Préface
morale. Mais on passe par le rez-de-chaussée pour ssonter plus haut^.
Perrault, d'une bonhomie rusée, conte avec un art caché qui semble s'ignorer lui-même, enveloppant si bien le merveilleux du fond dans le naturel de la forme, qu'il donne à l'impossible un air réel. Ce merveilleux, d'ailleurs, est proportionné à l'esprit des enfants, et, dirai -je, à l'esprit français lui-môme, esprit sensé qui, dans ses plus grandes aventures , ne vole guère plus haut que l'alouette , et n'aime pas à perdre terre longtemps.
Boileau, sévère à l'excès, dédaignait ces Contes, ne les admettait pas dans la littérature, les laissait aux nourrices et à leurs nourrissons. N'ayant daigné dans son Art poétique adnieltrc la fable ni La Fontaine , à plus forte raison n'a-t-il que du mépris pour les Contes de ma Mère VOie^ La Harpe non plus, dans son Cours de Littérature^ ne nommera point les Contes de Perrault. Mais Voltaire, mais Napoléon, mais Charles Nodier, les goûtent fort. La Fontaine leur était acquis d'avance :
Si Peau -d*Ane m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême,
1. Au bas, la morale de Tintérèt; au-dessus, la morale iqs* tinctive { absence de mobile intéressé ) ; au-dessus encore, la morale du devoir ( sacrifice des mobiles intéressés ) ; au-dessus encore, la morale du dévouement , sacrifice de soi-même, au delà de ce que le devoir impose.
disait il y seize ans avant que Perrault ne le mît en vers. Et, dans un autre endroit :
Le monde est vieux , dit -on. Je le crois. Cependant Il le faut divertir encor comme un enfant.
Voltaire, non moins ami de la Raison que Despréaux, en regrette cependant le règne trop rigide. Lui dont l'esprit est plus flexible, le goût moins absolu et un peu moins étroit, il regrette par moments le temps où fleurissaient les fables et les contes , où l'analyse sèche et l'abstraction froide ne menaçaient pas de tout envahir :
Ohî Pheureux temps que celui de ces fables, Des bons démons , des esprits familiers , Des farfadets aux mortels secourables!..
On écoutait tous ces faits admirables Dans son château, près d'un large foyer; Le père et Toncle, et la mère et la fille Ouvraient Toreille à monsieur F Aumônier Qui leur faisait des contes de sorcier...
On a banni les démons et les fées :
Sous la Raison les Grâces étouffées Livrent nos cœurs à Tinsipidité ; Le raisonner tristement s'accrédite...
On court , hélas I après la vérité ; Àh! croyez-moi j Terreur, a son mérite.
Ainsi l'apôtre de la Raison ne veut pas cependant qu'avec ses grands ciseaux elle retranche les branches folles et charmantes de l'imagination populaire.
Tous les pays ont eu leurs fées, leurs nymphes, leurs ondines, leurs péris, leurs willis, nées de la rêverie à l'ombre des bois, dans le clair* obscur des forêts profondes.
Doux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans Pombre , Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler. Un jour douteux me montre et me cache leur nombre ; A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler*.
Fées, fatay destinées : fantômes que Thomme se crée à lui - même , qu'il sent ou croit sentir planer autour et au-dessus de lui dans l'univers; personnifications vagues du Sort et de ses mystères , heur et malheur, vicissitude des choses humaines; l'homme mêlé à la Nature , essayant de s'en distinguer et s'y confondant, lui prêtant ses rêves et ses pensées , ses intentions , ses désirs ; cela se retrouve chez tous les peuples avec des modulations diverses
Les Fées, dans les Contes de Perrault, ne sont pas seulement des personnes; il y a aussi des choses fées : « la clef tt de la Barbe-Bleve est fée * ;