LES GONTBS DE FÉES
On peut s'étonner que Perrault ne goûtât point VIliade et YOdyssée, car on trouve dans ses Contes de Fées quelque chose de la naïveté et de la grâce homériques, et il a plus d'un trait d'analogie avec l'auteur de ces poèmes. Ce n'est pas seulement parce que, comme le grand aède, il a recueilli des récits qui avaient roulé et flotté dans la mémoire de tout le monde pendant des siècles ; ce n'est pas parce que les Ogres*, ces géants mangeurs de chair fraîche,
1. On fait dériver le mot Ogres du nom des Ouigours ou OigourSf peuple tartare qui émigra d*Asie en Europe vers le V* siècle et qui était célèbre par sa cruauté.
semblent avoir quelque parenté avec le Cyclope qui dévore les compagnons d'Ulysse ; ce n'est pas parce que le petit Poucet, si avisé, si fertile en expédients pour se tirer d'affaire, semble un Ulysse réduit à la taille d'un enfant de sept ans ; mais c'est que la pein> ture naïve des mœurs, dos caractères, et le sentiment de la nature font que, dans toute notre littérature classique, à l'exception de La Fontaine, il n'y a peut-être rien qui rappelle plus V Odyssée , sauf la musique des vers grecs, que les Contes de Fées de Perrault. S'il n'a pas l'ampleur homérique, car son genre demandait tout l'opposé, il a le même naturel.
Par ces Contes, qu'il n'inventa pas, mais qu'il écrivit en les recueillant au plus près de la tradi tion, sur les lèvres des grand'mères, des nourrices et des mies, il créa dans notre littérature un genre presque nouveau» Et ceux qui essayèrent de marcher sur ses traces n'en approchèrent point.
A quoi tiennent les destinées littéraires ! Si Charles Perrault n'eût écrit que son poème du Siècle de Louis le Grand et ses Parallèles des Anciens et des Modernes^ peut-être que la bruyante et longue querelle soulevée par ces deux ouvrages n'eût pas suffi à sauver son nom de l'oubli. Ce n'est pas non plus son idylle héroïque de Saint-Paulin qui l'en eût préservé. Par quoi donc survit-il ? C'est par les Contes de ma Mère POie.
CHARLES PERRAULT SÔÎ
Tel fut le titre qu'il y donna; lorsqu'api*ès en avoir publié d'abord quelques-uns séparément et sans nom d'auteur , il en fit paraître le recueil en 1697, sous le nom de son jeune fils Perrault d'Armancour. Celui-ci avait onze ans ; lui , soixanteneuf. Peut-être qu'après les lui avoir contés maintes fois quand il le tenait sur ses genoux, il se les était fait répéter par lui ; quel père ne connaît ce passe-temps? alors, remarquant les détails qui avaient le plus frappé Tenfant, ou ceux que celui-ci, sans s'en apercevoir, avait ajoutés de son cru, il les avait notés : ainsi ces contes étaient un peu de tous les deux, la fine expérience du vieillard s'étant combinée avec la candeur de Tenfant ; tout cela sur l'antique alluvion de la tradition orale.
Le recueil était dédié par le jeune auteur prétendu à la princesse Elisabeth-Charlotte , sœur du duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans et Régent du royaume. Mais était-ce l'enfant ou le vieillard qui disait à Mademoiselle : « Ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mômes enfants ^ qui n'en ont pas encore ? »
Ou , du moins , ils n'ont la mesure de rien , puisqu'ils commencent à peine de vivre ; ils ne savent ce qui est réel, ce qui ne Test pas. Le merveilleux, comme nous l'appelons, ne l'est pas pc»ur
eux plus que tout le reste. On peut donc leur donner quelques enseignements utiles sans qu'ils s'en laperçoivent, pourvu que l'apparence en soit gaie.
a Je n'appelle pas gaieté, dit La Fontaine dans la Préface de ses Pabks, ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. »
Le succès des Contes de l'un, comme celui des Fables de l'autre , tient à un fin mélange de naïveté apparente et d'expérience consommée, à un semblant de crédulité, assaisonné de gentille malice. Les enfants de tous âges y trouvent leur compte : les uns s'amusent du merveilleux , tour à tour brillant, grotesque ou terrible; les autres, les vieux enfants , y goûtent le suc de l'expérience , en quelques détails savoureux qui échappent au jeune âge. Aux yeux de celui -ci, les Fées, ces belles princesses, avec leur baguette magique , représentent l'encouragement au bien, le châtiment du mal. Ces Contes « renferment, dit l'auteur, une morale louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, partout le vice y est puni . Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas... Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures , il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressem bler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en
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même temps la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leur méchanceté. N'est-il pas louable à des pères et à des mères , lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités sohdes dénuées de tout agrément, de les leur faire aimer et , si cela peut se dire , de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge ? D n'est pas croyable avec quelle avidité ces âmes innocentes , et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle , reçoivent ces instructions cachées : on les voit dans la tristesse et dans l'abattement tant que le héros ou Théroïne du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette , qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations * . »
A vrai dire, la morale de Perrault dans ses Contes ^ non plus que celle de La Fontaine dans ses Fables , n'est pas bien haute : c'est la morale de l'intérêt ; — qu'on peut nommer le rez-de-chaussée de la