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CHAPITRE I Bolleau eonnaissait-il la langue italienne

Boileau savait-il l'italien, sinon pour l'écrire, le parler ou comprendre ceux qui le parlaient, du moins pour saisir avec netteté la pensée d'un Arioste, d'un Tasse, d'un Tassoni, sans recourir servilement à la version souvent suspecte d'un traducteur? De prime abord, cette demande peut étonner. L'adolescence et la jeunesse de Boileau s'écoulèrent en un temps où, dans notre pays, l'italien était encore en honneur. A moins de le connaître, on ne pouvait guère passer pour un esprit vraiment cultivé. Est-il supposable qu'un homme aussi instruit que Boileau l'ait ignoré?

C'est ce qu'a prétendu Scipione Maffei, le fameux auteur de la Merope \ Dans une lettre à Voltaire ^ il proteste contre la mau-

^ La première édition est de 1713.

* La lettre de Maffei n'est pas datée. Mais la lettre de Voltaire, à laquelle répond l'écrivain italien, avait été écrite, semble-t-il, en 1744. Voir Voltaire, Œuvres, t. XV.

vaise réputation qui ne cesse, dit-il, d'accabler en France la langue italienne. Elle est, suivant lui, victime de pures calomnies. Des critiques aveugles l'ont condamnée sans être en état de la comprendre. Parmi ces ignorants, le plus illustre s'appelle Boileau-Despréaux. « Monsieur Racine l'aîné, qui honore sa mémoire et fut uni avec lui d'un lien indissoluble; le Père Tournemine, qui fut son intime ami; le Père Banduri, qui a vécu longtemps avec lui, m'ont plusieurs fois affirmé qu'il n'avait pas lu de livres italiens et qu'il ne possédait aucunement notre langue '. »

Cette accusation, on la retrouve dans un livre du Véronais Giulio-Cesare Becelli. En un point, il renchérit même sur Mafîei. A l'entendre, la familiarité de Boileau avec le P. Banduri aurait été telle qu'ils « mangèrent » longtemps ensemble ^ Ses renseignements, il les tenait — peut-être à un détail près — de Maffei auquel l'unissaient des liens étroits. C'est lui qui dé-

^ « Imparare potranuo molti da voi, quanto sia falso, che il comporre Italiano sia ripieno di freddure, e di bisticci, come in Francia tanti volgarmente si credono, ingannati miseramente da tre o Quattro moderni scrittori, che delJa nostra lingua, e de' nostri storici, e poeti cognizione, e pratica veramente non ebbero alcuna. Del principale fra essi, cioè del Boileau, il Sig. Racine l'aîné, che onora la sua memoria, e che fu con lui stretto di vincolo indissolubile ; il Padre Tournemine, che fu suo intimo amico ; il P. Banduri, che ha vissuto assai tempo, con lui, mi hanno più volte asserrito, che non avea letto libri Italiani, e che non possedea punto la nostra lingua. »

Al Sig. di Voltaire poeta insigne, e storico e filosofo. Voir p. 210 de La Merope, tragedia. In Verona, MDCCXLV.

Notons que, dès 1737, l'incompétence de Boileau à lire l'italien avait été affirmée page 61 du Mérite vengé. Mais si le chevalier de Mouhy a signé le livre, S. Mafifei en est sûrement l'inspirateur. Voir Desfontaines, Observations, VIII, 49.

* « Boileau non seppe l'italiano... Tre testimoni... uomini insigni, e vivi, e sani, non lasciano luogo a replica; questi sono il Sig. Racine l'aîné, che ama senza fine la memoria del Boileau e la sua fama, perché fu con lui stretto di vincolo indissolubile, ma non per questo vuol mentire. Altro è il R. P. Tournemine, soggetto famoso in tutta Eui-opa, che fu suo intimo amico. Il terzo è il R. P. Banduri, che ha vissuto assai tempo, e mangiato a lungo con lui. Attestano tutti e tre, che la lingua italiana quel bravo ingegno non se l'aveva procurata, e non era perô atto certamente a legger poeti. »

Lettera ammonitoria a Lelio commediante, p. 17.

fendit l'auteur de la Merope contre les attaques assez vives du comédien Riccoboni \ C'est lui qui a composé la préface imprimée devant les œuvres dramatiques de Maffei ".

Que valent les affirmations de ce dernier contre Boileau?

C'est apparemment à Paris qu'il connut Jean-Baptiste Racine, le P. Tournemine et le P. Banduri. Ils étaient encore vivants lors du séjour de trois années qu'il fit dans cette ville (1733- 1736). Sa belle réputation d'érudit lui assura un accueil des plus sympathiques auprès des savants. De Boze, Mairan, Pontenelle, Maupertuis, Réaumur lui firent fête. Le 4 septembre 1734, l'Académie des Inscriptions le nomma associé honoraire surnuméraire. D'autre part, il prenait volontiers part à des réceptions mondaines, où ses qualités de causeur brillant le faisaient inviter. Enfin, grâce sans doute à son hostilité contre les jansénistes, il était bien en cour auprès des jésuites qui l'entourèrent de toutes les prévenances qu'on réserve à ses meilleurs amis^

Le P. Tournemine, dont il invoque l'autorité contre Boileau, était alors un des membres les plus illustres de la Compagnie. Maffei avait ses raisons pour lui accorder tout crédit. Le religieux flattait son amour-propre en faisant le meilleur cas de sa science théologique \ A nous, au contraire, le témoignage du P. Tournemine contre Boileau semble des plus suspects. Maffei a beau dire, on ne peut appeler le P. jésuite un « intime ami » du satirique, si ce n'est par une agréable ou mordante ironie. On connaît en effet les démêlés de Boileau avec

* Lettcra ammonitoria a Lelio commediante. L'ouvrage ne porte pas de date, mais c'est en grande partie une réponse il la lettre de Riccoboni, publiée par l'abbé Desfontaines, p. 79 et suiv. du t. VIII des Ohservatiotis sur les écriis modernes, en 1737. Becelli put connaître l'accusation portée contre Boileau, soit en causant avec Maffei, soit en lisant le Mérite vengé dont nous venons de parler dans une note.

* Teatro. In Verona, MDCCXXX.

^ Voir Sac. Antonio Spagnuolo : Scipione Maffei e il suo viaggio ; — Gaston Boissier : Un savant d'autrefois.

* Le P. Tournemine pensait a. traduire la Storia teologica de Maffei, parue en 1742 à Trente. "Voir Sommervogel : Bibl. de la Compagnie de Jésus, article Tournemine. Celui-ci mourut trop tôt pour exécuter la trad. projetée.

les jésuites de Trévoux, Ceux-ci le prirent plusieurs fois à parti avec une vivacité qui affecta sa vieillesse et leur valurent d'ailleurs, de sa part, des traits acérés \ Or l'un des deux principaux rédacteurs des Mémoires de Trévoux était alors précisément le P, Tournemine^

A la mort de Boileau, il ne désarma point, car, en mai 1717, il publia un article où il essayait d'ébranler la réputation de générosité et de bienfaisance dont Boileau semblait assuré de jouir sans conteste ^ Qu'il ait affirmé à Maffei que l'auteur dos Satires et de VArt poétique ignorait l'italien, nous n'en doutons pas. Mais comment ne pas récuser son témoignage?

Quant au P. Anselme Banduri, ses rapports avec Maffei ont pu être d'autant plus fréquents qu'Italien de nationalité, érudit de profession, voire môme membre de l'Académie des Inscriptions, il était attiré vers l'illustre Véronais par une communauté de goûts et d'origine, Envoyé à Paris en 1701 par le Grand-Duc de Toscane qui le destinait à une chaire d'histoire ecclésiastique et le confia aux religieux de Saint-Germain-des-Prés, pour le perfectionner à leur école, ce bénédictin ne quitta plus Paris. Il y publia des travaux d'érudition et devint bibliothécaire du duc d'Orléans*. De sa familiarité avec Boileau, nous ne possédons d'autre indice que les lignes citées de Maffei et de Becelli. S'il fut longtemps le commensal de l'écrivain, d'où vient que son nom ne se trouve nulle part dans les œuvres de Boileau ou de ses premiers commentateurs? Peut-être fut-il admis parfois à la table du vieillard dont l'hospitalité, à Auteuil, était si larg-e?

* Voir Gidel, Œuvres de Boileau, t. I, p. cccLXXXix et suiv.

^ Voir la préface de Sommervogel en tête de la Table méthodique des Mcm. de Trévoux.

* Boileau, Œuvres, éd. Berriat-Saint-Prix, t. T, p. cxv. Il s'agit de la générosité de Boileau envers Corneille mourant. Dans les Mémoires de mal 1717. il y a tout à la fois un compte rendu élogioux de l'éd. des Œuvres dt» Boilonu par Brossette et un article assez vif où le P. Tournemine entrt-prend de redresser les injustices de Boileau contre Corneille. Voir aussi Journal des Savants, 1738, p. 714 et suiv.

* ïlist. et }fémoires do l'Acad, des Inscriptions, t. XVI,

Peut-être se rencontra-t-il avec lui chez quelque ami commun'? Dans ce cas, Maffei aurait seulement exagéré la fréquence des rapports entre Boileau et Banduri. Certes, le témoignage de ce dernier serait important à retenir, s'il se recommandait vraiment des garanties que lui attribue Maffei, mais il est inattendu au point d'inspirer la méfiance. Que vaut celui de M. Racine l'aîné?

Déjà, en Italie, Maffei aurait pu rencontrer Jean-Baptiste Racine qui, après la mort de son père, fut quelque temps attaché à l'ambassade française de Rome. Mais, en France même, il fut aisé au savant Véronais de s'entretenir avec lui. Jusqu'à sa mort (1747), le fîls aîné du grand poète vécut à Paris dans une retraite studieuse qu'il quittait rarement", mais où toutefois il ne se confinait pas en ermite. Certes, Jean-Baptistei avait connu intimement Boileau, que des liens anciens et sacrés unissaient à sa famille. Aussi pouvait-il fournir sur sa vie, ses goûts, sa culture, des détails à la fois savoureux et certains. Mais a-t-il tenu à Maffei le propos que lui prête ce dernier? Louis Racine, qui cite sans doute de mémoire les lignes consacrées par l'auteur de la Mérope à Boileau, se trompe sur les détails de ce passage, mais en respecte bien le sens. Or il écrit : « M. Maffei, dans cette réponse à M. de Voltaire, soutient que Boileau n'avoit pas lu le Tasse, qu'il ne pouvoit entendre : « C'est, dit-il, ce que m'a « assuré M. Racine l'aîné, son intime ami. » Je puis assurer à mon tour que mon frère, qui, après avoir passé en Italie assez

* Le nom du P. Banduri se trouve dans un billet que M. de Broglie {Mahillon et la f^ociété de S.-Germain-dcs-Prés, II, 289) reproduit en le faisant procéder de quelque éclaircissement. C'est la preuve que D.-Anselme Banduri allait parfois dans le monde :

« Nous avons retrouvé, au milieu des lettres de Mabillon, une invitation si dîner du président de Harlay. que nous reproduisons pour la curiosité du fait :

« Ce 2* décembre 1705.

« Les R. Pères D, B. de Montfaucon ot Anselme ayant bien voulu promettre ft M. le premier Président de venir dîner avec lui vendredi, 4' du mois, il supplie les R. Pères D. .T. Mabillon et Thierry de lui faire le même honneur. »

* ^'oir la notice de Louis Racine sur son fi"êre aîné, dans Œuvres de J. Racine, t. I. p. 165, Paris, Hachette.

de temps iDOur entendre les finesses de la langue, pensoit du Tasse tout ce qu'en a pensé Boileau, n'a pu dire à M. Mafîei que Boileau n'entendoit pas le Tasse, que par politesse pour un étranger que rendent illustre des connaissances l^ien plus admirables et plus utiles que les talens d'un poète', »

Si nous comprenons bien ces réflexions, en voici le sens: « Mon frère connaissait l'italien et s'était rendu compte par lui-même conibien juste est la sévérité de Boileau, contre le Tasse notamment, combien l'arrêt du satirique est marqué au coin de la compétence. Moins que personne donc il pouvait soupçonner Boileau d'avoir condamné le Tasse sans posséder de son œuvre une connaissance directe. » En un mot, Louis Racine ne révoquait pas en doute la bonne foi de Maffei ; il admettait que Jean-Baptiste eût fait des concessions au noble Véronais, car il connaissait la courtoisie de ce frère dont il a écrit : « Sitôt qu'il fut devenu son maître, [il] a fui le monde, quoiqu'il y fût fort aimable quand il étoit obligé d'y paroître '. » Mais il demeurait convaincu qu'aux yeux de Jean-Baptiste, la langue italienne n'était pas, tant s'en faut, étrangère à Boileau.

Il aurait pu ajouter qu'un critique sérieux ne condamne pas une œuvre étrangère sans l'avoir étudiée dans son texte original et qu'àlnoins d'accuser Boileau de légèreté grave, on ne saurait douter qu'il ait pris ce soin avant d'attaquer le Tasse. C'est bien à peu près le langage qu'en 1735 tenait l'abbé Desfontaines.

Mirabaud, traducteur de la Jérusalem, avait écrit de Boileau " : « Ce grand poëte avoit lu [cette œuvre] avec des yeux qui ne lui permettoient guère de trouver de beauté dans un poëme moderne. Il sçavoit d'ailleurs confusément que ce Poëme avoit essuyé quelques contradictions en Italie : c'est sur une prévention excessive en faveur de l'antiquité, et sur une notion vague

' Traité de la poésie dramatique, chap. IX, § I, p. 473-4, dans Œuvres de L. Racine.

* Notice citée de Louis Racine.

' Dans la préface de sa trad. de la Jérusalem délivrée.

des critiques faites autrefois contre le Poëme du Tasse, que M. Despréaux a formé la sienne. » L'abbé Desfontaines lui répondit : « Mais pourquoi M. Mirabaud veut-il que Despréaux n'ait ou qu'une notion vague au sujet des critiques du Tasse? Qui lui a révélé que ce Critique admirable, ce grand Poëte, qui toute sa vie n'a jamais eu d'autre profession, n'avoit pas lu attentivement la Jérusalem dans sa langue originale, et ne s'étoit jamais mis en état d'en juger solidement par lui-même, comme il a jugé de tant d'autres auteurs'? »

Après les opinions de Louis Racine et de l'abbé Desfontaines, nous citerons un témoignage digne du plus grand intérêt. Il émane d'un homme qui reçut les confidences littéraires de Boileau et se montra fort curieux de tous les détails concernant les œuvres de ce grand écrivain. C'est Brossette. Sur l'origine du poème héroï-comique de Boileau, il écrit : « Le démêlé du Trésorier et du Chantre parut si plaisant à M. le Premier-Président de Lamoignon, qu'il proposa un jour à M. Despréaux d'en faire le sujet d'un Poëme, que l'on pourroit intituler : La Conquête du Lutrin ou Le Lutrin enlevé, à l'exemple de Tassone, qui avoil fait son Poëme de La Secchia rapita sur un sujet presque semblable '. »

Boileau se mit alors à lire cette œuvre de Tassoni : c'est Brossette qui nous l'apprend. D'après lui, au mois de juillet 1672, l'auteur travaillait à son poème du Lutrin, « étoit rempli de la lecture de tous les meilleurs Poëmes-Epiques, tant Grecs, Latins qu'Italiens », entre autres de la Secchia rapita, dont, suivant le même Brossette, il imita deux vers dans l'épitre IV composée juste à ce moment, et divers passages dans le Lutrin. Or, en cette année 1672, il n'existait encore aucune traduction de la Secchia; celle de Perrault ne parut qu'en 1678 ■\ Comment Boileau au-

* Observations sur les écrits modernes, III, 248. ' Boileau, Œuvres, t. I, p. 203 et 212, éd. de 1717.

' A Paris, chez Guillaume de Luyne et Jean-Baptiste Coignard. La Secchia fut imprimée pour la première fois en 1622. Avant 1678, il n'en avait pani

— 18 -^ rait-il lu la Secchia, s'il n'en avait compris le texte original? Nous pouvons conclure de là que, pour Brossette, l'auteur du Lutrin connaissait sans aucun doute l'italien.

Après avoir interrogé les amis et les ennemis de Boileau, c'est à lui-même que nous demanderons de nous aider à résoudre le problème posé. En 1701, il écrivait à Brossette : « Il y a environ quatre ans que M. le Comte d'Ericeyra m'envoya la Traduction en Portugais de ma Poétique. Je sais assez bien l'Espagnol, mais je n'entends point le Portugais, qui est fort difîérent du Castillan '. » Nous ne possédons aucune autre déclaration formelle de Boileau sur sa connaissance des langues romanes. Mais des lignes suivantes, adressées à Brossette, ne peut-on pas légitimement conclure que Boileau lisait l'italien? Le Milanais Giovanni- Antonio Mezzabarba ayant transporté en cet idiome l'ode sur la prise de Namur, Boileau jugeait ainsi le traducteur: « Je ne vous dirai pas qu'il y est plus moi-même que moi-même; mais je vous dirai hardiment que, bien que j'aie surtout songé à y prendre l'esprit de Pindare, M. de Mezzabarba y est beaucoup plus Pindare que moi '. » Boileau avait donc pu étudier dans le détail la version italienne de son œuvre, de même que, dans sa jeunesse, il avait dû lire attentivement quelques pages de VOrlando Fu~ rioso, avant d'écrire ces lignes sur Bouillon, qui avait mis en français l'épisode de Joconde : « C'est un traducteur sec et décharné : les plus belles fleurs qu'Arioste lui fournit deviennent sèches entre ses mains, et à tous moments quittant le François pour s'attacher à l'Italien, il n'est ni Italien ni François", »

aucune traduction non seulement en français, mais on une langue quelconque. A'oilà, du moins, ce qu'on peut conclure de recherches faites dans quelques iml)ortantes bibliothèques de France et d'Italie.

1 Lettre du 10 juillet 1701. — Boileau, Œuvres, M. Gidel, t. IV, p. 448.

* Œuvres de Boileau, éd. Gidel, t. IV, p. 510, lettre du 6 mars 1705.

• Dissertation sur la Joconde, t, III, p. 145, éd. citée,

C40 langage est bien celui d'un homme qui se donne comme connaissant l'italien. Il tient d'autant plus à le faire croire au lecteur que, peu avant ou après, il cite textuellement dix vers d'Arioste. Boileau, le sincère Boileau, se fût-il abaissé à jeter ainsi de la poudre aux yeux et à s'attribuer l'apparence d'un savoir qu'il n'eût pas possédé? Sa franchise proverbiale éloigne un tel soupçon, qu'achève de ruiner l'examen des passages consacrés par lui au médiocre essai du traducteur. Il sait très bien distinguer les cas où Bouillon défigure son modèle en y ajoutant des traits mal choisis \ et ceux où il le suit avec une fidélité regrettable, suivant Boileau ^

Prenons donc parti contre Scipione Maffei. Désireux d'ébranler l'autorité d'un critique dont les coups redoutables avaient affaibli, pour un temps, le prestige de la langue et des lettres italiennes, l'illustre Véronais a, de très bonne foi sans doute, accordé plus de valeur qu'ils n'en méritaient à des propos dont

' ^^oîci d'un côté le texte d'Ariosto, de l'autre la traduction de Bouillon, pour la st. 4 du ch. xxviii.

Astolfo, re de' Longobardi, quello Astolfe, Roi de Lombardle,

A cui lasciô il fratel monaco il resno. A qui son frère plein de vie,

Fu nella giovinezza sua sî bello, Laissa l'Empire glorieux,

Ohe mai poch' altri giunsero a quel segno. l'our se faire Religieux, N'avria a fatica un tal fatto a penuello Nftquit d'une forme si belle

Ajielle o Zeusi. o se v'è alcun piiï degno. Que Xeuxis, et le grand Apelle.

De leur docte et fameux pitH-eau.

N'ont jamais rien fait de si beau.

Boileau voit bien que, dans cette horrible traduction, plein de vie et glorieux ne correspondent à aucun mot du texte ; que les deux derniers vers constituent un contre-sens. Lui-m^me force un peu le sens quand, pour mieux montrer l'erreur de Bouillon, il donne non .pas une traduction, mais une large paraphrase du texte italien : « Il [Bouillon] a voulu exprimer la pensée de l'Arioste, que quand Zeuxis et Apelle auroient épuisé tous leurs efforts pour peindre une beauté douée de toutes les perfections, cette beauté n'aurait pas égalé celle d'Astolfe. » Boileau appuie et exagère pour mieux faire sentir l'erreur de Bouillon.

- Par exemple. Bouillon écrit : « Sire, je crois que le Soleil | ne voit rien qui vous soit pareil, | si ce n'est mon frère Joconde, | qui n'a point de pareil au monde. » Boileau se garde bien de dire que les vere sont traduits d'Arioste ; il avance seulement que Bouillon suit ici les données du poète italien (XXVIII, 7) et il le regrette,

un examen attentif démontre le peu d'importance. Ne l'oublions pas : quand l'Italie, désabusée des folies du secentismo, revint à la raison et ne voulut pas seulement s'attacher au bon sens, mais en suivre les voies par ses propres moyens, sans être tributaire de la France, personne plus que Scipione Maffci ne s'efforça de lui inspirer confiance en elle-même; aucun de ses fils ne lui rappela plus éloquemment son glorieux passé, aucun ne la détourna avec plus d'insistance du répertoire dramatique français, qu'elle avait connu tard, mais dont elle s'était, tout de suite, montrée enthousiaste. Un patriotisme, noble à coup sûr, mais exclusif, put rendre Mafîei injuste envers Boileau, comme il lui ferma parfois les yeux devant les beautés de Corneille et de Racine \ — « Boileau ne comprenait pas l'italien. » On ne s'étonnera pas que MalYei ait cédé facilement à la tentation d'écrire ces mots destinés à émousser l'arme du plus influent parmi les adversaires de la littérature italienne. Mais, cette phrase, si elle exprimait non pas la vérité, mais une opinion vraisemblable, pourquoi, du vivant de Boileau, ne la trouve-t-on sous la plume d'aucun de ses adversaires, prêts cependant à ne pas négliger même les apparences propres à discréditer le satirique? Pourquoi ne la relève-t-on ni dans les nombreux anas de ses contemporains, ni dans les Mémoires de Trévoux, assez malveillants pour lui? En réalité, Boileau dut être en état de lire dans le texte original les poètes italiens qu'il a censurés. Rien ne nous autorise à supposer qu'il n'ait pu avoir d'eux une connaissance directe et précise.

' Voir notre FAndc snr Tcvol. inicU. de VTtalie, p. 20.5-267, 273-278.

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