Poétique, ch. viii, xiiv, v
cet opuscule d'environ cinq cents vers esiÉpitre aux Pisons^ c est-à-dire à Cnéius et Ludus Piso, fils dé ce personnage ; mais on a pris l'habitude de l'appeler Art poétique, à cause du sujet. Lettre écrite avec grâce, dans la liberté de la causerie, il n'y faut point chercher la marche régulière d'une œuvre didacy tique. Horace demande à un poème trois qualités: qu'il plaise à l'esprit, qu'il touche le cœur, qu'il y charme l'oreille. S'il y a un plan dans YÉpitre^ ( c'est en ces trois points qu'il consiste ; mais le y poète le cache plutôt qu'il ne le montre ; et sa ;^ntaisie gracieuse brode sur ce canevas maint épisode. Plusieurs morceaux auraient pu changer de place sans que YÉpitre y eût perdu.
L'élévation n'y manque point : la Poésie, fille du Ciel, naît de l'inspiration des Dieux; c'est elle* qui, prêtant son harmonie à la parole des premiers législateurs, a commencé la civiUsation du genre humain. Et vitœ monstrata via ea/... Aussi ne faut-il pas faire de la poésie un métier, ni un amusement frivole... Horace, sur ces nobles idées, écrit de beaux vers ^. Boileau les imite assez faiblement:
Silvestres homines saœr interpresqne Dearum Cœdibus et victu fœdo deterruit Orpheus; Dicttts oë hoc lenire tigres rabidosque leones. DicttK et Amphion, Thebanœ canditor arciSf Saxa movere sono testudinis, et prece hlœuda Ducere quo vellet. Fuit hœc sapienUa qwm^am.
Mais du discours enfin Tharmonieuse adresse De ces sauvages mœurs adoucît la rudesse, Rassembla les humains dans les forêts épars, Enferma les cités de murs et de remparts.
Cet ordre fut, dit -on, le firuit des premiers vers*.
Il n'a pas Tair d*y croire plus qu'il ne faut, Combiett les vers d'Horace ont plus de conviction, malgré !•• tour réservé Dictus, et combien de charme et de grâcel
Dictus et Amphion, Thébanœ conditor arcts, Saxa movere sono testudinis , et prece blanda Ducere qtio vellet, . .
Quelle légèreté exquise! Elle donne de la vraisemblance au miracle qu'elle peint, à cette ville bâtie par la lyre; elle le renouvellerait, au besoin..
PubUca privaiis secemere , sacra profanis ; Concuhitu prohibere vago^ dare jura maritis; Oppida moliriy leges incidere Hgno :
Sic honor et nomen divinis vatilms atqtie Carminibus venit, Post kos insignis Honierus Ttfrtœusque mares animos in Martia beUa Versibus exacuit ; diclœ per carmina sortes ; Et vitœ monstrata via est,.,,*
i. Art poétique, eh. IV.
Voilà le vrai don poétique. Boileau l'attrape quelquefois, plutôt qu'il ne Ta reçu en naissant. Lorsqu'il veut lutter avec Horace, il est souvent malheureux. Ciomment traduit-il ce joli passage ?
De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers
Qu*aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient, Et sur les murs thébains en ordre s^élevaient.
Que cela est exact, mais triste et froid! Les pierres que vous nous faites voir montent par un bon cabestan, mais non sur les ailes de la poésie, aux sons de la lyre enchantée.
Telles sont les deux sources antiques dans lesquelles y. Boileau a puisé; principalement dans la seconde. , Voici maintenant les trois sources modernes, beau- /^ coup moins riches, les deux premières surtout; aussi me contenterai -je presque de les mentionner. /^ Un prélat de la Cour de Léon X, Vida, né à Crémone vers 148o, mort en 1556, qui fut évêque d'Albe, mais quasi païen par son amour de la littérature latine, fut le premier chez les modernes à imiter l'œuvre d'Horace dont nous venons de parler, et écrivit en latin, lui aussi, un Art poétique^ en trois chants. C'est une sorte de pastiche habile et agréable, rien de plus. Boileau lui a emprunté quelques détails.
BOILBAU 121
n en a péché quelques autres dans les sept livres de la Poétique que le fameux philolc^e Jules- César Scaliger publia à Lyon en 1561 . VoiU pour les deux sources latines modernes.
n doit davantage k Vauquelin de La Fresnaye.
Celui-ci, né en 1535 près de Falaise, mort en ItiOT, lieutenant général à Caen sous Henri III , président du bailliage de la même ville sous Henri IV, gentilhomme campagnard et poète, composa dès l'âge de vingt ans des Foresteries et des Idytlies^, dans lesquellesjaillissait déjà une veine naturelle, un sentiment vrai. Il fit ensuite des sonnets, des épitres, el Baûnun Art poétique, verslS74, un siècle avant celui de Boileau. Ce poème est d'un style facile et un peu dil'fluent, naturel et négligé, intéressant par l'abondance des idées et des observations ou impressions personnelles. L'auteur n'est pas tout confit dans l'antiquité; c'est uo moderne. Il veut un Parnasse chrëljen, pour remplacer l'ancienne mythologie. La poésie étant pour lui chose vivante et non
1. Ce dernier litre, /difUiw, n'eat que la tranacription du mot grec EiBJMia, d'où nous nous avons fait idylles , et qui signifie Bimplemenl petits tableaux , ainsi que l'eiplique Vauquelin lui-même, en disant pour quelles raisons 11 a choisi comme titre ce motI<iyUia, encore incon au alors en France: • Il ae signifie et représente, dit-il, que diverses peiiiej imajes et graTures,en la semblance de celles qu'on grave anx lapis, gemmes et calcédoines, pour servir de cachet . les miennes, en la sorte, pleines d'amour enfimline, ne sont ip'imagtltet et petite» HMetlt* de Aintaisies d'amour. *
abstraite, il ne la sépare pas de rhomme intérieur; il dit résolument et justement :
Si les Grecs, comme yoas chrétiens', eussent écrit, Ils eussent les hauts fsdts chanté de Jésus -Christ.
Pour Boileau, la Foi est une chose, la Poésie en est une autre; Vauquelin est d'avis différent". Disciple de Ronsard en même temps que d'Horace, il accommode les préceptes anciens à la littérature française. Il a, en outre, un génie propre, qui voit et sent par lui-môme ; plus de jet naturel que Boileau ;
1. Inversion : c*e8t-à-dire, « eussent écrit, étant chrétiens comme tous. >
2. Plus tard, dans le même ordre d'idées, Desmarets, Perrault et Saint-Éyremond soutiendront que la Religion de TAncien et du Nouveau Testament n^est pas une source moins abondante de sentiments et d'images poétiques que la Mythologie, et développeront la thèse qui, un siècle et demi plus tard , sera reprise par Chateaubriand dans le Génie du Christianisme ou Beautés morales et poétiques de la Religion chrétienne, — Le curieux est que Racine , qui protesta d'abord avec Boileau contre cette opinion, ne fut pas sans se contredire en £ftit, lorsque dans les années mêmes de la publication de Tonvrage de Perrault, Parallèles des Anciens et des ModemeSy donné en quatre volumes successifs de 1688 à 1696, il composa en 1689 Esther^ et en 1691 Athalie, Desmarets de Saint-Sorlin, à Tappui de sa thèse, avait, dès Tannée 1670, tiré de l'Ancien Testament un poème sur ce sujet d'Estherj après avoir tiré du Nouveau Testament, Tannée précédente, un poème de Marie- Magdeleine, En 1674, la même année que Perrault, il donna le Triomphe de Louis et de son Siècle y même idée, presque même titre qiie le poème de Perrault, le Siècle de Louis- ù- Grand, — Perrault, en 1686, publia encore un ouvrage sur un siget chrétien, son idylle héroïque de Saint-Paulin y dédiée â Bosquet. Voir, plus loin, la sixième leçon.
celui-ci, en revanche, a plus de culture et un art plus serré, qui souvent en dit davantage en quatre vers que Yauquelin en un très long développe* ment ; mais les longueurs même de Yauquelin ne manquent pas de charme ni de grâce.
Tels sont les cinq prédécesseurs que Boileau a plus ou moins mis à contribution pour son Art poétique ^.
1. André Chénier, dans son poème de invention ^ qui se résume en ce vers :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques, oomplétera l'œuvre de Boileau et de ses deyanciera*
Mais , s'il doit à Horace nombre d'heureuses pensées, à Aristote et aux trois autres quelques détails, \ c'est de Malherbe et de Descartes qu'il relève et procède par -dessus tout, dans l'esprit général de
l'œuvre. La Raison est son Dieu. Ces noms, la y^ Raison, le bon sens, sonnent à chaque page, et font comme un refrain ou une litanie.
Au premier chant :
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.
Aimez donc la Raison : que toujours vos écrits \ Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
La Raison , pour marcher , n'a souvent qu'une voie ; Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie.
Au mépris du bon sens^ le burlesque effronté..
Au second chant :
' La Raison outragée enfin ouvrit les yeux .
■ Il faut^ même en chansons, du bon sens et de Part.
Au troisième chant :
Mais nous, que la Raison à ses règles engage,
Mais la scène demande une exacte raison .
Que Faction, marchant où la Raison la guide,
Ne se perde jamais dans une scène yide.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter.
J'aime , sur le théâtre , un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur, Plaît par la Raison seule f et jamais ne la choque.
Au quatrième chant :
Et, souple à la Raison^ corrigez sans murmure. «•..••••••••••••
Avant que la Raison, s'expliquant par la voix, Eût instruit les humains, eût enseigné les lois. Tous les hommes suivaient la grossière nature. • •
Une telle insistance et de telles répétitions ne sont-elles pas caractéristiques *? Et comme Ton voit bien, dans ce dernier passage, que la Raison et la Poésie pour Boileau ne sont qu'un ! II attribue à la Raison ce que tout à l'heure Horace attribuait à la Poésie, et cela dans le passage même où il le traduit. Il est vrai que l'une emprunta Torgane de V l'autre, organe nécessaire, puisqu'il était unique ' alors : car, avant l'invention de l'écriture, on eut recours, pour aider la mémoire, à la parole mesu- S- rée et rythmée; ce fut aux vers et à la poésie que / Ton confia le dépôt des traditions, des préceptes de vie, des maximes morales et médicales, qui servirent d'abord de lois; des premières notions d'agriculture, des moyens d'obtenir ou de conserver le feu ; tout cela mêlé de rites religieux. La division par spécialité des diverses fonctions sociales et des arts différents ne se fit que peu à peu et à la longue, à mesure que tout se développa: Jusquelà, toutes ces choses si diverses étaient consignées pêle-mêle, au fur et à mesure, parles poètes -prêtres dans des formules versifiées, que les plus intelligents de chaque jpeuplade se transmettaient de génération en génération pour le bien de tous. Tel est le fait positif enveloppé dans le beau pas-
1. Pradon lui reproche «de parler toujours à tort et â travers de bon sens et de raison j refraia de sa morale de campagne » . Le Triomphe de Pradon sur les Satires du sieur Despréaux. La Haye, 1676.
sage d'Horace, sacer interpresque Deorum Orpheus^ et qui justifie l'identification de la Poésie avec la Raison dans Timitation deBoileau.
v^ n part donc de ce principe, comme Descartes,
que la Raison est la faculté souveraine, à laquelle les
sK autres doivent se subordonner. Des esprits plus
- flexibles, plus mêlés à la vie mondaine, Sainl- Ëvremond par exemple, ne partageaient pas cet absolutisme cartésien . Saint-Évremond incline à la doctrine de Gassendi, non à celle de Descattes: bien loin de croire à la Raison unique, identique chez tous les hommes, il est plus frappé des diversités de forme causées par les climats et par les temps, que de l'identité de fond d'une nature humaine persistante. « Il faut convenir, dit-il, que la Poétique d'Aristote est un excellent ouvrage; cependant il n'a rien d'assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles... Tous les temps ont un caractère qui leur est propre : ils ont leur politique , leurs intérêts , leurs affaires ; ils ont leur morale en quelque façon , ayant leurs défauts et leurs vertus. C'est toujours l'homme ; mais la nature se varie dans l*homme : et l'Art , qui n'est autre chose qu'une imitation, de la Nature, se doit varier comme elle. »
Boileau, comme s'il eût flairé en ce libre esprit mondain, un peu téméraire, un hérétique de sa doctrine, ne l'aimait point, et même le dédaignait.
Dans l'édition apocryphe des Satires donnée à Rouen sans son aveu, à ce qu'il dit, et pleine de fautes, on avait ajouté pour grossir le volume un morceau de Saint-Évremond ; ce fut à cette occasion que Despréaux donna sa première édition avouée, dans la préface de laquelle il fait dire par le libraire parlant de Fauteur : « Sa tendresse de père s'est réveillée à Taspect de ses enfants ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu'il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide ^ que tout le sel de ses vers ne pourrait pas relever ; je veux dire de ce Jugement sur les Sciences qu'on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. 11 a eu peur que ses Satires n'achevassent de se gâter en une si méchante compagnie ^. d
Un pareil dédain a de quoi surprendre. Saint- Évremond est un esprit non pas si ferme, si dogmatique, mais en revanche bien autrement ouvert que Despréaux. Avec une indépendance absolue, il goûte les littératures étrangères, — espagnole, italienne, anglaise, — autant que la nôtre. Il pénètre aussi dans l'antiquité, familièrement, de plain-pied, avec un sens aisé, pratique, et élevé, frayant la voie à Montesquieu. Je ne veux pas déprécier Boileau, à Dieu ne plaise ! mais il déprécie trop Saint- Évremond. Esprit original et hardi par nature, son long exil en Angleterre étendit encore ses idées.