Philarète Chasles, ki Victimet de Boileau
réputation; des gens instruits, pleins de goût et de jugement, des personnes de qualité, ayant Fusage du monde et de la Cour, leur ont trouvé du talent, du génie. Les éloges en prose, les vers, en grec, en latin, en espagnol, en français même, ne leur ont pas manqué ; ni , ce qui est plus significatif, les pensions, les sinécures, les cadeaux et les régals de toutes sortes... » Il va jusqu'à laisser échapper cet aveu : « On a souvent peine à comprendre certaines vogues , certains engouements pour des écrits qui nous paraissent maintenant de l'insipidité la plus nauséabonde... » En somme, il est forcé de reconnaître l'inutilité de tous ses efforts pour redorer leur blason poétique. De fait, il abandonne la cause, et bafoue ses clients. C'est donc Boileau qui a raison ; et, si ces grotesques sont « momifiés », c'est bien par eux-mêmes.
La vraie et saine originalité, quoiqu'elle puisse se marquer chez tel génie ou chez tel autre par telle ou telle faculté plus puissante, éclôt pourtant chez tous de la force harmonique de toutes nos puissances réunies. La fausse originalité, au contraire, venant de l'incomplet et du manque d'équilibre, n'est qu'impuissance. Faute de pouvoir saisir, étreindre, nouer les ensembles des choses en leurs justes rapports, on donne à telle ou telle partie, à tel ou tel détail, une valeur disproportionnée : on dévie du droit sens.
13i LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
Mais ceux chez lequels la raison, animée par la sensibilité et par Timagination, gouverne cependant Tune et Tautre , ceux-là dominant leur œuvre , en distribuent les diverses parties avec mesure, et produisent des nouveautés qui ravissent les esprits modernes,qui étonnent d'abord les routiniers, mais peu à peu les conquièrent et les convertissent : vrais révolutionnaires, ceux-là, de leur vivant; par suite, vrais classiques après. Les mêmes, entendez-vous? les mêmes: combattus, insultés d'abord, à cause de la trop grande somme d'invention vive et hardie qu'ils introduisent violemment au travers des vieux procédés de l'ancien régime poétique ; admirés pour Jes mêmes raisons après leur mort, lorsque enfin leurs conquêtes sont consolidées , incorporées dans le domaine public.
Dans une Lettre en vers, telle que YÉpltre aua Pisons, un ordre trop méthodique eût été plutôt ur défaut qu'une beauté. Hais Boileau, voulant faire un poème didactique, aurait dû construire un plan plus serré.
Au premier chant , il donne les règles générales de la poésie. Il les interrompt par une digression, sans doute en guise d'exemple, sur l'histoire (très incomplète, et assez inexacte) de la poésie française depuis Villon jusqu'à Malherbe. Le second chant , qui est le plus varié , contient les règles des différents genres poétiques, bizarrement rangés : l'idylle ou églogue* d'abord (pourquoi? uniquement, je crois, parce que le poète avait trouvé
1. Le mot églogue, IxXoyi^, veut dire choix, et signifia par hasai'd choix de poésies bucoliques^ ou autres ; puis , impro prement , comme le mot idylle lui-même ( Yoir ci-dessus , page 121 ) , il a pris , chez les modernes , le sens de poésie pastorale.
là-dessus un assez joli début pour ce second chant); ensuite Télégie, Tode, le sonnet, Tépigramme, et, à propos d'elle, tout un développement sur les pointes, le rondeau, la ballade, le madrigal, la satire , et les portraits des principaux satiriques ; enfin le vaudeville , la chanson , Timpromptu. — La fable est oubliée.
Le troisième chant donne les caractères de la tragédie, du poème épique (ordre arbitraire, antihistorique) , et enfin de la comédie. Ce chant est le plus beau, ou le plus imposant.
Dans le quatrième et dernier, Fauteur revient aux préceptes généraux, entremêlés de petits tableaux satiriques. Puis il ajoute aux règles littéraires les maximes morales : il faut que le poète soit galant homme . Après cela, vient Tépisode , ou l'épilogue , sur les origines de la poésie , ses progrès , sa perfection ; et sa décadence , si Ton n'y prend garde. L'éloge du Roi couronne l'œuvre; l'auteur exhorte les poètes à célébrer Louis le Grand.
La caractéristique de cet ouvrage est que les définitions et les préceptes y servent d'exemples, et qu'à propos des divers genres de poèmes , l'auteur emploie assez heureusement, partout où cela est possible, le style qui convient à chacun.
Il signale et attaque quatre maladies de l'esprit et du goût, qui se déclarent lorsque l'imagination
prend le dessus dans les écrits ou dans les discours. Ces quatre maladies sont :
Le faux esprit, ou les pointes;
L'enflure, ou emphase;
L'abus de la description;
Le burlesque.
Ces maladies ne sévissent pas particulièrement dans tel siècle ou dans tel pays ; elles font éruption et reparaissent partout où la raison n'exerce pas un empire incontesté sur la fantaisie.
La Bruyère, faisant allusion à l'hôtel de Rambouillet et au genre d'esprit qui y régnait, le définit excellemment « un esprit où l'imagination a trop de part ». Tel était celui de Voiture et de tout son groupe : esprit manquant de solidité et de fonds, ne s'attrapant qu'aux détails.
Voiture émaillait de pointes ses vers et ses lettres, qui ravissaient la société polie. Fils d'un fermier des vins qui suivait la Cour, il avait su gagner la faveur du frère de Louis Xin, Gaston d'Orléans, qui le nomma contrôleur de sa maison, puis introducteur des ambassadeurs. Les Condé, les Grammont, les La Valette, les d'Avaux, les Schomberg, étaient en correspondance avec lui. Au reste, par ses défauts mêmes il contribua à aiguiser la langue et à l'assouplir. Voyageant en Afrique, il écrit à mademoiselle Paulet une lettre signée Voiture rAfri-
cain. Il lui envoie, avec la suivante, des lions en cire rouge , et signe Léonard , calembour facile ; sa lettre débute ainsi : « Mademoiselle, ce lion ayant été contraint pour quelques raisons d'État de sortir de Libye avec toute sa famille et quelques-uns de ses amis, j*ai cru qu'il n'y avait point de lieu au monde où il se pût retirer si dignement qu'auprès de vous ; et que son malheur lui sera heureux en quelque sorte , s'il lui donne occasion de connaître une si rare personne... U y a, avec lui, quelques lionceaux, qui, pour leur jeunesse, n'ont encore pu étrangler que des enfants et des moutons ; mais je crois qu'avec le temps ils seront gens de bien, et qu'ils pourront atteindre à la vertu de leurs pères... )>
Il écrit à uneabbesse, pour la remercier d'un chat qu'elle lui avait envoyé : « Madame, j'étais déjà si fort à vous que je pensais que vous deviez croire qu'il n'était pas besoin que vous me gagnassiez par aes présents, ni que vous fissiez dessein de me prendre comme un rat, avec un chat. Néanmoins, s'il y avait encore quelque chose dans mon esprit qui ne fût pas à vous, le chat que vous m'avez envoyé a achevé de le prendre... » Puis, il fait l'éloge de ce chat, excepté un point : « J'y trouve seulement à dire qu'il est de très difficile garde, et que , pour un chat nourri en religion , il est fort mal disposé à garder la clôture. Il ne voit point de fenêtre ouverte, qu'il ne s'y veuille jeter ; il aurait déjà vingt fois sauté les murailles, si on l'avait laissé
faire ; et il n'y a point de chat séculier qui soit plus libertin ni plus volontaire que lui. »
Ce qui acheva de mettre à la mode les mignardises de Voiture et ses pointes à l'italienne , ce fut sa fameuse lettre au duc d'Enghien, commençant ainsi : o Eh ! bonjour, mon compère le Brochet,... » et signée : « Votre très humble commère la Carpe; » allusions aux victoires du grand Condé sur le Rhin. Ce maniérisme burlesque , tout l'opposé des pompeuses descriptions de Boileau sur le passage de ce fleuve par Louis XIV ou son armée, est comme l'antipode du majestueux a mont Adulle^«.
Les vers de Voiture sont, comme ses lettres, des espèces de bonbons Uttéraires , d'un goût fade, rappelant les pâtes à la rose , confitures de harem. Mademoiselle de Bourbon , qui à douze ans avait déjà bien de l'esprit et du sens , disait de Voiture « qu'il était si précieux qu'il fallait le conserver dans du sucre ». Madame de Sévigné ne laissait pas de le goûter, ec de plaindre ceux qui le contestaient. Boileau lui-môme, séduit aussi d'abord, le mit tout uniment auprès d'Horace :
Qne, si Ton n^est au rang d^Horace et de Voiture , On rampe dans la fange avec Tabbé de Pure.
Mais plus tard, ayant réfléchi, il reproche à Voiture
i.An pied du Mont Adulle, entre mille roseaux, Le Rhin, tranquiUe, et fier du progrès de ses eaux,
non moins qu'à Benserade de faire trop de pointes et d'équivoques. S'adressant à V Équivoque ellemême , dans la Satire de ce nom, il lui dit :
Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture De ton froid jeu de mots Finsipide figure.
G^est à regret qu^on voit cet auteur, si charmant Et pour mille beaux traits vanté si justement , Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë , Présenter au lecteur sa pensée ambiguë, Et souvent, du faux sens d'un proverbe affecté, Faire de son discours la piquante beauté.
Dans une lettre au duc de Vivonne sur sa prise du Phare de Messine, Boileau en avait enfermé deux autres, qui sont des pastiches, Tune du style de Voiture, farci de jeux d'esprit, l'autre du style de Balzac, plein d'antithèses et d'hyperboles. Il disait avoir trouvé ces deux lettres sous son chevet ; elles sont datées des Champs-Elysées, c'est-à-dire de l'autre monde. Il est impossible de mieux imiter à la fois les défauts et les mérites de deux originaux si différents.
Le faux esprit régnait alors presque partout, — en Angleterre , en Italie , en Espagne , en France , — sous différents noms. En Italie, c'étaient les concettif ou le Marinisme ; en Espagne, les conceptos, ou agu-dezas (les pointes), ou le Gongorisme, ou le cultisme; en Angleterre, l'euphuïsme ; en France, l'esprit précieux. Boileau, comme Molière, réagit avec vigueur contre ces insanités . Il attaque « les
pointes » en deux endroits de son grand poème, au premier chant , et au second . Le passage du second chant est le plus développé et le plus explicite :
Jadis de nos auteurs les pointes ignorées
Furent de l'Italie en nos vers attirées .
Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément,
A ce nouvel appât courut avidement;
La faveur du public excitant leur audace,
Leur nombre impétueux inonda le Parnasse
Le madrigal d'abord en fut enveloppé;
Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé;
La tragédie en fit ses plus chères délices;
L'élégie en orna ses douloureux caprices;
Un héros sur la scène eut soin de s'en parer.
Et sans pointe un amant n'osa plus soupirer.
On vit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles,
Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles.
Chaque mot eut toujours deux visages divers.
La prose la reçut aussi bien que les vers :
L'avocat, au Palais, en hérissa son style.
Et le docteur, en chaire, en sema l'Évangile.
La Raison, outragée, enfin ouvrit les yeux, La chassa pour jamais des discours sérieux ; Et, dans tous ces écrits, la déclarant infâme, Par grâce lui laissa l'entrée en l'épigramme , Pourvu que sa finesse, éclatant à propos. Roulât sur la pensée, et non pas sur les mots.
Ce passage du second chant continue et développe ce que Fauteur avait dit dès le premier :
Laissons à Tltalie De tous ces faux brillants Tédatante folie.
Tout doit tendre au bon sens .
Au lieu de saisir les rapports naturels entre les idées , on en cherchait de singuliers et de surprenants; on se plaisait à jouer sur les mots, à faire des rapprochements bizarres , des métaphores alambiquées, ou des périphrases énigmatiques. Les oiseaux étaient, pour un poète italien, « les sonores cloches de plumes qui donnent au Soleil le signal de Taube ». Les narines s'appelaient « les écluses du cerveau », les oreilles « les portes de l'entendement » , les joues « les trônes de la pudeur». Une précieuse disait aux laquais, comme Molière l'a mis dans sa comédie : « Voiturez-nous ici les commodités de la conversation . » Le célèbre avocat Gautier, plaidant contre une tourière, disait : «Cette tourière, plus fameuse par les tours de son esprit malicieux que par le tour de son monastère... » Même en chaire, un prédicateur nommait le ciel « la calotte du monde ». Un autre démontrait que « la terre étant ronde, et le cœur triangulaire, tous les biens de la terre ne sauraient le remplir : car, inscrivez un rond dans un triangle, il ne le remplira pas. » Des orate\irs très éminents s'accommodaient au goût du jour ; Fléchier, dans l'oraison funèbre de madame d'Aiguillon, faisant allusion à ce qu'elle avait armé un vaisseau pour envoyer des mission-
nalres en Chine, et que, ce vaisseau ayant péri, elle en avait armé un second , disait : « Les eaux de la mer n'éteignirent pas l'ardeur de sa charité. » Le même, dans Toraison funèbre de Tavocat général M. de Lamoignon : « Le premier tribunal où il monta, dit-il, fut celui de sa conscience. »
A plus forte raison, les pointes régnaient -elles au théâtre. La première comédie de Corneille, Mélite, en est remplie. Dans Texamen de sa troisième , te Veuve, imitéede la pièce italienne de Buonaparte», il dit : « Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite; mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée; qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement ». — « La pointe , dit Cyrano de Bergerac, n'est pas d'accord avec la raison : c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point, qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agréments , sans avoir égard à leur
1. Buonaparte (Niccolo), professeur à Florence, né à San Miniato en Toscane, mort vers 1598. Fit imprimer à Florence, vers 1568 , la Vedova ( la Veuve ) , une des plus anciennes comédies du théâtre italien , dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque nationale de Paris . Cette pièce , d'un ton fort leste , fut réimprimée à Florence en 1592 , et à Paris en 1803. Napoléon commanda à Daillant de La Touche une traduction de la Vedova , qui fut généreusement payée , mais resta manuscrite, parce que l'Empereur craignit que la légèreté de cette pièce ne fit tort à la majesté du nom de Buonaparte , dans cet ancêtre prétendu.
propre substance. S'il faut que, pour la pointe, on fasse d'une belle chose une laide , cette étrange et prompte métamorphose se peut faire sans scrupule : et toujours on a bien fait, pourvu qu'an ait bien dit. On ne pèse pas les choses : pourvu qu'elles brillent, il n'importe; et, s'il s'y trouve d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiés par ce feu qui les accompagne *. »
En Espagne, Gongora avait mis à la mode ces Jeux d'esprit. Un raffiné de son école, Gracian, proclame que « les conceptos sont la vie du discours ; d'autant plus parfaits qu'ils sont plus subtils ». Nous avons vu précédemment* ceux d'Alarcon dans le Menteur ^ imités et un peu atténués par Corneille dans la pièce du même nom ; et ceux de Guillem de Castro, atténués aussi dans le Cid '. Gracian, pour décrire l'arrivée de l'été et l'entrée du Soleil dans les constellations du Taureau et des Gémeaux : « Après , dit-il , que dans le céleste cirque , le Cavalier du jour, monté sm'Phlégon (Flamboyant), a vaillamment piqué* l'ardent taureau, lançant pour banderillas'^ ses rayons d'or, aux applaudissements