‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 50 sur 79 · SUR · texte numérisé non relu

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En somme, Boilcau est, comme Horace» à la fois poète et critique; mais, en tant que poète, il reste presque toujours à une grande distance de son modèle, et ne rencontre que par moments la grâce. Il ne sait pas aussi souvent ou aussi heureusement que lui mêler aux lieux communs de la morale Tassaisonnement personnel qui !es renouvelle et qui les relève. Sa poésie sent trop Tétude. Ce n'est qu'un poète moyen , le premier parmi les seconds. Son style, même dans les choses plaisantes, est spirituel, mais pioché. Pourtant son imagination, sans être forte, est quelquefois charmante ; elle prend sa volée avec les fauvettes de son petit jardin d'Au- Icuil. Voilà ses limites comme ooète.

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Comme critique, il a Tautorité que donne un bon sens droit et ferme, doublé d'un caractère probe, d'une franchise sans amertume, d'un cœur généreux.

M. Edmond Schérer résume ainsi l'un et l'autre point : « Pas beaucoup de tempérament , mais une nature saine ; pas d'exubérance de verve , mais de l'entrain pourtant et des saillies... Né deux ans avant Louis XIV, Boileau mourut quatre ans avant lui. Il avait donc été contemporain de toutes les grandeurs et de toutes les vicissitudes de ce règne. Nul n'en fait plus complètement partie que lui. Il en personnifie la littérature, non par la hauteur de son génie, sans doute, mais par l'influence qu'il a exercée... Pour notre bonheur ou notre infortune, Boileau a continué l'œuvre de Malherbe, et contribué à fixer les lettres françaises dans ces régions tempérées et moyennes où elles ont atteint leur perfection. »

Tel qu'il est, avec ses lacunes, il a dans notre littérature un rôle qui n'appartient qu'à lui. Ce rôle est double : batailleur d'abord, pour rétablir l'ordre; législateur ensuite, pour le consolider. Allié actif des vrais novateurs, compagnon d'armes des plus grands ; s'il n'a pas les vues larges et aisées d'un Saint -Évremond , d'un Bayle , d'un Fontenelle, ni les initiatives multiples des aventureux chercheurs tels que Desmarets et les Perla.

rault, il est le champion de la Raison, il en restaure Tempire. Contentons -nous de rappeler V Arrêt burlesque, si plaisant, et si courageux à sa date.

A la vérité, en combattant l'imagination déréglée, il la refrène outre mesure. C'est que luimême , en fait d'imagination , est loin de pécher par excès. Comment ne pas reconnaître, pour être impartial, l'insuffisance d'une Poétique qui borne toute la poésie à l'Art des Vers, et aux fictions mythologiques, ne voyant dans celles ci mêmes que des ornements ; et qui , par un scrupule excessif, proscrit toute inspiration chrétienne? Alors le Tasse, le Dante, Milton, le Camoens, Klopstock, — Polyeucte même * — deviennent impossibles. La Foi, ])our ce chrétien gallican un peu janséniste, étant incompatible avec l'Art , et l'Art n'étant qu'un agréable passe -temps, la poésie se réduit, peu s'en faut , à un jeu. Selon l'esprit plus ou moins élevé de celui qui le joue, ce jeu pourra être plus ou moins noble ; mais il demeurera extérieur à l'homme, exclu do son for intime, de sa conscience, de son âme ; à peu près comme les poètes , même les plus grands, étaient exclus de la République de Platon, et bannis couronnés de fleurs.

1. Sans compter Eslh r et Athaliey qui se rattachent an christianisme indircctcmen'.

Ce point de vue étroit et frivole se rapproche trop de celui de Malherbe disant qu' « un bon poète n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles». Et en effet, si Boileau continue Malherbe par ses bonnes qualités , il le continue aussi par ses lacunes et ses étroitesses. J^'un fut surnommé « le tyran des mots et des syllabes » ; l'autre « le régent du Parnasse » , en d'autres termes le maître répétiteur quinteux. Sa critique est plus négative que féconde. S'il sait s'attacher à l'aile des forts, il ne fortifie pas celle des faibles. Telle est l'insuffisance de son génie, non seulement comme poète, mais comme critique.

Son érudition n'est pas moins incomplète. Dans l'histoire delà poésie, il intervertit arbitrairement Tordre naturel des genres, comme s'il l'ignorait : il place la tragédie avant la poésie épique, comme s'il ne savait pas qu'elle est née à la fois du dithyrambe dionysiaque et de l'épopée. Sa manière superficielle d'entendre la poésie fait que l'arbitraire de ce classement lui paraît sans importance.

Dans cet ordre factice, il se laisse aller à des omissions qui étonnent : quoique Tépigramme et le distique même aient chacun sa place, la fable, considérée comme genre trop inférieur, n'est admise à aucun degré : elle est passée sous silence.

Celui qui omet La Fontaine * ne paraît pas avoir suffisamment senti François Villon. Les deux vers où il le nomme sont un à-peu-près obscur et trop faiWe. Peut-être les déportements du truand lui ont -ils fait tort aux yeux de celui qui n'admettait f oint que le talent pût aller sans les bonnes mœurs. On ne laisse pas d'avoir peine à comprendre que Boileau n'ait pas mieux senti ce vrai poète, étant comme lui, et comme Déranger, un poète essentiellement parisien .

Touchant le théâtre du moyen âge, il écrit cette inexactitude, ou plutôt cette contre-vérité :

Chez nos dévots aïeux le UiéÂtre abhorré...

Adoré serait le mot juste. Boileau , qui tout à l'heure perdait de vue les origines du théâtre grec, semble ici ignorer celui du moyen âge.

Je sais bien qu'il ne serait pas juste d'exiger de lui , au dix -septième siècle, une somme d'érudition égale à celle qui s'est accumulée depuis deux cents ans, en Allemagne, en Angleterre, en France. Mais il faut avouer que , même pour son temps , il s'est

1. Cependant il apprécie parfaitement, dans sa Dissertation sur Joconde , les mérites de La Fontaine. On ne saurait donc attribuer à un sentiment de malveillance ou de dédain Tomission de l'apologue dans Fénumération descriptive des différents genres poétiques. On demeure étonné.

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contenté de trop peu, eu égard à la mission qu'il s'était donnée. Il en résulte que Thistorien littéraire inexact affaiblit le législateur.

Voilà quelques-unes des réserves dont on ne peut se dispenser en finissant. Elles diminuent , mais ne détruisent point le mérite total de l'œuvre, la grandeur unique du rôle. On l'apprécie d autant mieux quand on sent combien aujourd'hui un autre Boileau serait nécessaire, pour réagir contre l'éruption nouvelle des maladies qu'il a combattues. Si le législateur, en raison même du succès de son œuvre, est devenu moins utile , le médecin sérail plus nécessaire que jamais.

Mais , lorsque le malade aime la maladie , U est bien malaisé que Ton y remédie.

Que sera-ce s'il est aveuglé au point d'en prendre tous les symptômes et tous les ravages pour des signes de santé et de force?

C'est là que Boileau, en son temps, était d'une sûreté de coup d'oeil admirable , presque infaillible. Il n'hésitait pas à railler les ouvrages où le mauvais l'emportait sur le bon, où « la folle du logis » était maîtresse ; ni à louer avec chaleur les œuvres qui, même au prix de quelques défauts, nous ravissent et nous élèvent.

Dans les sociétés fatiguées, où l'on recherche

moins les idées que les sensations, et où, par l'abus de celles-ci, tout s'use, on ne se soucie plus du bon sens: les pensées ouïes expressions déréglées, qui piquent le goût blasé , sont les seules qui plaisent. La proportion, la justesse, sont choses dont ou fait peu de cas, parce que de telles qualités ne sauraient être goûtées que de ceux qui les possèdent, et dans la mesure même où ils en sont doués. Au dix-septième siècle, la langue était arrivée à sa maturité, et ne l'avait point dépassée ; plusieurs circonstances concouraient au développement de la société polie : le contact des gens du monde et des gens de lettres affinait l'esprit, donnait le goût de l'élégance, et perfectionnait le style, sans en altérer la vigueur, mais en la voilant d'harmonie, bien loin d'en étaler les muscles comme dans une pièce anatomique. De là s'était formée et achevée cette littérature si noble et si discrète , mais si variée et si pleine, dont le charme est inépuisable : car, plus on connaît la vie, plus on l'y retrouve. Boileau, expression non la plus complète, mais la plus nette, de cette littérature, fut le centre du plus beau groupe d'écrivains qui ait jamais existé : Corneille, Molière, Racine, Pascal, Bossuet , La Fontaine, — sans compter ceux qui volontiers, dans les lettres et dans le monde, reconnaissaient sa haute raison et son charme d'honnêteté : madame de Se vigne, le cardinal de Retz , La Rochefoucauld, madame de La Fayette, le grand Condé, Les plus

beaux esprits de ce grand siècle se miraient dans ce bon sens, dans cette ferme et intègre raison. Madame de Sévignè, le 15 décembre 1673, écrit à sa fille : « Je dînai hier avec Monsieur le Duc S M. de La Rochefoucauld , madame de Thianges , madame de La Fayette , madame de Coulanges , Tabbé Testu, M. de Marsillac*, et Guilleragues , chez Gourville. Vous y fûtes célébrée et souhaitée. Et puis on écouta la Poétique de Despréaux ..11 vous ravira par ses vers. » — Elle écrit encore , le IS janvier 1674 : « J'allai dîner samedi chez M. de Pomponne ; et puis , jusqu'à cinq heures ' , il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la Poêtiqu'^- de Despréaux. »

Voila les après-dînées de ces illustres compagnies. Leur meilleur dessert , c'étaient les vers de ce poète « tout plein de sens, de jugement, de probité, de mots sains et piquants, et dits à propos, souvent avec courage : caractère armé de raison et revêtu d'honneur, et méritant par là, autant que par le talent, toute l'autorité qu'il exerça, même à deux pas de Louis XIV*. »

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