Des Ouvrages de l^ Esprit
tioD promet beaucoup ; elle me paraîtrait dangereuse si elle allait jusqu'à mépriser et cesser d'étudier ces grands originaux. »
D'un côté donc Boileau, Racine, La Bruyère.
Fénelon, et La Fontaine aussi en maint passage, lui l'admirateur de Platon , défendaient les Anciens ; Perrault, défendant les Modernes , avait pour lui les gens du monde et un fort parti dans l'Académie. Fontenelle , sur ces entrefaites, avant même d'y être admis , vint à la rescousse. Reprenant l'idée de Perrault sur la continuité des forces de la Nature , il se met à célébrer l'excellence des Modernes , à attaquer les Anciens ; il dit « qu'on ne sait ce que c'est que Je Prométhée d'Eschyle ; qu'Eschyle est une manière de fou ». Il raille Virgile et Théocrite. Neveu des deux Corneille, il n'hésite pas à les mettre, l'un comme l'autre, Thomas aussi bien que Pierre, au-dessus des Anciens; il y met aussi Molière, cela va de soi ; et , par une heureuse tactique , Racine et Boileau eux-mêmes. « Les meilleurs ouvrages de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane ne tiendront guère , dit-il , devant Cinna , Ariane , Andromaqœ , le Misanthrope, et un grand nombre de tragédies et de comédies du bon temps... Je ne crois pas que Théagène et Chariclée y Clitophon et Leucippe, soient jamais comparées à VAstrée, à Cyrus, à Zaide, à la Princesse de C lèves,.,. Nous voyons par l'Art poétique, et par d'autres ouvrages de la même main.
que la versification peut avoir aujourd'hui autant de noblesse, mais en môme temps plus de justesse et d'exactitude, qu'elle en eut jamais. »
Cela ne manquait pas d'adresse ; seulement la conclusion manquait de bon sens : « A mesure que la raison se perfectionnera, oii se désabusera généralement du préjugé grossier de l'Antiquité, o
Perrault de même, en attaquant Horace, prenait de là occasion de louer outre mesure Boileau , l'imitateur : « Le meilleur satirique que nous ayons aujourd'hui , dit-il , a imité Horace en plusieurs endroits ; mais il n'est point vrai qu'il n'ait fait que cela : il y a dans ses Satires une infinité de choses de son invention très excellentes et beaucoup meilleures que celles qu'il a tirées d'Horace. C'est même dommage que la vénération trop grande qu'il a eue pour cet auteur, lui ait fait croire que par là il enrichît ses ouvrages ; je trouve que cette imitation trop grande diminue quelque chose de leur beauté ; mais il n'en est pas moins vrai que les ouvrages du satirique moderne ne le cèdent point à ceux des Anciens. » A la faveur de ces compliments, il prenait en main la défense de ceux qu'avait attaqués le satirique, Chapelain, mademoiselle de Scudéry, Quinault, Cotin, Cassaigne; relevait leurs mérites; par conséquent donnait tort à Boileau, sans le nom-' mer; lui reprochant de nommer tout le monde;
enfin critiquait, comme nous Favons vu, le burlesque du Lutrin, ce burlesque retourné qui , suivant lui , ne vaut pas l'autre. Voilà qui gâtait fort les complii ments. Boileau redevint furieux et lança de nouvelles épigrammes.
Cependant, à la fin, dans l'intervalle du /F® Dialogue au dernier, des amis communs de Perrault et de Boileau les réconcilièrent *, et celui-ci entra, plus qu'on ne s'y serait attendu , dans quelques-unes des idées de son adversaire. « Je ne sais, lui écrit-il, si j'ai bien compris votre pensée ; mais la voici, ce me semble. Votre dessein est de montrer que, pour la connaissance surtout des beaux-arts et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis le Grand , est non seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l'antiquité, et même au siècle d'Auguste. Vous allez donc être bien étonné , quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même, si mes infirmités et mes emplois m'en laissaient le loisir, je m'offrirais volontiers de prouver, comme vous, cette proposition la plume à la main. A la vérité, j'emploierais beaucoup
1. Ce fut principalement Arnauld qui s'entremit pour ménager cette paix plâtrée. On a vu que Boileau était quelque peu janséniste ; Perrault l'était aussi. Cette considération était sans doute pour beaucoup dans la médiation bénéyole du gi*and Arnaud.
d'autres raisons que les vôtres, car chacun a sa manière de raisonner; et je prendrais des précautions et des mesures que vous n'avez point prises. Je n'opposerais donc pas, comme vous avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble : l'entreprise, à mon sens, n'est pas soutenable. J'examinerais chaque nation et chaque siècle l'un après l'autre ; et , après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous , et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé si je ne prouvais invinciblement que l'avantage est de notre côté. » Puis, dans le plan qu'il vient d'indiquer, il esquisse rapidement, comme exemple, le parallèle du siècle d'Auguste avec celui de Louis XIV , reconnaît la supériorité de l'un dans le poème héroïque, l'éloquence, la satire et l'élégie, mais déclare celle de l'autre dans la tragédie, le roman , la philosophie, et même la poésie lyrique ; à plus forte raison dans les sciences ; et conclut enfin en ces termes : « Par tout ce que je viens de dire, vous voyez, Monsieur, qu'à proprement parler, nous ne sommes point d'avis différent sur l'estime qu'on doit faire de notre nation et de notre siècle; mais que nous sommes différemment du môme avis. Aussi n'est-ce point votre sentiment que j'attaque dans vos Parallèles, mais la manière hautaine et méprisante dont votre Abbé et votre Chevalier y traitent des écrivains pour qui, môme en les blâmant, on ne saurait, à
5b LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
mon avis, marquer trop d'estime, de respect et d'admiration. — Une reste donc plus maintenant, pour assurer notre accord, et pour étouffer en nous toute semence de dispute, que de nous guérir l'un et l'autre : vous d'un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l'Antiquité ; et moi d'une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle. C'est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer.... »
La Querelle des Anciens et des Modernes était trop lancée pour s'arrêter court. Elle se continua par d'autres, d'abord en Angleterre, puis encore en France; C'est l'Anglais Wotton qui le premier fit la distinction si essentielle que Ton cherche en vain dans Perrault et dans Fontenelle , mais dont Voltaire s'est avisé aussi, distinction entre les sciences , qui ont besoin de la lente succession des âges pour se perfectionner, et les arts, la poésie, l'éloquence, qui peuvent dès leurs premiefs pas s'élancer à la perfection. Voltaire reproche, en outre, aux partisans des Modernes de ne tenir compte ni des climats , ni des institutions politiques ^ . II admet, avec Fontenelle, que les arbres d'autrefois n'étaient pas plus grands que ceux d'aujourd'hui ,
1 . Voir notre Essai de Critique naturelle , ou Observations physiologiques sur les Ecrivains et les Artistes, Paris, Hachette.
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et peut-être a-t-il tort de l'admettre ; du moins faudrait-il s'eutendre sur le mot autrefois. « Mais supposé, ajoute- 1- il, que les chênes de Dodone aient parlé , n'auraient-ils pas un grand avantage sur les nôtres , qui probablement ne parleront jamais ?. .. Ne se pourrait -il pas que la Nature eût donné i^ aux Athéniens un terrain et un ciel plus propres que la Westphalie et le Limousin à former certains génies ; et que le gouvernement d'Athènes eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l'air de Clamart et de la Grenouillère et le gouvernement du cardinal de Richelieu ne mirent point dans la tête d'Omer Talon et de Jérôme Bignon ? »
Lorsque la scène de la Querelle est de nouveau en France , Boudard de la Motte et madame Dacier sont, / cette fois, les principaux acteurs : La Motte reprend et varie le rôle de Perrault ; madame Dacier , celui de Boileau ; tous deux réduisent encore une fois la question à une dispute sur Homère. Tous deux aussi, après avoir bien bataillé, sont réconciliés à la fin par un ami commun , M. de Valincour. Il les invita à souper ; c'était le jour des Rameaux (1716), Jour bien choisi pour le pardon mutuel des injures. Mademoiselle de Launay, qui était de la fête, dit : « On but à la s jnté d'Homère, et tout se passa bien. »
Moins heureusement avait fini, au premier acte de la mê.ne Querelle en Italie ^ la dispute de deux se-
nateurs de Bologne, dont l'un tenait pour la prééminence du Tasse, l'autre pour celle de TArioste; ils allèrent sur le terrain : le partisan de l'Arioste reçut un coup d'épée, dont il mourut. « Est-il possible , disait - il à sa dernière heure, qu'il faille périr dans la force de Tâge pour TArioste que je n'ai jamais lu? Et, quand je l'aurais lu, je n'y aurais rien compris , car je ne suis qu'une bête. »