Histoire de la Littérature française^ t. II, ch. yi
force de se perfectionner. Doué d'un sens critique très éveillé, prompt à distinguer les belles œuvres. Despréaux se range sans hésiter du côté des grands novateurs, et marche avec eux, avec Corneille, avec Molière, avec Pascal, avec Racine ; il les soutient contre leurs adversaires ; il les défend résolument ; à l'occasion, il les console, il les venge; et trouve dans son cœur pour les réconforter ses vers les plus charmants ou les plus beaux (les vers sut le Cid, VÉpitre à Racine, les Stances à Molière). Il est tantôt leur sergent de bataille , tantôt le clairon de leurs grands combats, le prophète assuré de leur gloire durable, le héraut de leur avenir.
Sain de cœur comme eux, ami du droit sens, il a comme eux pour adversaires les esprits mal équilibrés, malsains de goût , parfois de mœurs : car le mauvais goût vient souvent d'une âme in suffisante et d'un cœur sans noblesse.
Toutes les circoastances semblaienC l'avoir formé exprès pour l'œuvre nécessaire qu'il vint accomplir.
Né en 1636, l'année du Cid (sous quel astre plus beau un poète pouvait-il éclore ? ) à Paris , rue de Jérusalem, tout à côté du Palais-de- Justice, lui le futur justicier littéraire; dans la chambre même, dit-on, où fut conçue la Satyre Ménippde, qui donna le trône à Henri IV et sauva la France ; non loin de la maison qui devait être le berceau de Voltaire* — pour peu qu'on eût de goût à la légende, avec un brin de fantaisie et d'astrologie,
|. Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.
Voltaire, Épître à Boiîeau.
quelle conjonction î — il était le onzième des quinze enfants de Gilles Boileau, greffier de grand'chambre au Parlement de Paris. Quelques-uns de ses aïeux depuis trois siècles avaient appartenu au barreau. Il se dénomme, dans son Epitre x,
Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats*.
et, parodiant avec gaieté le vers dans lequel Agrippine énumère ses degrés de noblesse,
Moi , fille , femme , sœur el mère de vos maîtres , il dit encore :
Fils, frère, oncle, cousin, beau-frêre de greffier.
Il n'avait que dix-huit mois lorsqu'il perdit sa mère, qui mourut à Tâge de vingt-trois ans. Il se trouva ainsi privé « des tendres soins qui embellissent Tenfance, » et de Finfluence heureuse que rien ne remplace. Le père, très occupé, était forcé d'abandonner Tenfant à une vieille servante impérieuse et dure, qui le logea dans une sorte de don-
l.Plus tard, comme il faut toujours par quelque endroit payer tribut à l'humanité, il s'avisera, étant devenu historiographe du roi, de vouloir être noble, — écuyer, dira son épitaphe, — et de faire remonter sa noblesse à 1372. Il écrit à Brossette, le 9 mai 1699 : « Pour mon affaire de la noblesse , je l'ai gagnée avec éloge,... et j'en ai l'arrêt en bonne forme, qui me déclare noble de quatre cents ans. » Brossette , trop curieux , demande conmiunication de l'arrêt. Boileau allègue qu'il est trop long pour qu'on le lui envoie:
BOILEAU lo
joii au-dessus du grenier. Lorsqu'il commença de grandir, une autre place étanl devenue vacante h l'étage au-dessous, on le mit là ; de sorte qu'il disait en riant : « Je suis descendu au grenier. » Une (mifance quasi solitaire , si elle refoule douloureusement la sensibilité, développe la réflexion.
On le fit entrer ensuite au collège d'Harcourt*, où il commença ses études ; puis à celui de Beauvais*, où il les acheva. Lorsqu'il était élève de quatrième, il eut la pierre, et fut mal opéré : il en resta infirme toute sa vie; ce qui peut-être contribua à son humeur parfois un peu quinteuse. Sa philosophie achevée, en 16o2, il suivit un cours de théologie. Ses parents l'avaient destiné à être d'Église et fait tonsurer dès sa quatrième'. Les arguties de la scolastique théologique rebutèrent bientôt son sens rectiligne et net. Il se mit à étudier le droit; et, à l'âge de vingt ans, le 4 décembre 1636 , fut reçu avocat, comme Corneille et conune Molière.
Bientôt, dégoûté de la chicane et de l'emphase, il renonça au barreau. Plus tard, il écrit à Brossette : « J'ai naturellement peu d'inclination pour
1. Aujourd'hui lycée Saint- Louis, boulevard Saint -Michel, en face de la Sorbonne.
2. Toujours à Paris , et non dans la Tille de Beauvais. Ce collège, avec plusieurs autres, fut absorbé par celui de Clermont, où Molière étudia, et qui s'est depuis appelé Louisle-Grand , où étudia Voltaire. On le rebâtit en ce moment, 1887.