QUATRIÈME LEÇON
l'art poétique
Dans un Art poétique approprié à son temps, mais qui, étant comme le code de la Raison,, convient et conviendra, en ses préceptes généraux, à tous les siècles, Boileau va à la fois montrer les \ "^'défauts des méchants ouvrages, et donner les règles ^ des bons. 11 bataillera encore ici contre le faux goût et Tesprit malsain , tant son humeur est militante I Par là, V Art poétique continue les Satires. Mais il dépasse et celles -ci et les Épitres. C'est le Jt'couronnement de l'édifice. Le génie du poètecritique en sa pleine maturité se concentre dans cet ouvrage : avec le satirique, avec le moraliste, se
combine , si Ton peut ainsi dire , le médecin littéraire, et, par-dessus tout, le législateur.
Commencé en 1669, VArt poétique parut en 1674 , avec les quatre premières ÉpitreSj et les quatre premiers chants du Lutrin, L'auteur avait trente-huit ans; il était dans la plénitude de son talent et de sa force. Cet ouvrage est le fruit de toute son expérience, et de celle de ses devanciers : chez les Grecs , Aristote ; chez les Romains, Horace; chez les modernes, Vida, Jules -César Scaliger et Vauquelin de LaFresnaye. Je dirai d'abord quelques mots de chacun d'eux.
Premièrement, Aristote et sa Poétique. Elle ne regarde que la littérature grecque; mais le génie exact et profond de l'auteur en décompose les éléments et les principes de telle sorte, qu'il en tire des règles générales quasi universelles. Cette littérature d'ailleurs est si belle, qu'elle semblait faite pour servir d'exemple à toutes ; et l'analyse seule de celte réalité vivante sufiQsait à donner un idéal. Malheureusement la Poétique, œuvre inachevée et incomplète, ne traite que de l'Épopée et de la Tragédie.
Cependant, en littérature comme en philosophie, l'influence de l'auteur de la Poétique et de la Rhétorique fut profonde et infiniment prolongée. Toute la scolastique du Moyen Age vécut d' Aristote et de sa Logique; avec cette circonstance curieuse, que c'était à travers la traduction arabe : par conséquent
non sans quelques déviations et réfractions. C'est faute de bien lire et de bien entendre la Poétique qu'on a attribué au grand philosophe quelques prétendues règles qu'il n'avait point édictées. Ainsi, pour ce qui a trait, dans l'œuvre dramatique, aux trois fameuses unités, dites d'Aristote, l'unité de lieu, l'unité de. temps et l'unité d'action , d'abord il n'a / jamais parlé de l'unité de lieu ; quant à l'unité de \ temps, il n'en dit qu'im mot en passant. Il n'édicte / donc réellement que l'unité d'action, ou plutôt d'in- \^, térêt , qui est une loi de la raison, et qui par con- ^ ^ séquent s'impose d'elle-même^. C'était Chapelain, et non Aristote, qui, d'accord avec Richelieu, avait inventé le joug des trois unités. Et Mairet était le premier qui l'avait porté avec aisance et avec grâce dans sa Sophonisbe.
Secondement, Horace. Ce qu'on nomme son Art poétique, ou Art de la Poésie, est une simple Épître ou Lettre en vers, écrite sans beaucoup d'ordre, mais avec beaucoup de jugement et de goût, pour donner quelques règles de littérature dramatique à deux jeunes hommes, fils d'un de ses amis, LuciusCal* purnius Piso, personnage considérable, tour à tour gouverneur de Pamphylie, consul (quinze ans avant notre ère) et préfet de Rome, qui cultivait les lettres et les faisait cultiver à ses fils. Le titre véritable de