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CHAPITRE IJ L'imitation italienne dans les œuvres de Boileaii

Boileau a-t-il parfois imité des auteurs italiens? On l'a soutenu ou laissé entendre en France et dans la Péninsule. Nous n'apportons guère de contribution propre à enrichir la liste de ces emprunts. Telle fut la diligence des Pradon, des Desmarets, des Brossette, que nous n'avons presque rien trouvé à glaner sprès eux. Bien mieux : ils ont péché non par défaut, mais par excès. L'ardeur qui animait les deux premiers contre Boileau les a entraînés à l'exagération. Quant à Brossette, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire son propre aveu. Même quand il s'agit des anciens, c'est-à-dire des écrivains dont Boileau luimême reconnaissait nettement s'être parfois inspiré, il déclare: « M. Despréaux... s'approprioit les pensées des bons auteurs... On ne doit pas cependant mettre sur son compte tous les passages que j'ai raportés : car il y en a plusieurs qu'il n'a jamais vus, ou qu'il n'a vus qu'après coup. Mais je ne laisse pas de les citer, parce qu'il est toujours agréable de voir comment deux esprits se rencontrent, et les dilïerens tours qu'ils donnent à la même pensée \ »

1) Pradon dit, dans son Epîlre à Alcandre, contre Boileau' :

^ Boileau, Œuvres, éd. de 1716, t. I, p. xi, avertissement de l'éditeur.

^ Voir Le triomphe de Pradon sur les satires du sieur D***. De son côté, Desmarets {Défense du Poème héroïque, p. 76) écrit sur VArt Poétique de lîoileau : « Il faut considérer s'il ne devoit pas plutost intituler cette pièce Tradiwlion de VArt Poétique d'Horace, de Tida et de quelques autres. »

Mais qu'a-t-il prétendu par son Art Poétique? Estropier Horace eu stile méthodique.

Scaliger et Vida sont maniés de même.

Il les a travestis avec un soin extrême ; Il fait tout ce qu'il peut pour être original.

Or Boileau écrivait, en 1675 : « Pour Vida dont ils [mes ennemis] m'accusent d'avoir pris aussi quelque chose, mes amis savent bien que je ne l'ai jamais lu, et j'en puis faire tel serment qu'on voudra, sans craindre de blesser ma conscience'. »

Il y a cinquante ans, il est vrai, M. Vissac, dans sa thèse latine, a prétendu trouver quelques rapports entre la poétique de Vida et celle de Boileau. Il a rapproché quatre passages assez brefs des deux auteurs. Nous avouons ne pas trouver entre eux de ressemblances assez nettes pour mettre en doute la parole de Boileau. Il s'agit d'idées que tout critique peut concevoir et formuler sans rien devoir à autrui ^

* Préface pour l'édition de 1675.

Sans doute, nous allons citer plus bas (chap. m, § 1) un passage de lettre où Boileau parle des œuvres de Vida en homme qui, semble-t-il, les a lues. Mais cette lettre est du G octobre 1701, postérieure de 26 ans par conséquent ù la préface dont nous venons de donner un extrait. D'ailleurs, on l'écrivant, Boileau pouvait penser il d'autres œuvres latines de Vida et non tl l'art poétique. Peut-être d'ailleurs cette accusation même d'avoir copié Vida donna-t-elle ù Boileau l'idée de lire ce dernier ovivrage. Il aurait alors prié ses amis de le lui procurer et ainsi ils auraient eu une sorte de preuve que jusqu'alors le satirique ne le connaissait pas. En tout cas, plus de trente ans après, Brosselte supposait que l'ouvrage n'était plus ignoré de Boileau, puisqu'il lui écrivait le 6 mars 1707 : « N'avez-vous jamais remarqué ces vers de Jérôme Vida dans sa Poétique, liv. I :

« Neo placet ante aunos valeat puer ; omnia justo

« Tempore proveniunl »

Boileau ne fait du reste pas allusion à cette question dans la lettre qu'il écrit a Brossette, le 12 mars 1707, en réponse à celle du 6 mars. — Mais, encore une fois, eût-il bien connu à ce moment la Poétique de Vida, cela n'ébranlerait en rien l'affirmation qu'il faisait en 1675.

^ De Marci Hieronymi Vidae Poeticorum liiris III, p. 45-46. a) Vida et Boileau, retraçant l'histoire, l'un de la poésie italienne, l'autre de la poésie française, écrivent :

Nostri autem ut sanctum divas Helicona colentes Ooeperunt primum in Latium transferre, ftuebant Venue incomposito informes

Quant à Scaliger, sans doute, les rapports ne manquent pas entre lui et Boileau. Si Tun écrit :

Aimez donc la raison, que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix,

l'autre avait décrété qu' « il faut ctiercher en tout la raison des choses. En tout genre, il y a quelque chose de supérieur et de régulier et tout le reste doit être conduit d'après la règle et la raison de ce principe ». Plus de cent années avant Boileau, Scaliger avait édicté la règle des trois unités et proclamé le dogme de la séparation des genres. Le législateur du Parnasse français était donc en un sens le disciple de l'érudit italien, bien qu'il n'eût peut-être pas lu sa Poétique. La tradition « scaligérienne » était en effet restée vivante grâce à Jacques Grévin, Muret, Jean de la Taille, Jules de la Mesnardière, l'abbé d'Aubignac et quelques autres. On pouvait la saisir dans leurs ouvrages sans recourir à leur source déjà lointaine. D'ailleurs, si Boileau, comme presque tous les poètes français de son époque, procède plus ou moins inconsciemment de Scaliger, il se distingue de ce dernier par des traits essentiels. Ce n'est point lui, mais son devancier, qui prône la forme au

Durant les premiers ans du Parnasse français Le caprice tout seul faisait toutes les lois

h) Nunc hanc [viam], nunc aliam iugredere, et mutare mémento,

Jamque hos, jamque alios haud segnis sumere vultus. Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère, etc.

c) Selige et insignes vocum depascere honores. Ut nitidus puro tibi versus fulgeat auro. Rejice dégénères, turbam nil lucis habentem, Incoloresque notas, ne sit non digna supellex. Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse, etc.

d) Sed neque, verborum causa, vis ulla canentem, Consilium praeter, cogat res addere inanes ; Nomina sed rehus semper servire JHhet.

Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime. Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime,.. La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.

détriment du fond, réduit la poésie à « un mécanisme phonétique plus ou moins harmonieux et professe d'abord le bien dire, quitte à bien penser après ». Il est d'avis absolument contraire. Loin de lui aussi la faiblesse de supposer que, pour produire un chef-d'œuvre, il suffise de connaître et d'appliquer des règles. 11 croit avant tout nécessaires l'influence secrète du ciel, la vocation évidente et impérieuse. Il écrit des vers qu'eût énergiquement répudiés Scaliger :

Un esprit vigoureux Trop resserré par l'art sort des règles prescrites Et de l'art même apprend à franchir les limites ^.

2) Un passage de l'épître VI remet en mémoire à Brossette ' des vers latins de Politien. Mais les deux morceaux ne concordent aucunement par les termes employés. Les idées en ont seulement un fond commun : l'éloge d'une retraite paisible où, dans la médiocrité, l'on jouirait de la liberté inconnue à la foule. Mais Boileau pouvait évidemment formuler ce vœu sans avoir jamais lu Politien; d'ailleurs, s'il doit à autrui l'idée de ce passage, plus d'un autre poète connu de lui avait déjà rêvé le même bonheur \

3) A propos de ce vers :

' Voir Lintilbac, Un coup d'état dans la répub. des lettres.

=■ Boileau, Œuvres, éd. de 1716, t. I, p. 231.

Qu'heureux est le mortel qui du monde ignoré,

Vit content de soi-même en un coin retiré !

Que l'amour de ce rien, qu'on nomme Renommée,

N'a jamais enivré d'une vaine fumée ;

Qui de la liberté forme tout son plaisir.

Et re rend qu'à lui seul compte de son loisir !

Il n'a point à souffrir d'affronts ni d'injustices,

Et du peuple inconstant il brave les caprices.

(Ep. VI, 99-107.)

Comparez Politien, in Rustico, v. 17 suiv. :

Félix iHe animi, Divisque simillimus ipsis, Quem non mendaci resplendens gloria fuco Sollicitât, non fastosi mala gaudia luxus : Sed tacitus sinit ire dies, et paupere cultu Exigit innocuae tranquilla silentia vitae.

* Racan, par exemple, pour n'en pas nommer d'autres.

Tout u'ost pas Caumartiu, Bignou, ui Daguesseau.

(Sat. XI, 104.)

Brossette (t. I, p. 152) cile une rénexioii de Teofilo Folengo' dans son Orlandino, cap. VI :

Nou tutti Sauuazzari ed Ariosti, Xou tutti son Boiaixli, ed ait ri eletti.

Mais qui ne voit qu'il s'agit d'une l"a«;on de pai-ler que tout le monde emploie? Il serait vraiment puéril do faire intervenir ici une influence quelconque.

4) Brossette nous semble bien mieux inspiré quand il rapproche deux comparaisons, l'une de Bembo, l'autre de Boileau. Il s'agit pour les deux auteurs de la façon dont ils mettent fin à un ouvrage :

Equidem in his concludondis Elegis. Et sans passer plus loin, finissant mon ouvi-age,

feci idem quod Nautae soient, qui Comme un pilote en mer qu'épouvante l'orage,

tempestate coacti, non eum portum Dès que le bord paroît. sans songer où je suis,

capiunt quem petunt, sed ad illud qui Je me sauve à la nage et j'aborde où je puis, proximus est, deferuntur. « (Disc, au Roi, vers 137-140.)

P. Bembus, Epist. L. 3, à Ercole Strozzi.

Certes, cette fois, nous n'hésiterions pas à dire que Boileau a suivi un Italien, mais nous n'avons aucune preuve qu'il ait jamais lu Bembo. Une rencontre fortuite étant toujours possible", comme aussi l'imitation commune d'un même modèle inconnu de nous, on nous permettra de poser le problème sans le résoudre catégoriquement.

5) Pour les mêmes raisons, nous observerons la même réserve au sujet d'un passage de la satire IX, 320-3. Il n'est certes pas sans rappeler les vers latins oi^i Teofilo Folengo {Macheronce.

* Poète né à Mantoue, qui écrivit eu latin et en italien. Il mourut fort âgé en 1544. Il est l'auteur des Macheronec et de VOrlandino.

* Il pourrait aussi arriver que Boileau ait connu cette compai-aison par un tiers auteur qui se serait directement inspiré de Bembo.

Vli) converse, comme lioileuu, avec son esprit et fait tenir à ce dernier un langage bien voisin de celui qu'emploiera le poète français. Voici les textes :

Siste labrum. Quare? Cupies tacuisse. Tacendum est Qnod nocet. Imo uocet Vatem niniis esse loqiiacom.

Je ci-ains peu, direz-vous, les Braves du Parnasse. Hé, mon Dieu, craignez tout d'un Auteur en courroux. Qui peut... Quoi? Je m'entends. Mais encor? Taisez-vous.

On verra, dans la deuxième partie de cette étude, que plusieurs fois, en Italie, on a prétendu reconnaître dans le Lutrin un descendant de VOrlando furioso et de la Secchia rapita. Déjà Pradon avait qualifié le poème un tissu de pièces et de morceaux rapportés, où Boileau

Rend Arioste triste et A^irgile burlesque ^.

Qu'y a-t-il de vrai dans ces assertions?

Au XIV chant du Furioso (stances 82-84), les païens se préparent à donner l'assaut à la ville de Paris. Dieu intervient en faveur de Gharlemagne. Il confie à Saint Michel une double mission : commander, d'une part, au Silence de conduire l'armée chrétienne jusqu'aux murs de Paris, d'autre part, à la Discorde infatigable de semer la dissension dans le camp des Maures. L'archange prend son vol vers un cloître, où il s'attend à trouver, avec le Silence, la Paix, le Calme et la Charité. Mais on n'y connaît plus aucune de ces divinités. D'autres, hélas! des vices méprisables, y régnent à leur place. Cette transformation surprend beaucoup Michel; il s'étonne notamment de trouver en ces lieux la Discorde, dont il croyait le séjour parmi les damnés. Désormais il saura où la rencontrer sûrement et, chargé une

' Epitre à Alcandre, dans Le triomphe de Pradon.

autre loiis de lui transinetlre un ordre, c'est vers ce cloître que, sans hésiter, il s'élancera'.

Boileau, qui connaissait bien le Furioso, ne pouvait ignorer ces épisodes. Il y pensait donc sans doute quand il montrait la Discorde.

encor toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour aller aux iMiuimcs ;

quand il lui faisait dire (I, 25) :

J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins.

Il pensait encore aux deux passages d'Arioste, quand il montrait la Mollesse installée dans la fameuse abbaye de Citeaux (II, 99, 103-104) :

C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour.

La ^'olupté la sert avec des yeux dévots.

Et toujours le Sommeil lui verse des pavois.

Discorde, Mollesse, Volupté : il s'agit toujours, coriime chez Arioste, d'entités morales vivant en souveraines dans un monastère.

De plus, chez Boileau comme chez Arioste, l'idée de Discorde évoque celle de plaideurs, de chicane, de procureurs, et si l'un dit (XIV, st. 84) :

Ilavea dietro, c dinanzi, e d'ambi i lati Notai, procuratori ed avvocati.

l'autre montre la déesse contemplant « son empire » dans la cour du palais.

Elle y voit par le coche et d'Evreux et du Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normands-.

' C'est ce qui arrive au chant XXVII du Furioso.

* Même ici, malgré des ressemblances, il y a une différence notable dans le cas de la Discorde, dans le Furioso et le Lutrin. Chez Arioste, elle est entourée d'une troupe de notaires, procureui's et avocats, qui ne la quittent jamais. Chez Boileau, c'est dans la cour du Palais de justice qu'elle retrouve avec plaisir une foule de plaideurs, ses amis.

Mais là se bornent les emprunts de Boileaii. L'esprit de dénigrement abusait donc Desmarets de Saint-Sorlin, quand celui-ci écrivait: « Toute la fiction de la Discorde est prise de l'Arioste '. » Chez Boileau seul la Discorde tantôt (I, 42)

Fait siffler ses serpents, s'excite a la vengeance,

tantôt, « d'un bonnet couvrant sa tête énorme... prend d'un vieux chantre et la taille et la forme,... peint de bourgeons son visage guerrier » (I, 53-55), tantôt « de Sidrac emprunte l'image :

Elle ride son front, allonge son visage.

Sur un bslton noueux laisse courber son corps.

Dont la chicane semble animer les ressorts;

Prend un cierge en sa main

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