Chapitre xviii
mes . Il ne se met point en peine s'il condamne le mariage , et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède. Pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique , et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très laides , il est content. »
On ne voit pas cependant que ce soit condamner le mariage que de blâmer celles qui en violent les devoirs. Si, à la vérité, l'auteur de la Satire ne pousse guère au mariage, et même feint d'en détourner son interlocuteur Alcippe, il fait pourtant répondre par celui-ci :
Que sous ce joug moqué tout , à la fin , s'engage ;
Qu'à ce commun filet les railleurs mêmes pris
Ont été très souvent de commodes maris ;
Et que, pour être heureux sous ce joug salutaire,
Tout dépend , en un mot , du bon choix qu'on sait faire ;
qu'il ne sera pas fâché , lui Alcippe , de tromper l'espérance des neveux avides qui convoitent et dtvjà dévorent en pensée son héritage ; qu'il est las enfin de vivre seul, volé par ses valets, exposé à être assassiné par eux; que l'homme, après tout, est né pour la société, non pour la solitude:
Et, si durant un jour notre premier aïeul, Plus riche d'une côte, avait vécu tout seul, Je doute , en sa demeure alors si fortunée , S'il n'eût point prié Dieu d'abréger la journée.
Ne serait-ce pas cette plaisanterie faisant allusion à ce que Bossuet appelle 1' « os surnuméraire » , qui aurait indisposé le grand évoque ? Songez qu'un demi-siècle après, une allusion du même genre, sur le Paradis terrestre, hasardée par Voltaire dans le Mondain , lui attira une persécution violente ^. Sans doute aussi Tévêque de Meaux trouva une autre sorte d'irrévérence dans le portrait du directeur de femmes, qui est comme un prélude des jolies malices du Lutrin à Tégard des gens d'Église, et qui semble déjà du Verl-Yert^,
Qu'il parait bien nourri I quel vermillon ! quel teint I
Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint.
Cependant y à l'entendre , il se soutient à peine ;
Il eut encore hier la fièvre et la migraine ;
Et , sans les prompts secours qu'on prit soin d'apporter,
Il serait sur son lit peut - être à trembloter .
Mais de tous les mortels , grâce aux dévotes âmes
Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.
Quelque léger dégoût vient-il le travailler ?
Une froide vapeur le fait -elle bâiller?
Un escadron coiffé d'abord court à son aide :
L'une chauffe un bouillon , l'autre apprête un remède
Chez lui sirops exquis, ratafias van es,
Confitures surtout, volent de tous côtés :
1. Cette satire de Boileau est de 1692 ; /e Mondain est de 1736.
2. Le Vert'Verty de Gresset, est de 1734, et attira une punition à son auteur. — Cf. sur le même sujet, la satire II du Père Sanlecque; — et, si l'on veut, le portrait du Père Doucin, dans le Paysan parvenu de Marivaux .
Car de tous mets sucrés, seci, en pâte, ou liquides Les estomacs dévots toujours furent avides ; Le premier massepain pour eux, je crois, se fit, Et le premier citron à Rouen fut confit .
Ajoutons que Bossuet se rappelait peut-être aussi les vers audacieux sur Tarchevêque de Paris * , et d'autres vers encore où le satirique avait raillé les prélats qui, au lieu de résider dans leur diocèse, hantaient la cour . Or Bossuet , nommé d'abord évéque de Condom, avait à peine mis les pieds dans son évèché, et, même devenu évoque de Meaux, y habitait moins souvent qu'à Versailles. Tout cela avait pu l'indisposer contre le poète disant comme exemple d'avis inutile et de recommandation non suivie d'effet :
C'est aux prélats de Cour prêcher la résidence.
J'imagine que, tous ces divers griefs s'étant accumulés , la Satire des Femmes fut l'occasion qui fit éclater la mauvaise humeur du prélat.
Après Perrault soutenu de Bossuet, ce fut Regnard qui répliqua à Despréaux soutenu d'Amauld. A la Satire des Femmes il opposa la Satire des Maris, avec une petite Préface qui débute ainsi : c Quelque chose que je dise contre le mariage , mon dessein n'est pas d'en détourner ceux