Préface de
Pendant qu'on bataillait autour d'Homère dans cette interminable cpierelle des Anciens et des Modernes, il ne craignait pas de dire : « Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables accommodés au siècle où il écrirait. Ses poèmes seront toujours des chefs-d'œuvre, mais non pas en tout des modèles. Es formeront notre jugement, et puis le jugement réglera la disposition des choses présentes. » Pour écrire cela en plein dix- septième siècle, il fallait à Saint- Évremond plus d'intrépidité qu'à Hegel émettant de nos jours dans son Esthétique h peu près la même pensée : a Ce qu'Homère a chanté, ce que les autres ont exprimé dans la liberté de leur génie, est une fois dit ; ces suj ts, ces idées, ces formes, sont épuisés. L'actuel seul a de la vie et de la fraîcheur; le reste est pâle et froid. »
Ces paroles de Saint-Évremond et de Hegel concordent avec celles de Molière : « Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens d'à présent... La grande règle de toutes les règles est de plaire. » Corneille l'avait dit déjà dans l'Épître dédicatoire de Médée, que le but, avant tout, « est de plaire » , et exprime de nouveau la môme pensée en plusieurs passages de ses Examens et Discours . Racine dit : « De plaire et de toucher. » Boileau, de même
Le secret est d'abord de plaire et de toucher K
Mais, procédant du principe cartésien la Ratêon, il croit d'une foi profonde que c'est principalement par elle qu'on doit plaire aux esprits bien faits ; que c'est elle qui donne aux ouvrages leur vrai prix, leur lustre durable.
D ne laisse pas, pour cela, d'être en plein dans le mouvement de la nouvelle école poétique , qui , elle aussi, respire la Raison, avec le souffle moderne. La Raison n'est-elle pas l'âme du progrès? Il marche donc avec les vrais novateurs.
Ne confondez pas la nouveauté vraie avec les inventions bizarres et fausses. Autant Boileau est d'avant-garde avec les novateurs sensés, chez lesquels la raison, l'imagination et la passion se font équilibre, autant il est l'adversaire des égarés, des mal équilibrés, des excentriques. Ceux-ci cherchent et trouvent des curiosités, et montrent parfois de l'esprit; il leur manque une chose, le bon sens, qui est le mattre de l'art comme de la vie. Boileau les combat donc avec autant d'ardeur qu'il soutient les premiers.
La bizarrerie n'est qu'une fausse originaUté. U peut arriver, en littérature comme en peinture ou
1. Est-ce que tout cela ne rejoint pas la définition que Stendhal a donnée du Romantisme ? — Voir notre tome I*'»
en sculpture, que les curiosités ne soient pas sans art; mais, la plupart du temps, elles ne procèdent que du caprice, et marquent plus souvent le goût du dérèglement que celui de la beauté ; elles sont les produits de la fantaisie baroque plutôt que de rimagination saine, qui, gouvernée par la Raison, produit la beauté .
C'est un art inférieur que celui qui ne cherche qu'à amuser ou qu'à étonner, soit parla difficulté vaincue, soit par l'étrangeté; l'art élevé ne songe point à cela, ne cherche que le vrai, et n'étonne que par sa simplicité.
C'est au moyen de cette distinction essentielle que se fait la séparation claire entre les vrais novateurs, Corneille, Racine, Molière, Pascal, Boileau, La Fontaine, et, d'autre part, les faux révolutionnaires, les insultés, les révoltés contre le bon sens.
Les auteurs bizarres, ceux que, tout en essayant de les relever contre Boileau, leurs apologistes eux-mêmes ont intitulé les Grotesques^, tels que Théophile de Viau , Saint-Amant , Dassoucy , Scarron, ne doivent donc point être confondus avec les vrais novateurs. Boileau distingue ceuxci tout d'abord , leur applaudit , les soutient ,
1. Théophile Gautier, les Grotesques, publiés d*abord en articles dans la France littéraire, 1844, puis en deux volumes in-8<'; nouvelle édition 1855, un vol. in- 18.
les défend, avec courage, avec constance, avec esprit, magnanimité et tendresse; mais des seconds il se raille sans pitié, les crible de ses traits, les reprend, les transperce, les retourne sans fin ni merci : ce sont ses a victimes », ainsi que les a nommés un autre critique^ qui, lui aussi a essayé de les ressusciter. Ou plutôt ils ne sont les victimes que d'eux-mêmes, de leur fausse imagination, toute en superficie et en hasards, de leur esprit mal employé et dévoyé, précieux, emphatique, ou burlesque; de leur exubérance descriptive ; de leur fantaisie déréglée, malsaine.
L'auteur des Grotesques, qui veut les défendre, les appelle cependant ainsi , et leur donne, chemin faisant, d'autres dénominations encore, qu'il est difficile de prendre en bonne part : « les difformités littéraires, les déviations poétiques ». Après toutes es tentatives de réhabilitation , il finit par déclarer que ces écrivains « sont tombés dans un oubli trop souvent légitime, et d'où personne ne s'avisera de les retirer... La plupart de ces pauvres diables seraient tout à fait inconnus , si leurs noms n'avaient pas été momifiés dans quelque hémistiche de Boileau, à qui, à défaut de hautes qualités de poète, nul ne peut refuser un bon sens cruel. — Cependant quelques-uns d'entre eux, reprend-il, ont joui en leur temps d'une grande