Voir p. 238 et
^n prenanl la défense do Quinault. Boileau, cette fois, répliqua indirectement, dans le quatrième chdLTd de r Art poétique, par Thistoire d'un médecin devenu ai'chitecte, allusion transparente à Claude Perrault. De là s'envenima la guerre; nous la raconterons dans la prochaine leçon. Charles Perrault, lorsqu'il y entra à son tour, ne fit donc que venir à la rescousse et continuer une sorte de vendetta •
Ainsi le genre du burlesque héroïque existait avant Boileau, et chez les Grecs anciens, et chez les Italiens modernes, 11 existait môme, quoi qu'il en dise, chez les Français. Sarrazin avait composé Didot vaincu ou la Défaite des Bouts -rimes. Le Noble avait écrit F Allée de la Seringue.
Se souvenant principalement du Combat des Rats et des Grenouilles et du Seau enlevé, Boileau, à l'exemple de Tassoni, emprunte à Homère et à Virgile plusieurs de leurs beaux vers pour les appliquer à un sujet minuscule, à des luttes de sacristie à propos d'un lutrin d'église ôté de sa place et enfin replacé après bien des combats. La disproportion entre ce mince objet de la querelle , le déplacement d'un pupitre, et le bruit énorme qu'elle avait causé, frappa l'esprit de Boileau, comme un contraste comique dont on pouvait tirer d'heureux effets. Ainsi, à le bien prendre, l'unité d'esprit du
poète de la Raison se retrouve jusque dans cette sorte d'écart. Si, d'une part, en écrivant le Lutrin, Tennemi déclaré du burlesque en subit lui-même la contagion, d'autre part on le retrouve fidèle à son principe, le bon sens : car, quelle est au fond l'idée de cette perpétuelle transposition des vers d'Homère et de Virgile à de si petits objets et de si chétifs personnages? C'est le caractère d'importance extravagante que prennent bientôt les plus petites circonstances au gré de la passion. Boileau se montre donc conséquent avec lui-même, toujours ami de la Raison, même quand il semble y renoncer.
Cela posé, convenons que l'idée de faire parler la perruquière au perruquier comme Didon à Énée , et répliquer le perruquier à la perruquière comme Énée à Didon, a pu paraître drôle autrefois, mais ne l'est plus guère aujourd'hui. Ce sont des plaisanteries de collège .
Heureusement, en dehors de ces parodies, il y a des morceaux charmants : par exemple, la peinture malicieuse et fine des gens d'Église , qui rejoint le joli portrait du directeur de femmes dans la Satire contre celles-ci. Ici ni là, le poète ne pouvait être suspect d'inimitié, ni de libre pensée, étant un chrétien pieux, et ayant composé ce poème héroï- comique sur la provocation d'un homme plus pieux
encore, le Président de Lamoignon, celui qui s'était opposé à la seconde représentation de Tartuffe. N'oublions pas d'ailleurs que l'auteur du Lutrin avait un frùre chanoine à la Sainfe-Chapelle, où se passe l'action du poème. Après coup, cependant, craignant de blesser les susceptibilités de ce frère et des autres dignitaires de ce saint lieu, l'auteur avait essayé de dépayser le lecteur, et, au lieu de Paris, avait mis Bourges, où il y avait également une Sainte-Chapelle. Puis il se ravisa, et, ne voulant pas se faire d'ennemis non plus à Bourges, sur les fouilles déjà imprimées mais non encore publiées il fit gratter, dit-on , le bas de la première lettre et transformer le B en P, Pourges au lieu de Bourges. Et, dans la première édition , VAvis au Lecteur commençait par cette petite feinte : « Je ne ferai point ici comme l'Arioste , qui quelquefois , sur le point de débiter la fable du monde la plus absurde, la garantit vraie d'une vérité reconnue, et l'appuie même de l'autorité de l'archevêque Turpin. Pour moi , je déclare franchement que tout le poème du Lutrin n'est qu'une pure fiction, et que tout y est inventé, jusqu'au nom même du lieu où l'action se passe. Je l'ai appelé Pourges, du nom d'une petite chapelle qui était autrefois proche de Mont-Lhéry. C'est pourquoi le lecteur ne doit point s'étonner que, pour y arriver de Bourgogne, la Nuit prenne le chemin de Mont-Lhéry. »
Mais plusieurs circonstances du poème, le Palais
(de Justice), etc., ne se trouvaient pas d'accord avec cette feinte.. Dans Tédition de l'année suivante, 167S, on ne mit qu'un P suivi de quatre points; ce qui semblait ne plus répondre au nom de Pourges, mais peut-être à celui de Paris. Enfin, vingt -sept ans après seulement, en 1701, l'auteur renonce en partie à la feinte et dit : « Il serait inutile maintenant de nier que ce poème a été composé à l'occasion d'un différend assez léger, qui s'émut dans une des plus célèbres églises de Paris entre le Trésorier et le Chantre*. Mais c'est tout ce qu'il y a de vrai. Le reste, depuis le commencement jusqu'à la fin, est une pure fiction. » C'était un dernier ménagement, auquel personne ne se trompa. La plupart des personnages étaient des portraits ressemblants, et que tout le monde avait reconnus.
Les cinquième et sixième chants parurent longtemps après les quatre premiers, en 1683. Le cinquième, étant admis le genre, présente les mômes qualités que les quatre précédents ; on s'étonne seulement que le perruquier, qui a joué au premier chant le rôle d'un Achille héroï- comique, ne prenne aucune part au combat homérique du cinquième, livré à coups de bouquins enlevés à la boutique du
1 Le Trésorier était le premier dignitaire du Chapitre ; et le Chantre en était le second
libraire Barbin. Le satirique se retrouve dans le choix de ces livres, censés pris au hasard. Quant au sixième chant , il rompt tout à fait Tunitè de ton et de couleur : il est trop sérieux pour dénouer un sujet comique. Nous avions déjà dans les autres chants d'assez froides allégories, telles que la Chicane et la Mollesse ; voici à présent TEspérance, la Piété, la Justice, qui, remplaçant la Discorde et la Chicane, viennent mettre un terme à cette petite guerre intestine. La comédie se termine presque en sermon. Il est probable que, pour faire passer toutes les épigrammes des cinq premiers chants sur les gens d'Église, Tauteur crut devoir amener sur la fin l'éloge de l'Église elle-même, en paraphrasant les propres expressions de l'Évangile, ce qui, dans le cadre d'un poème burlesque, fait une étrange disparate :
D'un ciment éternel ton Église est bâtie ; £t jamais de TEnfer les noirs frémissements N^en sauraient ébranler les fermes fondements
Singulière conclusion d'un poème héroï-comique. La dissonance est trop forte , si l'on se rappelle les ardeurs de la perruquière, ou, dans un autre ordre, certain trait de satire assez vif :
Abîme tout plutôt! c'est l'esprit de l'Église.
Voltaire, séduit par ce trait là peut-être, en toul
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cas par les qualités du style, se montre extrêmement favorable à ce poème. « Dans le Lutrin y dit -il, rhéroïque et le comique sont, pour ainsi dire, entrelacés avec tant d'art, qu'on n'y aperçoit jamais Tuh sans l'autre, et que ces deux genres si opposés semblent se prêter des grâces mutuelles. »
Sainte-Beuve est du sentiment de Voltaire. « Ce joli et gai poème, dit-il , a cinq chants tout entiers délicieux *. »
Des critiques plus sévères, d'Alembert, Marmontel, trouvent que Fauteur non seulement prête sans raison à un perruquier le noble langage du héros de VÉnéide (cela, c'est le jeu, justifié ou non), mais qu'il fait dire au perruquier et à la perruquière des choses qui n'ont jamais dû leur passer par la tête , et que ceci , n'étant pas vraisemblable , n a rien de plaisant.
On peut ajouter que, dans un sujet qui demandait une imagination légère, celle du poète ne Test pas toujours assez : cela sent le travail , le latin et le grec, l'homme livres ]ue y dirait Montaigne, plus que l'honame du monde . Sans vouloir contredire Voltaire ni Sainte-Beuve, il nous semble que M. Nisard, admirateur passionné de Boileau pour le reste, n'a pas tort de faire ses réserves au sujet du Lutrin,
Cependant, à tout prendre, le style demande