‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 45 sur 79 · SaUy-Pradhomme · texte numérisé non relu

SaUy-Pradhomme

196 LE ROMAÎ^TISME DES CLASSIQUES

fuirent en Egypte, déguisés en toutes sortes d'animaux, formes sous lesquelles les gens du pays les adorèrent. Mais enfin Jupiter, remis de sa frayeur, reparut, foudroya Typhon, et l'écrasa sous le mont Etna, où il rejoignit Encelade. Telle est la légende que Scarron a parodiée.

Au début du poi^me, les Olympiens viennent de faire un grand banquet. Jupiter dort, le nez sur la table ; Junon est étendue sur un lit ; Mars , qui arrive de Flandre, boit de la bière et fume ; Vénus agace un jeune dieu . Pendant ce temps ^ sur terre , en Thessalie, Typhon, Mimas, Polybôte, et les autres Géants, un dimanche, après dîner eux aussi, s'amusent à jouer aux quilles. Leurs quilles sont de longs éclats de roches, hauts comme des clochers; un quartier de montagne sert de boule; la terre tremble aux environs. Un géant maladroit envoie la boule sur le pied de Typhon : celui-ci jette un cri de douleur; puis, furieux, prend la boule et les quilles , et les lance , avec toute la vaisselle en l'air, si fort qu'elles crèvent la voûte du ciel. Jupiter réveillé de sa sieste, se frotte les yeux, di sant : — Qu'y a-t-il?

Et , furieux comme un tyran ,

Jure deux fois par TAlcoran ; '

C'était son serment ordinaire.

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— Majesté, dit Pallas, c'est un coup de quelque machine qu on a braquée de terre contre l'Olympe. Tous nos verres sont en pièces : il nous faudra boire dans nos mains, comme des philosophes cyniques.

— Ah çà? dit Jupiter, notre ciel n'est donc pas solide? on le crève donc comme un plafond de papier? nous ne sommes donc plus en sûreté ici? Les fils de la Terre deviennent bien insolents ! Mais je saurai les faire rentrer dans le devoir.

Là-dessus Phœbus, qui a fini sa journée , dételé ses chevaux, et rangé sous la remise le coche du soleil, vient raconter ce qui se passe sur la terre, et comme quoi il a vu Typhon lancer les quilles contre le ciel. Jupiter envoie Mercure : — Va dire à ce coquin que, s'il ne se tient pas tranquille, il aura affaire à moi et à mon tonnerre. — Mercure s'élance , traverse les nuages , et ne s'arrête , uu instant, que sur l'Hélicon ,

Pour voir les Filles de Mémoire , Et là se rafraîchir et boire.

C'est un de ses relais accoutumés. 11 y trouve les neuf Muses ,

Les neuf savantes demoiselles Assises dessus des bancelles, Qui faisaient la dissection Ayecque grande attention

De rondeaux, de sonnets , de stances, Sur des cha^ins, sur des absences, Et sur des plaisirs accordés...

Les bonnes filles s'interrompent pour offrir au Messager des Dieux un pot de confiture de cerises.

Et le dedans d'un grand pâté , Qu'Apollon leur avait fait faire .

Mercure , après avoir mangé et bu , reprend sa course vers les Géants. Il les trouve occupés à faire griller pour leur souper cent bœufs et quatre cents moutons, ceux-ci enfilés comme des alouettes à la brochette en un tronc de pin . Il leur commande, delà part de Jupiter, de s'en aller tout de suite à Venise acheter une centaine de verres neufs, pour remplacer ceux qu'ils ont cassés; sinon, gare au tonnerre! Typhon, brutalement, avec une «voix d'ours » , envoie promener le Messager des Dieux et le chasse :

Et, pour vos tasses et vos verres, Qui feront choir tant de tonnerres, Je n'en ai pour votre grand Dieu Non plus qa'il en peut dans mon ycu*.

1. Qu'il enpp.ut, sous -entendu tenir; dans mon yeu^ paur dans mon œil, en langage populaire parisien de ce temps-là: d'où le pluriel mes yeux , non moins barbare , mais que Tusag» a consacré ou légitimé, sans y songer, comme beaucoup d'autres barbarismes et solécismes.

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Mercure ne se le fait pas dire deux fois, et se sauve.

Et ce Dieu, qui n'était pas sot, Se retira sans dire mot. — Pour Typhon et ^oute sa bande, Ils firent cuire leur viande ; Puis, ayant mangé comme loups, Et bu chacun plus de cent coups, Près du feu ces veaux s'étendirent Et paisiblement s'endormirent.

Et moi qui vous écris ceci , Trouvez bon que je dorme aussi.

Ainsi finit le premier chant, qui sert d'exposition.

Le Messager des Dieux vient rendre compte à Jupiter de Tinsolence des Géants. Les Olympiens s'assemblent pour délibérer: Neptune, Bacchus,et les autres,

Enfin eux tous, selon leur ransr, S*allèrent mettre à la rangette Dessus des sièges de moquette.

Tôt après. Monseigneur leur Roi Les vint trouver en bel arroi \ Cupidon lui portait la queue D'une robe de couleur bleue ; Ses cheveux étaient retroussés Et joliment entrelacés D'un fort beau ruban d'Angleterre :

A.atrement ils traînaient à terre...

Les Dieux donc tiennent conseil , non sans trouble, comme les familles royales quand le flot populaire s'émeut. Faut- il sévir, ou non?...

Les Géants, de leur côté, à tout hasard, se préparent à la guerre. Encelade, dont le nom rime à escalade, propose d'aller prendre d'assaut l'Olympe, et d'en déloger les Dieux. Typhon applaudit à cette ouverture ; Mimas se met à braire de joie ; Porphyrion aux longues griffes , et Polybôte « au groin de baleine » grognent en signe d'assentiment ; le grand assommeur d'ours, Asie, montre aussi son ardeur guerrière ; enfin tous , pleins d'entrain , s'écrient :

Vive Typhon I Malheur aux Dieux !

Ceux-ci, pas trop rassurés dans leur Olympe, s'arment et se fortifient. Pendant que Mercure va acheter la Gazette pour avoir des informations sur les forces des Géants , Vulcain le vaillant forgeiX)n propose de mettre de bonnes grilles aux fenêtres de l'Olympe , pour empêcher l'ennemi de s'introduire par là. — Tel est le second chant.

Encelade, au troisième, entasse montagne sur montagne, jusqu'au logis des Olympiens, et, parvenu à la hauteur de la muraille , la rejoint par un pont volant. Jupiter, ouvrant la fenêtre , se trouve nez à nez avec le géant.

A Taspect de ce gros visage, Il pensa perdre le courage ; Au moins, s'écria-t-il bien fort:

« Miséricorde I Je suis mort ! »

\ A son cri, Junon éveillée

Vint à lui toute débraillée, Et, criant bien fort <r Trahison! »

Éveilla toute la maison.

On sonne le tocsin dans l'Olympe. Les Dieux accourent , organisent la défense et font pleuvoir sur les Géants

Bûches , plâtras , cotrets , fagots,

et une chaudronnée d'eau bouillante. Les Géants^ sous cette pluie, se sauvent. *

Lors, Jupin prit la hallebarde De Fun des archers de sa garde ; Et, sur son aigle enharnaché S^étant allègrement juché , Suivit cette maudite engeance.

Ne respirant que la vengeance, Un grand tonnerre à son côté.

Cependant Typhon arrête la déroute de ses Géants , et les rallie. Tenant dans chacune de ses cent mains une grande gaule, il les ramène au combat, de gré ou de force. Les Dieux, à leur tour, menacés par les Géants , se replient ; et c'en était fait des

Olympiens, si les assiégeants , ces grands mauvais gars, ne se fussent arrêtés à piller les caves de rOlympe :

Et Ton peut dire que le via Sauva lors le peuple divin; Car , dans le quartier des Silènes, Quantité de bouteilles, pleines D'un vin d'Orléans très fumeux, Aux Géants, ivrognes comme eux, Furent d'assez fortes entraves Pour arrêfer longtemps ces braves.

Les Dieux , pendant ce temps , se sont réfugies a dans la forêt prochaine ». Ils ne voient qu'un moyen de salut, échapper à Tennemi en trompant ses yeux , se métamorphoser en animaux : Jupiter se change en bélier, Junon en vache, Neptune en lévrier, Momus en singe, Apollon en corbeau, Bacchus en bouc, Vulcain en veau. Pan en rat, Vénus en chèvre,

Le dieu Mars en grand vilain lièvre ,

Diane en chatte, Mercure en cigogne, et cœtera;

Enfin , sans changer de nature , Les Dieux changèrent de figure.

Ainsi déguisés , ils s'enfuient , « entre chien et loup » pour plus de sûreté, jusqu'en Egypte. Les Géants ne savent ce quïls sont devenus.

On voit , au quatrième chant , les malheureux pèlerins arriver sur les bords du Nil, en piteux équipage, harassés de fatigue, mourant de soif.

 Taspect des eaux souhaitées, Toutes les Déités crottées Ralentirent un peu leurs pas.

Et puis, Jupin, chargé de laine, Commençait à manquer d'haleine Et n'allait plus que d'un gigot.

Ayant une épine à l'ergot.

Mercure , en cigogne , voltige sur les bords du fleuve , où quelques naturels du pays , ayant quitté leurs vêtements, s'amusaient à chercher des nids de crocodiles : le Dieu des voleurs s'empare d'une tunique, se décigogne, s'habille de celte défroque, et entre dans Memphis, chez un fripier. 11 y prend en location des habits pour les autres Dieux, m;ittant en gage quelques perles, détachées du collier de Vénus,

Ce fut le collier de Vénus Qui lors habilla les Dieux nus.

Dépouillés de leur forme d'animaux et revêtus de cette friperie, ils s'en vont loger à l'auberge. On les prend d'abord pour des comédiens en voyage (ceci rappelle, en passant, l'autre œuvre de Scarron, le Roman comique) \ mais ensuite, à leur air noble,

à leur bonne odeur, et à leur manière de marclier, comme s'ils glissaient doucement , on coimnence à se douter de ce qu'ils sont. Le grand -prêtre de Memphis n'hésite point et, accompagné des notables, vient offrir des présents au Roi des Dieux :

De vrai baume quatre poinçons , Du Nil quantité de poissons, Environ deux cents crocodiUes (sic).

Vingt ichneumons , cinq cents anguilles , Trois hippopotames privés, Et deux paires de gants lavés.

Les très honorés Immortels s'en retournent, avec une pleine charrette de tonnerres tout neufs , fabriqués à Memphis , et reviennent surprendre les Géants, qui dormaient sur leurs échafauds de siège. Us tombent sur eux à coups de tonnerres.

 ce fracas épouvantable.

Typhon, le Géant redoutable.

Sauta du lit en caleçon,

et prit la fuite. Franchissant les monts et les mers, il enjambe l'Italie et se sauve en Sicile. Jupiter l'y poursuit, l'y atteint, le renverse, et lui met le mont Etna sur le corps ;

Où, de dessous le Mont Etna, Pu sortir, du depuis, il n'a.

Quand il remue, ce sont des tremblements de terre; quand il tousse, il y a éruption du volcan ;

Et , chaque fois qu'il éternue , 11 met la Sicile à l'envers.

C'est ainsi que le maître des Dieux et des hommes châtia enfin Tinsolence des Géants ,

Et fit à Typhon , leur grand chef, D'une montagne un couvre -chef.

Tel est ce poème drolatique, type du burlesquetrivial et plat, que Boileau appelle le bouffon, rime naturelle à Typhon; et, à son tour, il le foudroie.

Scarron le dédia à Mazarin, avec de flatteuses^ hyperboles :

Jules, plus grand que le grand Jules,

« Alcide sur lequel Atlas peut s'accouder quand il se sent fatigué. î> Le Cardinal ne crut point devoir récompenser le poète cul-de-jatte, qui touchait déjà une pension de^ la Reine, dont il s'était qualifié le « malade en titre ». Alors Scarron, dont le caractère était fait comme le corps et comme le talent, se mit à écrire la Mazarinade, pleine d'invectives hideuses, où il accuse ce même Cardinal de tous les crimes et de tous les vices ; souhaitant finalement de voir

Sa carcasse désentraillée , Par la canaille tiraillée.

Le public, qui ne demande qu'à rire, s'amusa do de la grosse bouffonnerie du Typhon. La Cour elle-même s'en divertit d'abord. Boileau lui fit la leçon indirectement :

Au mépris du bon sens , le Burlesque effronté Trompa les yeux d'abord , plut par sa nouveauté j On ne vit plus en veri que pointes triviales ; Le Parnasse parla le langage des Halles ; La licence à rimer alors n'eut plus de frein ; Apollon , travesti , devint un Tabarin .

Cette contagion infecta les provinces , Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes ; Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs *, Et, jusqu'à Dassoucy, tout trouva des lecteurs*. Mais de ce style enfin la Cour désabusée Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée , Distingua le naïf du plat et du bouffon , Et laissa la province admirer le Typhon.

Nicolas Poussin, à qui Ton avait envoyé ce poème, fut du même sentiment que Despréaux. « J'ai reçu du maître de la poste de France, écrit-il, un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule fois, et c'est pour toujours. Vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût

1. Voir la réplique de Da=80ucy à ce vers, cl -dessus, p. 187 et 188.

que j'ai pour de pareils ouvrages. » On croit entendre Louis XIV, voyant deux tableaux de Teniers qu'on avait mis dans sa chambre à Versailles , et disant dédaigneusement : « Otez-moi ces magots. »

Boileau a le même mépris que Poussin et que Louis XIV pour le burlesque, mais non la même tranquillité ; il se fâche tout rouge. Racine était plus tolérant , et s*amusait des bouffonneries du Typhon, en cachette de son ami. « Votre père, disait plus tard Boileau à Louis Racine, avait quelquefois la faiblesse de lire Scarron et d'en rire; mais il se cachait bien de moi pour cela. »

Or, comment se fait-il queBoileau, cet emiemi lîéclaré du burlesque , se fût laissé entraîner, non pas une fois, mais plusieurs, à ce genre qu'il méprisait î II est vrai que c'était dans le temps de «a jeunesse. Prenant part aux bouffonneries de Furetière, premièrement Chapelain décoiffe^ secondement la Métamorphose de la Perruque de Chapelain en comète f il avait aidé son ami à parodier avec irrévérence les plus beaux vers du Cid, qu'il admirait pourtant plus que personne. U avait, en troisième lieu, fourni des traits à la bouffonnerie des Plaideurs. Quatrièmement il s'était laissé aller à composer et à réciter de tous côtés le Dialogue des Héros de roman, qui est bien du genre scarronesque , comme je. le ferai voir tout à

Theure. Enfin, pour répondre soi-disant à un défi, il écrivit ce poème du Lutrin y qui, sous le nom d^héroï-comiqiie, n'est qu'un autre genre de burlesque, lui-même Ta voue.

L*ardent adversaire de Boileau, Charles Perrault, ne manque pas de faire ressortir cette inconséquence. Boileau essaye d'éluder l'objection par la distinction suivante, dans VAvis au Lecteur: « C'est, dit-il, un burlesque nouveau dont je me suis avisé dans notre langue. Car, au lieu que, dans l'autre burlesque, Didon et Énée parlaient comme des harengères et des crocheteurs dans celui-ci une horlogère et un horloger parlent comme Didon et Énée*. »

<( 11 est visible, a-t-on dit, qu'il veut protestei contre la manie du burlesque: car, au Uêu de dégrader les grands sujets , il rehausse une humble matière, et transforme en héros de minces personnages. * »

Toujours est-il que Boileau annonce lui-môme le dessein de travestir à son tour soit V Enéide, soit Y Iliade. N'est-ce donc pas « dégrader » de même « les grands sujets »? Aussi, à cette explication Charles Perrault réplique : « Vous dites que le

1. A l'horloger et à Thorlogère il substitua plus tard un perruquier et une perruquière ; mais cela n'ôte point la parodie lîi le travestissement.

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