Ernest Berlin, la Sagesse de la Mère l'Oye
de-Rose, Rkodope) , et voici l'histoire en deux mots, Le beau Charaxos, frère de Sappho la poétesse, aimait Rose et en était aimé. Un jour qu'elle était assise sur une terrasse au bord du Nil, une de ses pantoufles quitta son pied, sans qu'elle s'en aperçût. Un aigle la vit de loin briller sur le tapis, fondit dessus, la saisit avec son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment le roi Amasis était à Naucratis, où il tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers. L'aigle, par hasard, laissa tomber la pantoufle sur les genoux du pharaon étonné, qui jamais n'avait vu pantoufle si mignonne. Aussi voulut-il connaître le menu pied à qui elle était : on essaya la divine pantoufle à toutes les femmes de sa cour, puis de ses États ; nulle ne put la mettre, excepté celle à qui elle appartenait, que l'on découvrit enfin . Le pharaon s'en éprit et voulut l'épouser ; mais elle resta fidèle au beau Charaxos * .
1. Un conte analogue à Cendrillon a été écrit en grec moderne par mademoiselle Sévastie de Soutzo, fille de la princesse Marie de Soutzo. J'en détache seulement quatre lignes : a Un jour, deux des trois sœurs se mirent à la croisée et dirent : a Soleil, flambeau du monde, quelle est celle de nous trois qui l'emporte en beauté? » Le Soleil leur répondit : oc Je suis beau , vous Tètes aussi ; mais votre sœur cadette est plus belle... 9
La Belle au bois dormant nous offre encore une charmante figure de femme; encore une histoire du temps passé accommodée au siècle de Louis XIV ; encore un très heureux mélange de réalité et de fantaisie merveilleuse.
Une jeune princesse, s'étant blessée à la main par l'influence d'une vieille Fée envieuse et malcontente , serait eu danger de mort si une jeune Fée bienfaisante ne réparait en partie le mal. Au lieu de mourir , la princesse tombe seulement dans un profond sommeil , qui doit durer cent ans ; au bout desquels un jeune prince viendra la réveiller. « Comme la jeune Fée était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule, dans ce grand château. Voici ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce
château (hors le Roi et la Reine*), gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres-d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets-dcpied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffle, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches même qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi... »
Lorsqu'au bout de cent ans < le fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, » (sentez-vous venir les choses?) arrive dans ce château au travers de l'épaisse forêt qui avait crû tout à l'entour', il ne voit partout que corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. <j II reconnut pourtant bien, aux nez bourgeonnes et à la face vermeille des Suisses ,
1. Notez celte exception, qu*on prend d'abord pour une m.irque de respect; mais, comme on le découvre plus tard, c'est qu'on a besoin pour le dénouement que le Roi et la Reine actuels soient morts.
2. Voir ce qui a poussé tout seul en plein Paris, en pleine pierre , dans un laps de seize ans , autour de l'ancien palais de la Cour des Comptes, incendié pendant la Commune : non seulement des herbes, mais des arbres , qui montent déjà jusqu'au second étage. . ,
qu'ils n'étaient qu'endormis ; et leurs tasses , où il y avait encore quelques gouttes devin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant... Il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux.... y Enfin il arrive à la chambre dans laquelle dormait la princesse « qui paraissait avoir quinze ou seize ans », et se met à genoux auprès du lit. « Alors, comme la fin de l'enchantement était venue*, la princesse s'éveilla, et, le regardant avec des yeux phis tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : « Estce vous, mon prince? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre »... a Le prince aida la princesse à se lever : elle était tout habillée, fort magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait un collet monté. Elle n'en était pas moins belle... Après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d^honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la princesse n'en avait pas grand besoin... »
Ainsi, Perrault, comme La Fontaine, par-dessus la tête des enfants, lance, sans avoir l'air de rien, des malices ou des gaietés gauloises que les parents seuls peuvent comprendre ; de sorte que tout le
1. A la fin du 3» tableau de Robert le Diable ^ et au commencement du 4*, dans le palais de la princesse de Sicile, Scribe s'est souvenu de ces deux moments, le premier où tout s'endort, le second où tout se réveille.
monde a sa part et trouve dans ces Contes ce qui lui va.
Au moyen âge, la Belle au bois dormant se nommait < la Belle Zellandine » dans le roman de Perceforest. — Les contes allemands des frères Grimm la nomment a Rose des Bois » (Domrœschen). Des légendes analogues se trouvent un peu partout, mais avec des sommeils moins longs qu'ici : exemple, la légende italienne de Juliette endormie, empruntée par Shakspeare, et dont s'est souvenu à son tour l'auteur d'Angeh pour le rôle de Catarina. Ou bien, dans la légende du Mari aux deux Femmes , la belle Guilliadon, ressuscitant, ouvrant les yeux et disant: « Dieu ! que j'ai dormi 1 » Tout cela provenant peut-être de plusieurs légendes indiennes, en lesquelles on voit de môme « une belle princesse endormie d'un sommeil semblable à la mort, au fond d'un bois , dans un asile que connaît seul celui qui l'aime, où chaque Jour il la visite, jusqu'à ce que, d'une manière plus ou moins miraculeuse, elle soit rendue à la vie et à l'amour* ».
Quant au réveil de la Belle endormie, un de nos poètes contemporains , madame Ackermann , traitant à son tour ce sujet, suppose que le prince, pour le hâter , donne à la princesse un baiser ; et le conte se termine par ces vers :