‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 23 sur 79 · E. Havet, les Provinciales^ t. I*', p. xv · texte numérisé non relu

E. Havet, les Provinciales^ t. I*', p. xv

Louis XIV avait moins d'horreur pour un athée que pour un janséniste; cependant il ferma les yeux sur le jansénisme de Boileau, et celui-ci, gardant son franc- parler même à la Cour, ne désavoua jamais Amauld pour son ami. « Il en faisait profession ouvertement, sous les yeux du monarque qui avait exilé et proscrit ce docteur célèbre. Un courtisan lui disait, un jour^ dans Tantichambre du Roi, que ce prince faisait chercher Amauld partout pour le mettre à la Bastille. — « Oh! répondit tout haut Despréaux, le Roi est trop heureux , il ne le trouvera pas. »

L'amitié de Boileau pour Arnauld * le rendit im-

1. Rapprochons de cette amitié sa vive sympathie pour Bornât, qu'il appelait « un homme admirable, et le Restaurateur de la raison dans la jurisprudence » , — comme Arnauld dans la théologie, comme Descartes dans la philosophie, comme Pascal dans la morale , comme Malherbe et lui-même dans la versification et le style.

pitoyable envers Desmarets de Saint -Sorlin S qui avait écrit contre cet ami persécuté. Il lui lança cette épigramme :

Dans le Palais, hier, fiilain Voulait gager contre Ménage Qu'il était faux que Saint-Sorlin Contre Arnauld eût fait un ouvrage. — Il en a fait, j'en sais le temps, Dit un des plus fameux libraires ; Attendez... c'est depuis vingt ans :

On en tira cent exemplaires. — C'est beaucoup , dis-je en m'approchant ; La pièce n'est pas si publique. — n faut compter, dit le marchand :

Tout est encor dans ma boutique.

Desmarets n'était pas, cependant, sans mérite. Dès 1637, sa comédie des Visionnaires Tavait rendu célèbre : vingt-deux ans avant Molière, il s'y moquait des têtes romanesques et des précieuses, et, vingtsept ans avant les Femmes savantes , il y esquissait l'original de Bélise. Son poème de Clovis ou la France chrétienne eut moins de succès, quoique Dieu même, à ce qu'il prétendait, l'eût « sensiblement assisté pour le lui faire achever «>. L'auteur s'était proposé de faire voir , après le Tasse , que « tout le merveilleux et le surnaturel (d'un poème héroïque) doivent être fondés sur la religion du héros que

1 Né en 159ô, mort en 1676.

Ton prend pour sujet ». Boileau, à tort, par piété mal entendue, tenait pour l'opinion contraire; Desmarets Tattaqua vivement sur ce point et sur d'autres; et même, en 1774, entreprit une critique générale des œuvres de notre poète, à laquelle on croit que le duc de Nevers et l'abbé Testu travaillèrent avec lui : guerre littéraire ajoutée à la guerre théologique ; car Desmarets, pour expier les comédies, les ballets, les romans qu'il avait composés dans sa jeunesse, s'était converti dans son âge mûr et s'était mis avec les molinistes contre les jansénistes; il avait fait imprimer, en 1665, une réponse à r Apologie des Religieuses de Port-Royal , auxquelles Nicole avait prêté sa plume . Il était donc l'ennemi déclaré de Nicole, d'Amauld, de Boileau. Nicole lui lança les Imaginaires y titre qui faisait allusiçn aux Visionnaires. Dans ces espèces de Provinciales nouvelles, que madame de Sévigné goûtait fort, non pas sans doute autant que les vraies, il raillait les rêveries mystiques de Desmarets, devenu prophète en vieillissant.

A tout prendre impartialement, ce Desmarets était un esprit vif, qui rencontrait parfois des idées neuves et quelques vers heureux; par exemple, ces deux stances traduites de l'hymne de l'Eglise en l'honneur des Saints - Innocents , Salvete, flores martyrum :

Brillez , fleurs des martyrs , dont la troupe innocente Tombe , au lieu de Jésus , sous le fer des méchants ,

Com-ne un tourbillon dans nos champs Rompt les tendres boutons de la rose naissante.

Prémices des martyrs qui pour Christ se dévouent Vous mourez pour l'Agneau, plus do"x que des agneaux

Vous riez devant vos bourreaux, £t vos petites mains de vos palmes se jouent.

Protégé par Richelieu dont il versifiait les pièces, Mirame et Europe, il fit partie de T Académie française dès le commencement, et en fut le premier chancelier. Esprit résolu, il avait eu (comme Bois- Robert, un autre des cinq poètes du Cardinal) Tidée de soutenir que les Modernes valaient bien les Anciens. Pierre Perrault d'abord, et Charles Perrault vingt ans après, vinrent à la rescousse sur cette question , où nous les retrouverons *.

l.Voir plus loin, a 6* leçon.

YI

Mais le chef-d'œuvre des Épitres, c'est l'Épître vu , à Racine, pour le consoler de Tinfâme cabale montée contre Phèdre, qui le découragea au point de briser sa carrière dramatique à trente-huit ans. Boileau, digne juge, ami véritable, trouve dans sa raison et dans son cœur les accents les plus fermes, prenant occasion de célébrer à la fois Racine, Corneille et Molière, d'affirmer la durée immortelle de leurs ouvrages, et de prononcer d'avance avec certitude l'arrêt de l'équitable avenir. Il suffirait de cette Épître pour mériter à lui-même l'immortalité. Il rappelle que, si les grands hommes sont enviés de leur vivant parce que leur éclat blesse les yeux jaloux, morts on leur rend justice :

Avant qu'un peu de terre obtenu par prière Pour Jamais sous la tombe eût enfermé Molière

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Mille de ces beaux trais aujourd'hui si Tantes Furent des sots esprits, â nos yeux, rebutés. L'ignorance et Terreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis , en robes de comtesses , Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau Et secouaient la tête à Tendroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte ; Le vicomte indigné sortait au second acte.

L'un , défenseur zélé des bigots mis en jeu , Pour prix de ses bons mots le condamnait au fen. L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre Voulait venger la Cour immolée au parterre.

Mais , sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa Muse éclipsée; L'aimable Comédie, avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir , Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Est-il rien de plus émouvant que cette larme de Boileau sur Molière, a larme vengeresse » , ni que toute cette Épître à Racine, « le triomphe le plus magnifique et le plus inaltéré de ce sentiment de justice, chef-d'œuvre de la poésie critique; où elle sait être tour à tour et à la fois étincelante, échauffante, harmonieuse, attendrissante et fraternelle* "n î

Si Boileau avait Tesprit satirique, il avait le cœur généreux. C'était en vers seulement qu'il était méchant. Apprenant que le vieux Corneille est menacé de perdre sa pension par la pénurie du

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