André Lefèvre, la Mythologie dans les Contes de Perrault
Sainte-Beuve, sans chercher midi à quatorze heures , dit simplement ; « Il est bien certain que , pour la matière de ses Contes, Perrault a dû puiser dans un fonds de traditions populaires, et qu'il n'a fait que fixer par écrit ce que, de temps immémorial, toutes les mères- grandes ont raconté... Si j'osais, ajoute- t-il, revenir, à propos de ces Contes d'enfants, à la grosse Querelle des Anciens et des Modernes, je dirais que Perrault a fourni là un argument contre lui-même : car ce fonds d'imagination merveilleuse et enfantine appartient nécessairement à un âge ancien et très antérieur; on n'inventerait plus aujourd'hui de ces choses, si elles n'avaient été imaginées dès longtemps : elles n'auraient pas cours , si elles n'avaient été accueillies et crues bien avant nous... Il y a donc un âge pour certaines fictions et certaines crédulités heureuses; et, si la science du genre humain s'accroît incessamment, son imagination ne fleurit pas de môme*. »
i. Causeries du Lundis t. V.
yi
Que le sévère Despréaux, qui n'aimait ni Perrault ni ses idées, goûtât peu les Colites de Fées, tant pis pour lui I cela n'ôte rien à leur cbarme. Assez d'autres les ont aimés, assez d'autres les aimeront. Nous avons nommé La Fontaine, Voltaire, Charles Nodier, Napoléon. Celui-ci les aimait à la folie, témoin ce curieux passage des Mémoires d'un comédien célèbre *, que j'abrège un peu :
« L'impératrice Joséphine était sujette aux maux de dents ; elle souffrait toutes les douleurs de ce mal cruel; alors l'Empereur, « si quelque grande préoccupation ne l'absorbait pas » , essayait de lui persuader que, « quand on le voulait fermement,
1. Mémoires de Fleury, dont le rédacteur est J.-B. Lafïltte. — Paris, 1835-1837, six volumes in-8'.
on pouvait non seulement lutter contre le mal, mais le vaincre ; pour cela il n'y avait qu'à penser à autre chose. » — C'était là justement le difficile, et jamais Joséphine, quand elle souffrait, ne pouvait penser à autre chose. Alors l'Empereur prenait un grand parti, il lui contait des histoires... Un jour de crise de cette sorte, après lui avoir prêché sans succès sa recette ordinaire, il lui dit : « Assieds -toi là, je vais te conter le Petit Poucet... » Et voici de quelle manière il le lui conta :
« Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne, qui avaient sept enfants; tous garçons. L'gdné n'avait que dix anS; et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron eût eu tant d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins de deux à la fois... »
— Ah ! soupira Joséphine , qui sans doute avait en pensée le regret de Napoléon auquel elle ne pouvait donner de fils.
— Est-ce que tu souffres davantage?
— Non, dit l'impératrice, voulant cacher son chagrin.
— Tu vois bien 1... Je continue... Où en étais-jeî
— « Sa femme allait vite en besogne... »
— Oui, vite en besogne. Mais elle mourut...
— Déjà?
— Eh oui, en couches... Oh! si tu mlntei-
romps... Je n*ai pas fait le conte, moi!... La pauvre femme donc mourut. « Les partages furent bientôt faits ; le notaire ni le procureur n'y furent appelés : ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine... »
— Mais ce n'est pas cela, dit Joséphine '
— Ah, ah? tu ne souffres pas, pour me " ' -^ des observations.
— Je n'en peux plus, au contraire. j
— Eh bien, alors. Je poursuis : « L'aîné eut le moulin , le second eut l'âne , et le plus Jeune n'eut 1 que le chat. » f
— Le chati justement; voyez-vous? le chatf ' vous êtes au Chat botté !
— Comment I est-ce que par hasard il n'y a pas de bottes dans le Petit Poucet t
— Si I il y a des bottes, les bottes de sept lieues.
— Tu vois donc bien...! »
Il allait continuer, lorsqu'un rire mal contenu partit de la chambre voisine.
— « Qui est là ? » dit TEmpereur d'un ton bref.
n fallait bien répondre. « C'est moi. Sire, » dit Rustau en paraissant.
— a Ah, ah? tu nous écoutes? — Votre Majesté parlait haut... — Et tu as l'oreille fine... Tu sais donc le Petit Poucet "t — Oui, Sire, je le sais très bien. — Est-il fier, ce Rustan! Alors conte -le à
rimpératrice. — Mais je crains... — Allons , allons! approche, et conte. »
Rustan défila son Petit Poucet y en maître. L'Empereur Técoutait avec plaisir. La narration marchait.... Maïs, quand on fut chez l'Ogre : « Tu en passe* dit Napoléon ; est-ce que tu ne te rappel..,' pas ce qu'il dit? « Bonnes gens qui fauchez, SI voîis ne dites au Roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le marquis de Carabas , vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »
— Mais, Sire, dit Rustan, c'est le Chat botté qui dit cela, pour favoriser son maître...
— Comment ! je n'en sortirai donc pas ? dit l'Empereur.
— C'est que, dit Joséphine en souriant, l'Empereur, lui aussi, a peut-être quelque penchant à s'approprier lout ce qu'il voit...
— Ahl ma chère amie, tu es guérie I s'écria gaiement l'Empereur. Et que l'on vienne me contester le pouvoir des contes sur les maux de dents I... Tu le vois bien, tu n'avais qu'à penser à autre chose. »
Ne soyons pas si sévères que Boileau , ne médisons pas des Contes. Us nous divertissent aux heures de loisir. Chacun y trouve, selon son âge, ce qui lui va; et quelquefois la chose la moins prévue. Un jour, Charles Nodier venait de conter le Petit Chaperon rouge à des enfanis, au nombre desquels était la petite Thècle, fille de sa fille. Aux paroles qui terminent le conte : « Et, en disant ces mots, le méchant loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge , et la mangea » , tous demeurèrent muets d'effroi, — excepté la petite Thècle. « Oh I gentil petit loup! dit- elle. Tout le monde fut stupéfait. — Comment! gentil petit loup ? dit Nodier ; il a mangé la grand'maman et la petite fille. — Oh I oui , dit Thècle ; mais il n'a pas mangé la galette. » La petite Thècle était gourmande, et, depuis qu'on avait parlé de la
galette, c'était le seul personnage du drame sur lequel elle avait veillé. — « Eh bien! oui, disait Nodier là-dessus , après être sorti de son étonnement, nous sommes tous comme ma petite Thèclc; quel que soit le livre que nous lisons, nous ne demandons jamais qu'une chose à ses héros et à son auteur, c'est de ne pas toucher à notre part de galette. »
A peu près de même que les grandes bottes de sept lieues de l'Ogre s'ajustent tout de suite aux pieds du Petit Poucet, parce que ce sont « des bottes fées » , il semble que ces contes aussi soien « des contes fées » qui se proportionnent, s'ajusten à toutes les sortes d'auditeurs. Us intéressent chacun différemment. Ils sont plus ou moins utiles à tous sans paraître y songer, en leur enseignant la prudence d'abord, ensuite une morale tempérée, comme celle qui sort de l'expérience, mettant en lumière soit les avantages de l'esprit, soit ceux de la bonté, soit les victoires de la vertu : l'esprit, en effet, triomphe de la force dans le Petit Pov^et, de la pauvreté dans le Chat botté , de la laideur dans Riqv£t à la houppe; la bonté est récompensée dans les Fées et dans CendriUon; la vertu, dans Peau d'Ane, avec la consolation et l'appui de la coquetterie innocente et des belles robes, même à huis clos.
Perrault, c'est la morale ea lumineux habits. Aux couleurs du soleil, du temps et de la luue*.
Lorsque le crayon de Gustave Doré remit à la mode ces Contes, nombre de gens qui n'y pensaient plus commencèrent à les reparcourir, en même temps que les belles images: car, pour ceci encore^ l'homme est enfant toujours; les choses entrent dans son esprit par ses yeux plus vite que par ses oreilles ; et bien des personnes furent surprises de ce que ces récits naïfs qui avaient charmé leur enfance eussent encore de quoi amuser leur âge mûr.
La complexion rare de ce conteur d'une naïveté si rusée, analogue à celle de La Fontaine , car l'un de ces deux noms rappelle toujours l'autre , pourrait se résumer en deux propositions, qui semblent se contredire et pourtant n'en sont pas moins justes toutes deux et chacune à part. D'un côté, il n'y a rien de plus moderne que ces Histoires du temps passé y par la manière dont l'auteur a écrit ou plutôt parlé ces sujets anciens. Rien, si ce n'est les petits chefs-d'œuvre du fabuliste inimitable, ne respire mieux la réalité familière, la vie quotidienne, tantôt du peuple et tantôt de la Cour au temps de Louis XIY » D'autre part, avec La Fontaine encore, Perrault est