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CHAPITRE TTI Boileau a-t-il exercé une influence en Italie

En Italie, durant les trois premiers quarts du xvii" siècle, auteurs de romans et de nouvelles, sermonnaires, poètes en tous genres ne songent qu'à étonner le public par des événements merveilleux et des expressions inattendues, qu'à séduire les sens

l'espressioni di un prosatoro ; nn poota poi anima questo pensiero, o in vece di usare la naturale espressioue (jli pare la ravviva dicendo già vede i scogli già urta in cssi. Soggiunge il nostro critico :

« Supponghiamo ch'io voglia modificare il soggetto di questa proposizione : iino zerhino condanna la scienza; bisogua ch'io gli dia un carattere a lui solo conveniente, e che non gli appartenga che per rapporte alla scienza la qualo disprpzza, ma Boileau dice :

« Un galant do qui tout le métier « Est de courir le jour de quartier en quartier « Et d'aller, à l'abri d'une pernique blonde, « De ses froides douceurs fatiguer tout le monde ; « Condamne la science, etc.. »

« Une parte di questi accessori non conviene piû ad uno zerbino che a un r.omo disoccupato, perciO quosti versi son bon freddi » ; ma non è certamento necessario che nella pittura d'un carattere debba solo occuparmi di ciA che lo fa essenzialmentc differire dagli altri e tralasciare qualclie ornamento, il quale benchè con altri comune rende la pittura più finita : basta che tutto l'intero non convenga che ad esso. Il voler diversamente sarebbe lo stesso cho pretendere da un pittoi-e délie mezze figure invece d'intiero.

de chacun pur dos grossièretés lascives. Les aventures les plus fantastiques, le langage le moins clair à première lecture, les obscénités les plus crues sont l'objet de leurs préférences. Qu'il faille chercher dans Texamen attentif de l'âme l'inspirateur princi])al des ouvrages destinés à vivre, que la première qualité du style soit de faire saisir l'idée le plus vite possible, que les écrivains n'aient pas le droit de prendre le caprice comme unique loi, ni de léser la société en prêchant le dévergondage : voilà des vérités qui, presque toujours, furent méconnues de l'autre côté des monts, entre 1600 et 1680 environ \

Enfin, à partir de cette dernière date, la critique italienne proposa aux lettres un autre idéal. La réaction se produisit sous une triple influence. D'un côté la parlie la plus saine du clergé, d'un autre les savants et les philosophes du pays la préparèrent: enfin leurs efforts furent encouragés et parfois provoqués par des censures et des conseils venus de France. Le même fléau avait sévi parmi nous, mais, combattu plus tôt que chez nos voisins, il accomplit moins de ravages. Toutefois les gardiens de notre Parnasse ne croyant pas la guérison radicale et redoutant pour nos écrivains une rechute dangereuse, les détournèrent énergiquement de tout commerce avec l'Italie contaminée. En ce pays on s'indigna; on établit des distinguo; on ne soutint aucunement Marino et ses amis : on affirma au contraire que, depuis plusieurs années déjà, on les fuyait, pour ne plus fréquenter que les écrivains antérieurs au xvii^ siècle. Ceux-ci, on se refusait énergiquement à les sacrifier; on les croyait sains et robustes : affirmer le contraire, disait-on, c'était les calomnier.

Sur ce dernier point, l'Italie n'avait pas complètement tort. Mais l'alerte provoquée par la critique française n'en eut pas moins d'excellents résultats pour nos voisins. Leur attention fut rappelée vers leurs vieux auteurs; ils se mirent à les étudier pour mieux comprendre et mieux repousser les attaques dont ils étaient l'objet : fréquentation certes salutaire. En outre, amenés

' G. Maugain, Etude sur Vévol. intell, de l'Italie, p. 233-253.

à exalter en face de l'étranger un patrimoine national, ils se sentirent enflammés d'une sorte de patriotisme littéraire. Ils s'organisèrent, fondèrent notamment un journal, le Giornaïe de' lelterati d'Italia, afm de recommander et de protéger, dans la Péninsule ou au dehors, les ouvrages italiens.

Tel fut du moins le cas d'une élite. On ne peut pas affirmer qu'un éclatant succès ait de suite couronné ses efforts : elle ne vit pas éclore autour d'elle de nombreux chefs-d'œuvre. Mais sa peine ne fut pas non plus perdue. Le germe semé se développa lentement, mais il ne mourut pas. Et si l'Italie, durant la deuxième moitié du xviii" siècle, produisit des ouvrages que l'Europe admira, elle le dut, en grande partie, aux Redi, aux Muratori, aux Orsi, aux. Martelli et à quelques autres qui l'avaient arrachée à sa torpeur et rappelée à la vie intellectuelle. Mais eux-mêmes, pourquoi s'étaient-ils avisés de pousser des cris d'alarme? En grande partie grâce au mépris dont ils avaient senti leur pays accablé par la critique française. Or personne chez nous ne s'était attaqué avec plus d'acharnement et de succès à l'Italie que Rapin, Bouhours, Boileau. Voilà comment, en un -premier sens, Boileau exerça sur la Péninsule une certaine influence.

Mais là ne se borna pas le rôle de Boileau. Personne, dans la Péninsule, ne protestait encore contre ses arrêts, et déjà plusieurs Italiens l'avaient choisi comme guide. C'est ce qu'on peut conclure d'un passage de Menzini. Dès 1680, celui-ci détournait ses compatriotes de recourir à la direction de Boileau. Ils trouveraient, leur assurait-il, tous les conseils désirables dans des traites proprement italiens \

^ Arte pocticu, libro I.

Se ti piace da me preiidcr eonsiglio, Ben più d'una ê tra noi critica i)enua,

AJoiizini eul beau dire, on continua à lire dans le lexle original VA H poétique français, dont il ne parut aucune traduction italienne au xviii' siècle. Non seulement on le lut, mais — la preuve en a été donnée plus haut — on le jugea. Qu'on l'admirât ou qu'on en reprît quelque partie, son auteur jouit d'un grand prestige. Reportons-nous au chapitre précédent : au début, vers le milieu, vers la fm même du xviii" siècle, Muratori, Algarotti, Arteaga, tel ou tel commentateur de Métastase, veulent-ils formuler un arrêt contre le merveilleux chrétien, contre une peinture trop complaisante de la tendresse, ou, au contraire, en faveur de la règle des trois unités? Ils invoquent l'autorité de Boileau : preuve évidente qu'ils estiment le nom de cet écrivain propre à impressionner le lecteur italien. Auprès de celui-ci, ils ne doutent pas que le crédit de Boileau ne soit réel.

Et, entre les ouvrages de Boileau, VArt poétique n'est pas le seul dont soient ainsi médités et appréciés les avis. Muratori puise dans le Discours sur l'Ode des arguments pour défendre Pindare contre Perrault". Saverio Quadrio', Giambattista Bisso, auteur d'une Introduzione alla Volgar Poesia (p. 201), un rédacteur du Giornale de' letterati di Pisa^ font des emprunts aux Réflexions sur Longin et ils ne s'en cachent pas; ils ont grand soin de nommer Boileau, sans juger d'ailleurs nécessaire de le présenter ou de le recommander aux lecteurs; ils le croient déjà suffisamment connu et honoré d'eux. De même, Giuseppe Baretti et le comte Algarotti ne se contentent pas d'avancer et de démontrer, l'un, qu'on ne saurait bien parler aucune langue, sinon l'idiome maternel, l'autre, qu'un ouvi"age perd une partie de son prix quand on le traduit. Pour donner plus de poids à

Che pilote al vero disserrarti il cigiio. Non aspettar Boelô, che dalla Senna T'additi il biion sentiero, a lui sol basti, S'or Pelletieri, ed or Cotiuo acoenua.

' Perfctta Poesia, I, 328.

' Storia e Ragioiie, I, 557.

= T. VIII, année 1772, p. 16, 21, 25.

leurs arguments, ils ajoutent : « Telle était aussi l'opinion de Boileau '. »

L^influence de Boileau s'exerça d'une troisième façon, plus indirecte il est vrai. Parmi les critiques dont les poètes italiens, au xviii" siècle, écoutèrent volontiers la voix, deux au moins furent jusqu'à un certain point des disciples de Boileau, mais nul plus que Benedetto Menzini. Il criait bien haut à ses compatriotes : « Et surtout, gardez-vous de chercher les règles de l'art dans la Poétique de Boileau! » Mais il avait lui-même étudié à fond cet ouvrage. Son traité présente toute une série de préceptes dont la forme aussi bien que l'essence rappellent souvent le poème français. Gomme Boileau, il commence par détourner du Parnasse quiconque n'obéit pas à une vocation impérieuse; il signale ensuite les dangers d'un amour-propre excessif qui nous flatte et nous égare, au point de nous faire croire que nous sommes doués de génie; puis, il rappelle que tous les poètes ne sont pas aptes à cultiver tous les genres. Bien mieux, si Boileau explique sa pensée par ces mots :

Malherbe d'un héros peut vanter les exploits, Racan chanter Philis, les bergers et les Ijois ;

Menzini donne la monnaie italienne des deux vers français :

Non sempre chi cantô le greggi, e '1 bosco, Sapra sonar tromba guerriera

Boileau avait affirmé que :

La rime est une esclave et ne doit qu'obéir. . . Au joug de la raison sans peine elle fléchit.

Menzini s'approprie cette pensée, sauf qu'il transforme Vesclave en un cheval docile; le mot joug avait d'ailleurs contribué à lui sug-gérer l'idée d'animal dompté :

' Algarotti, Opère, t. IV, p. 17 ; — Baretti, dans Morandi, Riccrche, p. 39.

A te ubbidir debbc la Rima appunto

Quai buon dostrior cb' ail' ombra d'una verga

Volge, senz' essor mai batluto

Boileuu dis^ail encore de la rime :

Lorsqu'à la bien chorclier, d'abord ou s'évertue L'esprit à la ti'ouver aisément s'habitue ;

et il ajiiutait tju'alors, loin de j^èner la raison, la rime « la sert et l'enrichit ». C'est ce que Menzini traduit ainsi :

Luugo esercizio iu guisa tal prévale Che poi viene a trovarti in larga veua La rima, e '1 vei-so andante, e naturale.

Au chant II, Menzini concède au poète de chanter l'amour, mais à une condition, que Boileau avait déjà posée en ces termes :

Peignez donc, j'y consens, des héros amoureux

Et que l'amour, souvent de remords combattu, Paraisse une faiblesse et non une vertu.

(Art poétique, III.)

Revenant sur un tel sujet au chant IV, l'auteur français citait l'exemple d'une héroïne de Virgile :

Didon a beau gémir, et m'étaler ses charmes, Je condamne sa faute en partageant ses larmes.

Menzini aura les deux passages présents à l'esprit quand il écrira :

E se vuoi, che le Rime abbian con elle

Un qualche brio, volentier coucedo,

Che tra lor sparga Amor le sue fiammelle

Ma per giusta ragion anoor ti chiedo,

Che ciô, che torce in vizio, il mostri in guisa

Che d'onta, e biasmo abbia con se corredo.

Arde d'Amor la sfortunata Elisa,

Ma '1 gran Cigno Romano aperto addita

La di lei colpa dall' onor divisa.

(Libre II.)

Nous pourrions multiplier les rapprochements. Nous n'en donnerons plus que deux. A propos de l'unité de temps, Boileau raille certaines pièces espagnoles :

Là souvent le héros d'un spectacle grossier. Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

Mciizini rend ainsi ces deux vers :

Un ch' al prim' atto le suc guaucc lia mide Di pelo al terzo poi me' 1 fai barbuto.

Ailleurs, Boileau imagine qu'Apollon,

Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,

Inventa du sonnet les rigoureuses lois

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème [ajoute-t-il], Mais en vain mille auteurs y pensent arriver ; Et cet heureux phénix est encore à trouver.

Menzini attribue au Dieu la même bizarrerie.

Or via, passiarao ad altro : ecco dirama ApoUo un romoscel, che in don vuol darlo A un bel sonetto, che gran tempo il brama... Questo brève Poema altrui propone ApoUo stesso, come Lidia pietra Da porre i grandi ingegni al paragone.

, E più d'una vedrai Toscana Cetra, . . .

Che in questo cède, e volenlier s'arretra.

Nous venons de saisir un cas d'influence tellement évidente qu'elle était aisée à voir. En revanche, à travers les analyses subtiles, les argumentations savantes et parfois un peu pénibles où Muratori développe ses préceptes, on ne découvre pas de suite tous les liens qui rattachent la Perfetta Poesia à VArt Poétique. Mais un examen attentif ne manque pas de les révéler.

Pour Muratori, le but essentiel de toute œuvre, en prose ou en vers, est de rendre les hommes plus instruits et meilleurs. Tous les préceptes de l'art doivent tendre à réaliser cette utilité. Gelle-ci est le principe général d'oii on les conclut tous sans exception. Sans doute, Boileau n'affirme pas que n'importe quel poème doive être avant tout didactique. Mais il n'admet pas non plus qu'un écrivain n'offre à ses lecteurs qu'un plaisir nocif ou seulement vain. Tout au contraire, il écrit :

Qu'en savantes leçons votre muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.

{Art poétique, IV.)

Il consacre à l'enseignement moral de ses disciples plusieurs vers, à chacun desquels correspondent exactement, dans le texte

un peu ditTus de la Perfetta Poesia, quelques phrases plus ou moins longues '.

Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages >."offrent jamais de vous que de nobles images. . . Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. . . Je ne puis estimer ces dangereux auteurs, Qui, de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs, Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

{Art poétique, IV.)

Ces vers de Boileau surgissent dans la mémoire du lecteur français qui étudie la Perfetta Poesia. Ce sont eux qui, les premiers, le mettent, pour ainsi dire, en garde et l'invitent à comparer de plus près ce traité avec VArt Poétique.

Muratori n'est pas homme à s'effaroucher d'entendre les bergers d'églogues s'exprimer comme de vrais bergers ^ Seule la crainte de nuire aux bonnes mœurs le détournerait d'imiter la réalité et de la reproduire fidèlement. Uu moins, il le laisse d'abord entendre, et par là, semble plus voisin du Boileau qui décrivit le festin ridicule et les embarras de Paris, que du législateur qui ne permet point aux bergers de parler « comme on parle au village », et limite à la cour, à la ville, le champ d'observation laissé à l'auteur comique. Mais, Muratori corrige vite ses hardiesses, puisqu'il ajoute cette réflexion : « On doit cependant avouer que les poètes prudents s'abstiennent en général de peindre ce qui peut paraître vil et désagréable dans la vie pastorale. Ils emploient toutes leurs forces à en découvrir seulement les habitudes les plus innocentes. Quand les bergers prennent la parole, sans doute, il ne faut pas qu'on croie entendre un citadin avisé et instruit. Mais il convient néanmoins de leur prêter des sentiments plus fins, plus délicats que ceux de vrais pasteurs. »

Boileau avait-il prétendu autre chose quand il excluait de l'églogue « les vers plats et grossiers, dépouillés d'agrément »?

Perfetta Poesia, t. II, p. 16 et suiv. Id., I, p. 546 et suiv.

Muratori et Boileau tombent aussi d'accord dans presque tout le reste de leurs deux ouvrages. Ils veulent qu'avant tout l'on apprenne à penser. La l'orme n'a pour eux d'autre rôle que de traduire exactement l'idée. Celle-ci doit être une image du vrai, pour frapper davantage le public.

Si Muratori ne condamne pas sans rémission le merveilleux chrétien, du moins semble-t-il lui préférer la mythologie païenne; en tous cas, il proscrit le mélange des deux. Il croit les divinités anciennes écloses du cerveau des poètes, leurs légendes inventées à plaisir par des sages désireux d'instruire le peuple.

Comme Boileau, il exalte le bon sens ou jugement, sans lequel le poète ne peut connaître le ton qui convient à chaque sujet, les éléments qu'il ne faut pas rapprocher, l'instant où l'on devient trop ingénieux, le moment où il vaut mieux quitter le grave pour le doux, le plaisant pour le sublime.

Comme Boileau, il a en horreur les pointes, contre lesquelles il charge maintes fois; comme lui, il se déclare pour la règle des trois unités.

Sans doute, on pourra dire : « Tous ces principes se réduisent à cette double recommandation : aimez la raison et soyez utile. Or, on la trouve inscrite un peu partout en France, vers le dernier tiers du xvii* siècle, non pas dans les seules œuvres de Boileau, mais dans celles notamment de Rapin, Bouhours, Baillet. Ceux-ci eux-mêmes étaient les héritiers de compatriotes plus ou moins élevés à l'école de Scaliger. Ce dernier, à son tour, était Italien. Dès lors, pourquoi parler d'influence française à propos de la PerfeUa Poesia, et pourquoi, tout au moins, faire hommage de cette influence à Boileau? » D'abord, Muratori, qui passe en revue les jugements de tant d'auteurs et dénonce lui-même tant de sources auxquelles il a puisé, ne nomme pas Scaliger. Quant aux critiques français, il ne semble en avoir connu aucun, antérieur à d'Aubignac, Rapin, Bouhours, Perrault, Fontenelle, Boileau. Tels sont les seuls dont il soit question dans son œuvre d'allure si franche. Mais, sauf Boileau, il ne les fait intervenir

que rarement et pour ne pas adopter leurs avis. S'il reproduit une opinion de l'abbé d'Aubig-nae. il la déclare excessive'; s'il parle de Perrault, il le taxe d'ignorance, d'injustice, de partialité passionnée-. Il examine deux jugements de Fontenelle et ne les fait complètement siens ni l'un ni l'autre". Avec Bouhours et Rapin, il ne tombe jamais d'accord*. Il ne nomme qu'une fois Baillet\ Boileau est le seul que, tout à la fois, il cite souvent et il approuve en général*.

D'ailleurs, si un même esprit anime plusieurs critiques français contemporains de Boileau, lui seul fait passer cette conception commune dans un ensemble organique de préceptes dont nous trouvons l'équivalent chez Muratori.

En Gian-Vincenzo Gravina lui aussi, on serait tenté de reconnaître un disciple de Boileau. Il proclame la souveraineté de la raison, il donne comme but à la poésie l'imitation, voire même l'enseignement du vrai, il honnit les poètes dont la muse est maîtresse d'immoralité, il méprise le burlesque. Mais ne soyons pas victime du mirage des mots. Par les mêmes termes Gravina et Boileau n'entendent pas toujours la même chose et si. entre leurs conceptions se révèle de prime abord un air de famille, c'est que l'un et l'autre ont été formés à la philosophie cartésienne. Gravina sortait d'une école fameuse où, dans l'Italie méridionale, Galoprese professait avec passion les doctrines renatisies ', comme on disait en ce pays. Mais l'auteur de la Raffinne poelica a des hardiesses inconnues à Boileau. C'est ainsi qu'il recommande la peinture de toute réalité dont la représentatoin ne choque pas la morale établie. Sans bannir

* Perfetta Poesia. II, 56.

* Id., I, ?,27, SSO.

' Id., I, 424, 54S.

* M., I, 224. 23.S. rm, 3.S0. ;îOO. 407. 412, 414, 423, 451, 470, 507. » Id., II, G9.

« Id., I, 328-9; II. 06, 69, etc.

- ;^Iot formé sur le prénom René, de Descartes.

l'amour du théâtre, il ne l'y introduit qu'avec peine. Les sujets sacrés lui semblent remarquablement propres à tenter un écrivain moderne \ Il combat l'usage de ces expositions savantes dont Boileau enseigne le secret et qui, dès les premières scènes, les premiers vers mêmes, mettent le spectateur au courant du problème dont la suite de la pièce cherchera la solution. Suivant Gravina, des renseignements épars tout au long du premier acte rempliront le même office ^

Sur un point, Gravina, comme d'ailleurs Muratori, pourrait bien procéder de Boileau. Les deux critiques italiens ne se bornent pas à donner des préceptes. Ils mêlent à leurs conseils des censures à l'adresse d'auteurs contemporains et vivants, dont ils impriment crûment le nom ou dont ils voilent à peine l'identité. Cette méthode, Boileau venait de l'appliquer avec un éclat sans pareil. Peut-être même, personne avant lui n'en avait fait usage tout au long d'un art poétique.

Sans doute, Gravina ne nomme nulle part l'écrivain français. Mais les opinions de Boileau avaient été si souvent examinées en Italie, au début du xviii" siècle, que Gravina, intimement mêlé au mouvement littéraire du temps, ne put ignorer ni les Satires, ni VArt poétique.

Peut-être donc a-t-il emprunté à Boileau législateur sa « manière », de même qu'à la fin du siècle, Saverio Bettinelli déclarait devoir à Boileau satirique sa façon de « piquer sans déchirer^ ».

On aimerait à chercher enfin si l'influence de Boileau ne s'exerça pas sur les innombrables poètes qui, en Italie, au xvTif siècle, produisirent tant de tragédies. Un fait est bien acquis : l'idéal qu'ils poursuivirent, sans presque jamais l'atteindre, est bien à peu près celui que recommandait Boileau".

' Délia tragedia, cap. ix.

' Id., cap. XL.

' Opcre, XXI, p. 2.^5.

' Voir Berlana : /l teatro tragico italiano ilel sec. XVI II. prima delV Alfieri.

Mais jusqu'à quel point l'avaient-ils puisé dans VArt poétique lui-même? Ils ne nous en disent rien. Ne l'adoptèrent-ils pas surtout parce qu'ils le trouvèrent déjà réalisé dans les œuvres de Corneille, Racine, Voltaire? C'est assez probable. Il s'agirait alors d'une victoire remportée par l'école tout entière dont Boileau fut le porte-drapeau.

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