Gaston Paris
La dame, confuse et vermeille, A cet inconnu qui réveille Sourit dans son étonnement.
surprise toujours la même I Sourire ému I baiser charmant I L'amour est réveilleui» suprême ; L'âme y la belle au bois dormant.
C'est plus moderne, et moins naïf; on reconnaît le philosophe dans le poète ; encore un peu , le conte va tourner au mythe. D'autres n'ont eu garde de s'arrêter sur cette pente : ils ont cherché dans les Contes de Fées toute une mythologie. Au reste, mythes et contes , c'est le même mot ; et c'est peutêtre la même chose : les mythes sont les contes sérieux création et nourriture de l'imagination des peuples aux heures de méditation grave ; les autres sont les contes amusants , qui bercent l'enfance et la vieillesse. Et voici qu'aujourd'hui ceux-ci, grâce à l'exégèse, rejoignent les premiers : tout est matière à érudition, même les contes pour rire, et, bon gré, mal gré, devient sérieux. Les frères Grimm pour l'Allemagne, M. Afanasieff pour la Russie, M. Angelo de Gubernatis pour l'Italie, en France Walckenaer, Édélestand du Méril, Loiseleur -Deslongchamps, MM. Paulin et Gaston Paris, M. Hyacinthe Husson, M. André Lefèvre, sont entrés hardiment dans cette voie. Sachez donc que la Belle au bois dormant , c'est l'engourdissement de la terre pendant l'hiver ; puis son réveil au retour du printemps, au
d02 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
baiser du soleil. « Cette idée des sommeils prolongés, dus à un enchantement, remonte à une haute antiquité , et paraît appai'tenir plus spécialement aux races Scandinaves, ce qui, selon une conjecture ingénieuse *, semblerait indiquer qu'elle a été inspirée surtout par le phénomène des longues nuits boréales , qui a dû frapper si vivement l'imagination de ces peuples. » Sachez aussi que le Petit Chaperoii rouge, c'est TAurore. — Mais la galette et le petit pot de beurre? direz- vous. — Eh bien! « ce sont pçut-éire les pains sacrés (adorea liba) et le beurre clarifié du sacrifice. La mère-grand, c'est la personnification des vieilles aurores , que chaque jeune aube va rejoindre. Le loup astucieux, à la plaisanterie féroce, c'est ou bien le soleil dévorant et amoureux, ou bien le nuage et la nuit. — Cette image du loup pour figurer le Soleil, dit M. Husson, peut d'abord paraître d'un choix invraisemblable. Elle est cependant conforme à une très ancienne conception aryenne. Une légende védique fait changer le Soleil en loup (Vrika) pour s'unir à Saranyu '. . Perrault n'en savait pas si long. Selon lui, le Petit Chaperon rouge a pour objet d'inspirer aux âmes innocentes une salutaire défiance des loups de
1. Etienne Junca, sur Charles Deulin, les Contes de ma Mère l'Oye avant Perrault»
2. Un des noms de TAurore. — Hyacinthe Husson, la Chaîne traditionnelle.
toutes sortes. Dans la moralité en vers , qui est h la fin de son conte en prose, il nous dit :
On voit ici que de jeunes enfants Surtout de jeunes filles , Belles, bien faites et gentilles , Font très mal d'écouter toutes sortes de gens; Et que ce n'est pas chose étrange S'il en est tant que le loup mange.
Le conte de la Barbe -Bleue plaide indirectement pour les mariages bien assortis, contre les unions disproportionnées, formées par Tintérét. En même temps il nous représente le danger de la curiosité féminine, et renouvelle Téternelle légende des différents mythes : la pomme d'Eve, la boîte de Pandore, la lampe de Psyché. Le dénouement est des plus dramatiques, toujours avec une extrême et inimitable naïveté. Figurez-vous ce décor à trois étages, et cette triple scène qui n'en fait qu'une : au bas de l'escalier, la Barbe-Bleue tenant un grand coutelas à la main ; au premier étage , la pauvre femme éperdue, entre la vie et la mort; sur la tour, la sœur Anne, les yeux à l'horizon. Cette complexité et cette gradation ne sont-elles pas d'un «ffet à la fois très simple et très vif ?
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La malheureuse femme a supplié son mari de lui accorder du moins quelques instants pour recommander son âme à Dieu , et n'a obtenu qu'un demiquart d'heure, c mais pas un moment davantage. »
« Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit : « Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi) , monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui. Si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. » La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : « Anne, ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir ?» Et lasœur Anne lui répondait : a Je ne vois rien , çue le soleil qui pou^ droie, et Vherbe qui verdoie, » Cependant la Barbe- Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force : « Descends vite, ou je monterai là-haut. » — « Encore un moment, s'il vous plaît » , lui répondait sa femme. Et aussitôt elle criait tout bas : « Anne, ma sœur Anne y ne vois -tu rien venir? » — Et la sœur Anne répondait : a. Je ne vois nen, que le soleil qui poudroie, et Vherbe qui verdoie. » — Descends donc vite, criait la Barbe - Bleue, ou je monterai là-haut. — Je m'en vais t), répondait la femme. Et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? — Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci. — Sont-ce mes frères? — Hélas 1 non , ma sœur : c'est un troupeau de mou-
tons. — Ne veux-tu pas descendre? criait la Barbe- Bleue, — Encore un petit moment », répondait sa femme. Et puis elle criait : « Anne^ ma sceur AtmCy ne vois-tu lien venir? — Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci ; mais ils sont bien loin encore... Dieu soit loué! s'écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. » La Barbe -Bleue se mit à crier si fort, que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses^ pieds , tout éplorée et tout échevelée. — « Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue, il faut mourir. »- Puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en Tair, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui , et le regardant avec des yeux mourants , le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir. — « Non, non, dit-il ; recommande-toi bien à Dieu. » Et, levant son bras... Dans ce moment, on heurta si fort à la porte, que la Barbe-Bleue s'arrêta tout court. On ouvrit : et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant Tépée h la main, coururent droit à la Barbe-Bleue. Il reconnut que c'étaient les frères de sa femme, l'un dragon, l'autre mousquetaire; de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près , qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était
presque aussi morte que son mari , et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
» Il se trouva que la Barbe -Bleue n'avait pas d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères ; et le reste à se marier elle- môme à un fort honnête homme, qui lui lit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe-Bleue. ï>
On ne nous dit pas, mais j'aime à croire qu'elle fit d'abord enterrer bien et dûment les malheureuses femmes, victimes de la cruauté de ce vilain homme et qu'elle avait failli suivre; l'auteur évite d'assombrir le dénouement par ces lugubres images. Et d'ailleurs que de choses déjà dans ces huit ou neuf lignes finales I
Après cela, qu'il n'y eût au moyen âge m mousquetaires ni dragons du Roi, peu importe. Outre que ces anachronismes prêtent de la réalité à toutes ces merveilles, les formes et les usages du siècle de Louis XIV, répandus sur ces féeries, font un mélange curieux et piquant. Dans le palais de la Bdie au bois dormant nous venons de trouver les filles d'honneur des princesses de Versailles, les gentilshommes de la chambre, les mousquetaires, les Suisses ; et la méchante Reine Ogresse qui voulait
manger la petite princesse Aurore et le petit prince Jour « à la sauce Robert d. Gomme la veuve de Barbe-Bleue, le Petit Poucet ^ après avoir, grâce aux bottes de sept lieues dérobées à TOgre, fait le métier de courrier pendant quelque temps , et y avoir amassé beaucoup de bien, achète pour son père et pour ses frères « des offices de nouvelle création », ce qui les fait tous bien- venir du Prince. Ces anachronismes, loin d*étre choquants pour les gens du dix-septième siècle , servaient à mettre les choses au point et à les leur faire mieux voir. Et, pour les lecteurs d'à présent , celte couleur Louis XIV est comme une nouvelle teinte d'antiquité , ajoutée par-dessus les précédentes; « c'est moins un anachronisme, qu'une harmonie : » car le grand Roi et sa Cour nous apparaissent déjà, à nous autres, dans un lointain quasi fabuleux et féerique; lorsque nous lisons Saint-Simon, nous avons peine quelquefois à nous représenter ces réalités. « I^es lourds carrosses qui transportent processionnellement cette Cour pompeuse de palais en palais, et de fête en fête, ont une tournure aussi étrange que les dragons volants et les citrouilles attelées de souris *. » Ne nous plaignons donc pas de ces amusantes disparates '.
Quant à ce dernier acte du petit drame de la