l'auteur de Saint-Paulin!
Vraiment, Boileau n'avait pas à se flatter d'une sainte ivresse, quand, sous prétexte de faire une ode à la Pindare, digne des jeux olympiques, il mit au monde cette œuvre froide, incolore, presque sotte, qui n'est qu'un pastiche bien digne d'exciter àson tour la verve de ses victimes, et de leur fournir, comme dit Voltaire, la plus belle occasion du monde pour
Rire des traits manques du pinceau faible et dur Dont fut défiguré le vainqueur de Namur.
Le i5 juin 169?, il y avait grande animation à l'Académie française.
La Bruyère y lisait son discours de récep-
tion, qui est un chef-d'œuvre (i). Il y fit successivement l'éloge des grands génies du Grand Siècle. Quand il en vint à Boileau, le récipiendaire parut élever la voix avec un accent plus déterminé.
— Celui-ci, dit-il, passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie : il a dans ce qu'il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de trait et de poésie, seront lus encore, quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris. On y remarque une critique pure, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire que ce qui est mauvais est mauvais.
Cette harangue mit le feu aux poudres. Les ennemis de Boileau s'en vengèrent cruellement sur le récipiendaire. Ils disaient dans leurs couplets rageurs :
(i) Nous en avons déjà dit quelque chose dans le volume consacré à Bossuet, nous y reviendrons, pour le raconter dans tout son intéressant détail, au prochain volume sur La Bruyère.
Quand La Bruyère se présente, Pourquoi faut-il crier haro?
Pour faire un nombre de quarante Ne fallait-il pas un zéro ?
Il faut dire, pour l'intelligence de cette fureur déchaînée par le discours du nouvel académicien, que son triomphe était comme une revanche de celui que Boileau avait dû subir, deux ans auparavant, à la réception de Fontenelle, où les principes littéraires du grand critique furent solennellement bafoués, spécialement par le chef de ce qu'on appelait déjà le parti des Modernes.
Ce chef, un moment illustre, porte un nom qui serait aujourd'hui, hélas ! bien oublié, si la mémoire reconnaissante des petits lecteurs de Peau d'âne et du Petit Poucet ne lui gardait un culte, comme au plus charmant conteur de l'enfance.
Il s'appelait Charles Perrault.
Viens défendre, Perrault, la France qui t'appelle ; Viens combattre avec moi cette troupe rebelle, Ce ramas d'ennemis, qui, faibles et mutins, Préfèrent à mes chants les ouvrages latins.
Desmarets expirant avait ainsi adjuré le futur chef des Modernes à livrer au parti des Anciens, représenté par Boileau, cette bataille solennelle, qui retentit dans notre histoire avec le bruit des plus fiers combats d'Ilion.
Ils étaient quatre frères, trois déclarèrent la guerre à Boileau : Pierre, le receveur général, que le satirique dédaigna; Claude, Texmédecin, à qui le satirique répliqua par la célèbre épigramme :
Ton frère, dis-tu, l'assassin, M'a guéri d'une maladie ?
La preuve qu'il ne fut jamais mon médecin. C'est que je suis encore en vie !
L'épigramme était adressée au troisième des frères combattants, à Charles, le plus célèbre et le plus vaillant des trois.
Charles Perrault avait ouvert le feu, le 27
" janvier 1687, en lisant devant l'Académie
son Siècle de Louis le Grand, où il exaltait les
Modernes, non sans habileté, aux dépens des
Anciens :
La belle antiquité fut toujours vénérable, Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable,
Je vois les Anciens sans plier les genoux : [nous, Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme Et Ton peut comparer, sans crainte d'être injuste, Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
Mais, où le prôneur des Modernes dépasse toute mesure, c'est quand il s'avise de jeter l'outrage à la statue vénérée du père de l'épopée, à Homère, qu'il apostrophait grossièrement:
Horace te fait grâce en disant que tu dors.
Despréaux, sur son fauteuil, s'agitait avec impatience. Charles Perrault a lui-même, dans ses Mémoires, assez gaiement dépeint cette scène de comédie : il compare Boileau au Misanthrope de Molière pendant la lecture du sonnet d'Oronte ; il le montre grondant à demi-voix, toujours sur le point d'interrompre, et retenu par son voisin, le savant Huet, alors évêque de Soissons, mais ne pouvant plus se contenir, se levant avec fureur et s'écriant qu'une telle lecture était une honte pour l'Académie.
La vengeance du satirique ne se fit pas attendre. Elle s'exhala en un feu roulant d'épigrammes, qui n'épargnèrent rien, pas même la docte Compagnie :
Clio vint l'autre jour se plaindre au dieu des vers Qu'en certain lieu de l'univers,
On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles, Les Homères et les Virgiles.
« Cela ne saurait être, on s'est moqué de vous, » Reprit Apollon en courroux.
« Où peut-on avoir dit une telle infamie ?
« Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous?
« —C'est à Paris.— C'est donc à l'Hôpital des Fous?
« — Non, c'est au Louvre, enpleine Académie! »
Quelques amis de la modération cherchaient à le calmer.
— Non répondit le grand critique de plus en plus furieux, la Compagnie, en ne fermant pas la bouche à Perrault, en lui laissant même ses portes ouvertes, a opiné plus scandaleusement que lui contre les Anciens.
Il alla jusqu'à s'écrier un jour :
— Il faudra changer la devise de l'Académie et mettre à la place une troupe de singes
se mirant dans une fontaine, avec ces mots : « Sibi pulchri; charmants pour eux seuls ! »
Arrivée à ce degré d'acuité, la querelle, au grand désespoir des conciliateurs, devint terrible. L'Académie se divisa en deux camps, et la majorité, inutile de le dire, opinait pour Perrault.
Enhardi par cette faveur, l'infortuné publia quatre énormes volumes de Parallèles entre les Anciens et les Modernes, en forme de dialogues, où toutes les pires énormités s'alignent, en s'entassant.
A Eschyle, à Sophocle, à Euripide, Perrault oppose Robert Garnier, Hardy, Maine, Tristan!.. UAstrée y est déclarée supérieure à Ylliade, Pindare n'arrive pas aux chevilles de Ronsard, Plaute, Térence sont de pitoyables bateleurs.
La verve railleuse de Despréaux eut beau jeu contre ces inepties.
Il parodia de façon burlesque la première ode de Pindare, à l'adresse de Perrault:
Si du parfait ennuyeux Tu veux trouver le modèle, Ne cherche point dans les cieux D'astre au soleil préférable Ni dans la foule innombrable De tant d'écrivains divers Chez Coignard rongés des vers Un poète comparable A l'auteur inimitable De Peau d'Ane mis en vers.
Un journal, le Mercure Galant, s'était déclaré pour Perrault. Boileau s'écria :
Le bruit court que Bacchus, Junon, Jupiter, Mars, Apollon, le dieu des beaux-arts,
Les Ris même, les Jeux, les Grâces et leur mère, Et tous les dieux, enfants d'Homère, Résolus de venger leur père,
Jettent déjà sur vous de dangereux regards.
Perrault, craignez enfin quelque triste aventure,
Gomment soutiendrez-vous un choc si violent? Il est vrai, Vizé nous assure Que vous avez pour vous Mercure, Mais c'est le Mercure Galant !
A ce moment, un auxiliaire redoutable vint au secours de Perrault, Re'gnard, le premier de nos comiques après Molière, le seul capable de lutter avec lui.
Régnard railla la veine épuisée du vieil athlète et composa une pièce plaisante où il le suppose mort et décrit ainsi ses funérailles:
De pédants mal peignés un bataillon crotté Descendait à pas lents de l'Université ; [à terre ; Leurs longs manteaux de deuil traînaient jusques A leurs crêpes flottants le vent faisait la guerre ; Et chacun à la main avait pris pour flambeau Un laurier jadis vert pour orner un tombeau. J'ai vu parmi les rangs, malgré la foule extrême, De maint auteur dolent la face sèche et blême ; Deux Grecs et deux Latins escortaient le cercueil...
Enfin, on place sur le tombeau du vieux poète une épitaphe :
Ci-gît maître Boileau qui vécut de médire, Et qui mourut aussi par un trait de satire : Le coup dont il mourut lui fut enfin rendu ! Si par malheur un jour son livre était perdu, A le chercher bien loin, passant, ne t'embarrasse, Tu le retrouveras tout entier dans Horace !...
Ajoutez que les héritières de Rambouillet, irritées de sa triste et fâcheuse Satire confiée les femmes, renforçaient puissamment le clan hostile à Boileau.
— Tu dors, Brutus ! lui criait le prince de Gonti.
Le vieux lion se réveilla, aiguisa ses griffes pour un dernier combat et se leva au moment où ses adversaires le croyaient à jamais endormi.
Les Réflexions sur le Sublime de Longin furent le dernier cri de cette âme indomptable, le dernier accent de son indignation en faveur des Anciens, les modèles immortels que la sotte fatuité de Perrault avait prétendu rabaisser, comme le pygmée qui insulte le géant, comme l'Arabe du désert qui, au pied des Pyramides, croit les atteindre, parce qu'il leur jette, en passant, un coup de sa lance.
Là se retrouve, avec la verdeur de son jeune temps, l'animation de son esprit in-
— 25o — vinciblement voué à la cause du vrai et du juste, à la cause du goût et du bon sens littéraire.
Arnauld estima qu'il devait intervenir.
Il le fit dans une lettre célèbre, qui remplit Boileau d'une enthousiaste allégresse, et mit fin à la querelle entre Perrault et lui :
— L'amour-propre, y disait en terminant le vieux docteur janséniste, qui prêchait là du moins une doctrine orthodoxe, l'amour-propre ne règne point où règne la charité, et il n'y a que l'amour-propre qui nous rende pénible la connaissance de nos fautes, quand la raison nous les fait apercevoir. Que chacun de vous s'applique cela à soi-même, et vous serez bientôt bons amis.
Boileau répondit au grand Arnauld :
— Faut-il se dédire de tout ce que j'ai écrit contre M. Perrault ? Faut-il se mettre à genoux devant lui ? Faut-il lire tout Saint- Paulin? Vous n'avez qu'à dire : rien ne me sera difficile.
Les deux adversaires se rencontrèrent et se tendirent la main.
Despréaux annonça au public la conclusion
de la paix (i), par une épigramme où Pradon payait les frais de la guerre :
Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser, Perrault l'antipindarique Et Despréaux l'homérique Consentent à s'embrasser. Quelque aigreur qui les anime Quand, malgré l'emportement, Comme eux l'un et l'autre on s'estime,
(i) Malgré la réconciliation, chacun des combattants garda, suivant l'usage en pareil cas, son opinion et n'en voulut jamais démordre. D'ailleurs, dans la lettre qu'il consentit à lui écrire pour « badiner sur la querelle et faire voir qu'il avait de l'estime pour lui », Boileau, après avoir rabaisse complaisamment la portée du débat qu'il traite de « duel grammatical », ne se gêna pas pour dire encore une fois son fait à Perrault, et lui signifier qu'il entendait rester le maître du champ de bataille. « Si je ne m'en étais mêlé, dit-il un peu plus fièrement qu'il ne convient en pareille aventure, le champ de bataille vous restait ! a Perrault fit semblant de se contenter de la prétendue lettre d'excuse, et plus rien, au moins en dehors des confidences de l'intimité, ne vint altérer leurs bonnes relations. En mourant, Perrault chargeait son fils de faire, en son nom, « les plus grandes honnêtetés à Monsieur Despréaux et de l'assurer qu'il mourait son serviteur ».
L'accord se fait aisément.
Mon embarras est comment On pourra finir la guerre De Pradon et du parterre.
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