CONCLUSION
Nous ignorons si Boileau parlait italien. Nous n'avons pas trouvé le moindre renseignement qui nous permît d'émettre à ce propos une hypothèse. Mais peu nous importe. Si nous nous sommes demandé : « Boileau connaissait-il l'italien? » c'était uniquement pour savoir s'il était en état de recourir directement au texte des écrivains italiens qu'il a censurés et s'il a porté sur eux un jugement éclairé. Nous avons conclu qu'il lisail l'italien, qu'il a dû avoir en mains le texte original de la Jérusalem délivrée, du Roland Furieux, du Seau enlevé.
Sans doute, sa foi aveugle en certains principes esthétiques a pu le rendre parfois inconsciemment injuste pour le Tasse ou Arioste, mais on ne peut pas non plus avancer que tous les mérites de ces deux génies lui aient échappé II ne leur a pas refusé tout éloge, il s'en faut de beaucoup. Seulement, il a ou il semble avoir insisté beaucoup plus sur les imperfections qui le choquaient en eux : voilà bien l'impression qu'il nous laisse, grâce peut-être aux formules incisives qu'il a parfois trouvées pour blâmer ces auteurs. Tel en est l'éclat, qu'elles mettent dans l'ombre les passages où il descend aux concessions en faveur de ses victimes. D'ailleurs, son intention était bien de faire oublier les titres de gloire d'un Arioste ou d'un Tasse. Il voulait détacher le public français de la littérature italienne jugée par
lui oxtrêraement dangereuse. Il eût nui à la cause dont il se faisait le champion, s'il avait mis en relief les beautés des deux auteurs italiens les plus lus alors en France; il était dans son rôle on dénonçant vif^onrensomont la présence chez eux des vices mémos dont il croyait urgent de débarrasser le Parnasse français.
Phis d'un parmi ses contemporains pensait comme lui en France. Mais de bonne heure, Roileau a été leur représentant à tous, fjour voix s'est cou fondue avec la sienne. Ses vers contre l'Italie sont, pour ainsi dire, passés en proverbes, tandis que bien peu de gens savent que Hapin, Bouhours, Baillet, Mambrun avaient, avant Boileau ou en même temps que lui, prononcé des arrêts tout voisins des siens.
Les Italiens ont été cependant assez raisonnables pour ne pas lui vouer une haine implacable. Certes, plus d'une fois au cours du xvTii* siècle, ils ont fait appel de ses jugements contre Arioste et le Tasse, contre la langue italienne. Ils se sont en outre constitués les avocats de deux surtout parmi ses victimes françaises : Ronsard et Quinault. Pourquoi ces deux-là principalement? C'est que dans l'un et l'autre ils reconnaissaient un peu des compatriotes. Ronsard leur semblait un autre Pétrarque, un nouveau l^embo : il était le chef d'une école ilalianisanie. De son coté, Ouinault a été. dans sa patrie, le représentant le plus illustre d'un genre essentiellement italien et il a prolongé la renommée de l'Arioste et du Tasse, puisqu'il a tiré de leurs poèmes plus d'un librcflo vivement applaudi du public.
Mais les Italiens ont eu beau plaider quelquefois contre Boileau, ils n'en ont pas moins lu assez souvent ses œuvres, du moins jusqu'aux environs de 1800. Ils en goûtaient la forme dont ils vantaient parfois la pureté, la grâce, l'enjouement, l'énergie^ Mais surtout ils s'attachaient à comprendre et à peser les idées de l'auteur.
1 Notons, par contre, ce passage de Leopardi {Pensieri di varia filosopa, I, 140). Après avoir écrit : « C'è una dilîerenza grandissima tra il ridicolo degli
Elles ont même exercé une influence sur eux au xviii* siècle : ses critiques les ont réveillés de la torpeur où les avaient endormis Marine et son école; S(^s précopies les ont inspin'-s dir.'clemont ou à travers le texte de Menzini et de Muratori.
Sans doute, on ne peut prétendre que la fortune de Boileau en Italie ait été éclatante, même à l'époque oîi on en trouve le plus de traces, même au xviii' siècle. On ne saurait la comparer à celle de Corneille, Racine, Fénelon, Bossuet, Voltaire, dont certaines œuvres, de bonne heure traduites en italien, furent jadis — et, pour Fénelon, on peut dire sont encore — constamment lues, méditées, imitées, discutées, admirées dans la Péninsule, tlne histoire des lettres françaises en Italie ferait donc à Boileau une place plus modeste qu'à ces cinq écrivains; elle ne devrait pas moins lui consacrer un important chapitre. Puissions-nous en avoir fourni les principaux éléments'!
anlichi... e quelle dei modorni massimamenle francesi », Loopardi ne nomme, parmi ces derniers, que le seul Hoileau. Il ajoute : « Quello [il s'agit du ridicolo] degli anlichi era veramenle sostanzioso, esprinieva sempre e mellea sotto gli occhi, per dir cosi. un corpo di ridicolo ; e i nioderni metlono un' ombra uno spirilo. un venio, un soffio, un fumo. Quello oinpieva di riso, queslo appena lo fa gustare e sorridere ec. »
< Quant à la biographie de lîoileau, notons que fort rarement, dans la péninsule.on en a mis quelque délad en lumière. Citons Vincenzo Monli. Il considérait comme tout à fait honorifique sa nomination d'Istoriografo del regno d'Itatia. Il ne jugeait pas que ce titre lui imposât de faire œuvre d'historien. Il croyait en cela pouvoir se réclamer de l'exemple de Boileau. Voir Letlere inédite e sparse di V. Monti. t. II, p. 135, 408, 411, 424.