Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux
3. Voir sur ces anachronismes le Romantisme des Classiques f 2* série, Racine^ t. I, première leçon, pages 12 à 44.
Barbe- Bleue, n'admirez-vous pas le crescenao du récit, et ces temps d'arrêt si habiles, et ces refrains si heureux, avec ces vieux mots pittoresques, et ce paysage si vaste et si plein en deux coups de pinceau : Je ne vois rien, que le soleil qui pou droiey et r herbe qui verdoie? Perrault est, avec La Fontaine et madame de Sévigné, un des écrivains du dix -septième siècle qui en deux traits peignent le mieux la nature ; sans tâtonner , parce qu'ils la voient d'ensemble, et qu'ils la sentent. Combien de gens aujourd'hui, faute de la sentir, la décrivent minutieusement et empêchent qu'on la voie!
La légende de la Barbe- Bleue est, dit-on, d'origine bretonne. Le fameux maréchal de Raiz, sire de Laval, surnommé la Barbe-Bleue, qui éventrait les femmes et les enfants, et, pour ce, fut pendu à Nantes , en 1440 , serait l'original du personnage. Cependant cette explication, longtemps admise, est contestée aujourd'hui. On parle aussi d'un autre Breton, beaucoup plus ancien, qu'on appelle tantôt le roi Comorus, tantôt le comte Camor, dont la légende se serait combinée avec cette histoire.
Quoi qu'il en soit, le conte de Perrault, qui commence en comédie et finit en tragédie, fait penser aux drames de Shakspeare, d'une part à la tache de sang ineffaçable sur la main de lady Macbeth , de l'autre , au dénouement d'Othello : « Allons ! faites votre prière, et soyez brève, Desdémona. »
Par une sorte de romantisme analogue , la plaisante et touchante histoire du prince Biquet à la houppe mêle naïvement le grotesque avec l'idéalisme amoureux, un siècle et demi avant la Préface de Cromwell, et met en lumière agréablement deux choses : la supériorité de Tesprit sur les avantages de la figure, et la facilité du cœur à embellir ce qu*il aime : transparente allégorie sur la toute-puissance et le prestige de Tamour. On y voit une princesse très belle , mais très bête ; et un prince fort laid, mais fort spirituel : le prince, aimant la princesse, lui donne de l'esprit ; la princesse, devenue amoureuse du prince, lui trouve de la beauté, a Sachez, Madame, lui dit Riquet à la houppe, que la même Fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez et à qui vous voudrez bien faire cette faveur. — Si
Ja chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus aimable, et je vous en fais le don autant qu'il est en moi. » La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles que Riquet à la houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau , le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opérèrent, mais que l'amour seul lit cette métamorphose. Us disent que la princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant , sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage ; que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos ; et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement , elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché, qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui parurent plus que brillants ; que leur dérèglement passa , dans son esprit , pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d'héroïque. »
Cette fin gaie, d'un burlesque agréable, feit pendant au joli couplet d'Éliante, seul reste d'une traduction de Lucrèce que MoUère avait commencée. Lorsque le Misanthrope, dans ses emporte-?
ments, semble mettre son honneur à injmier Célimène, qu'il adore, Éliante dit là-dessus :
L^amour, pour Fordinaire, est peu fait à cci lois,
Et Ton voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n*y voit rien de blâmable ,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections ,
Et savent y donner de favorables noms.
La pÂle est au jasmin en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port , pleine de majesté ;
La malpropre sur soi , de peu d'attraits chargée ,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse- aux yeux ;
La naine y un abrégé des merveilles des deux ;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une coui*onne ;
La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
Ces diflferents contes, Riqttet à la houppe, Cendrillon, le Petit Poucet, sont des variations d'une même idée : c'est, toujours, l'être faible et dédaigné qui, par l'esprit ou par la grâee, arrive à la puissance et à U gloire. Cela me touche infiniment plus, je l'avoue, que les mythes sidéraux qu'on y a découverts, ainsi que dans le Petit Chaperon rouge, dans la Barhe-Bleue et dans Peau d*Ane,
Peau-d'Ane, soit dans la forme en vers, qui est de Perrault, soit dans la forme en prose anonyme, assez faible aussi, mais préférable et meilleure à mon sens, est, par le fond, d'une variété extrême. Aussi ce conte était-il en faveur depuis longtemps dans le monde enfantin. U avait amusé le petit Louis XIV, et continuait d*amuser les enfants, grands et petits, pendant tout son règne. Dans le Malade imaginaire^ en 1673, cinq ans avant le souhait de La Fontaine, et dix-huit avant la versification de Perrault, la petite Louison, interrogée par son papa sur la conduite de sa grande sœur, a Ditesmoi tout ce que vous savez » , — répond en éludant, pour ne pas la trahir : ce Mon papa, je vous dirai, si vous voulez, le conte de Peau- d* Ane, qu'on m'a appris depuis peu. »
Peaa-i'Ane mis en vers par Perrault est de 1691 , ainsi que les Souhaits ridicules. Les critiques ni les railleries ne manquèrent pas plus à Tun et à Tautre qu'à Griselidis. Boileau ne fut pas des derniers à exprimer son parfait dédain pour tout cela, parti culiùrement pour a le conte de Peau-dAne et l'Histoire de la Femme au nez de boudin, mis en vers par M. Perrault de l'Académie Française* ». Cependant, si Ton admet le genre (mais Boileau justement ne voulait pas l'admettre), que d'inventions amusantes ! Jamais le réalisme familier , mêlé avec les fantaisies brillantes ou horribles, fut-il poussé plus loin ? Cet âne, rival de la poule aux œufs d'or!... « La Nature l'avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d'être malpropre, était couverte tous les matins, avec profusion , de beaux écus au Soleil , et de louis d'or de toute espèce, qu'on allait recueillir à son réveil. » — Ce roi veuf, trop épris de sa fiUe, et cependant encouragé dans cette criminelle passion par a un vieux druide ambitieux d , dit le conte en prose ; le conte en vers dit résolument « un casuiste' ». — Cette jeune e^ belle princesse préservée dans son honneur par la Fée des Lilas, sa marraine, au moyen de