‹ Boileau et l'ItalieChapitre 4 sur 21 · III · texte numérisé non relu

III

Arioste prête à la déesse des apparences bien autres : un vêtement fait d'un nombre infmi de bandes inégales et déchirées; des cheveux aux nuances variées, noirs, blancs, gris, blonds, ramassés en tresses ou réunis dans le nœud d'un ruban, ou tombant sur les épaules, ou détachés sur la poitrine; les mains pleines d'exploits et de dossiers (XIV, st. 83-84).

De plus, l'auteur français est beaucoup moins sévère pour l'Eglise que le poète italien ". L'esprit de discorde, la mollesse, le goût exagéré de la bonne chère : il ne reproche rien autre aux clercs, réguliers et séculiers, ou plutôt à un petit nombre d'entre eux, car il a soin de rappeler comment, en France, dans presque tous les ordres religieux, d'heureuses réformes ont été introduites (I, 145-156). Arioste, au contraire, ne s'en prend exclusivement à aucun monastère, à aucun chapitre, mais il n'en excepte non plus aucun : et il laisse penser au lecteur que tous ont été envahis non seulement par la Discorde et la Fainéantise,

* Défense du Poème héroïque, p. 113.

* A Citeaux, on passe son temps surtout îl dormir. L'embonpoint des chanoines et le vermillon des moines leur vient de leur oisiveté autant que de leur gourmandise, et la Volupté que le poète fait habiter en ces lieux est surtout celle que l'on peut goûter dans l'inactivité et le sommeil. Car, cette Volupté, où la trouve-t-on? Dans un dortoir avec la Mollesse {Lutrin, II, 99-105).

mais par la Gourmandise, l'Avarice, la Colère, l'Orgueil, l'Envie, la Cruauté (c. XIV, st. 81).

Enfin, les démarches et les discours, en un mot les particularilés du rôle que Boileau prête <x sa Discorde (I, 45-52, 56-84; II, 95; III, 97 suiv.; V, 135), n'ont, dans le Furioso, rien qui leur corresponde.

Comparons maintenant la Secchia Rapita de Tassoni et le ï^utrin.

Les deux ouvrages offrent ce caractère commun qu'ils sont tout l'opposé des poèmes burlesques. Un Scarron fait choix de héros qu'il devrait entourer de respect, de grandeur et de majesté, s'il se conformait aux données de la légende ou de l'histoire, tandis qu'il les dégrade et les ravale en les mêlant à des circonstances ridicules et en leur imposant un rôle grotesque. Tout au contraire, Tassoni et Boileau mettent en action tous les rouages de la noble épopée au profit de personnages dont, logiquement, la médiocrité ne méritait en rien cet excès d'honneur. — Il ne s'agit plus ni de la colère d'Achille, ni des aventures d'Enée, mais d'un seau, d'un lutrin : pourtant, tel Homère, tel Virgile, les deux poètes modernes demandent aux Muses de les inspirer et leur ton est grave. — Ils supposent les cieux intéressés à ces vulgaires aventures; par des songes ou des oracles, ils transmettent à la terre les conseils de la divinité. — Ils ont trouvé dans VIliade et VEnèide nombre de comparaisons, sur lesquelles ils en modèlent d'autres. Mais celles d'Homère ou de Virgile étaient admirables de vérité : tant les objets ou les scènes rapprochés se convenaient. Celles de Tassoni et de Boileau font sourire; si le premier terme évoque de grandes idées, le deuxième met en scène des personnages mesquins*.

' Voir Secchia. Y, oct. 23; II. 28 et suiv.; III, 1; VI, 72, 32. — Lutrin, I. VOIS 9 ot sniv..72 ot suiv. ; IV. 21 et suiv. ; V. 20 et suiv. ; I, 85 et suiv.

Certes, les deux poèmes appartiennent bien à peu près au même genre. Si l'on songe que, sans doute Pulci et Arioste emploient parfois un ton. grave pour parler plaisamment de personnages ou de choses dont la nature n'appelait pas une telle solennité, mais que Tassoni semble bien avoir le premier usé systématiquement de ce procédé tout au long d'un poème; — si l'on observe qu'entre le Lutrin et la Secchia il y a ce rapport frappant de raconter iwie lutte engendrée par un incident futile; — si l'on admet enfin avec Brossette que Boileau avait lu attentivement le poème de Tassoni, comme semblait l'y inviter M. de Lamoignon : alors on reconnaîtra que l'écrivain français a été, en un sens, le disciple de Tassoni, mais un disciple d'allures bien libres, comme on va s'en apercevoir.

Dans les deux ouvrages, nous voyons des hommes que sépare la discorde. Mais les uns sont des guerriers italiens qui, dans leurs fréquentes mêlées, versent le sang en abondance et consacrent les heures de trêve ou de repos a des joutes chevaleresques ou à l'audition poétique de légendes amoureuses \ Les autres appartiennent à l'Eglise — à l'Eglise de Paris, telle que pouvait l'observer, aux environs de 1670, un peintre malicieux. Pas de place, chez eux, pour la galanterie : leurs chants consistent en Oremus. Ce sont des gourmets et des paresseux. S'ils en viennent aux mains, c'est par hasard et ils ne manient alors, comme projectiles, que des livres arrachés aux rayons de Barbin. Encore une fois n'est-elle pas coutume : leur amour du bien-être nous tranquillise pour l'avenir. D'ici longtemps, ils n'auront recours à d'autres armes qu'aux médisants propos de table ou aux petites intrigues sans conséquences bien graves.

Ajoutons que la mythologie traditionnelle dont Tassoni fait un si grand usage est exclue du Lutrin. Ce n'est point Boileau mais son devancier qui nous introduira dans l'assemblée oii les dieux tiennent un long conseil '.

' Secchia. II, oct. 46 et sniv.

- Scccltid. II, 3 et siiiv.

Enfin, la trivialité. Iroj) fréquente dans la Secchia, est étrangère au Lutrin.

Boileau doit-il du moins à Tassoni quelques épisodes de son poème héroï-comique?

On sait comment, au chant V de cette œuvre', le Prélat met fin à la lutte dont la boutique du libraire Barbin est le théâtre : il prodigue à ses adversaires les bénédictions. Forcés ainsi au respect, ils s'agenouillent et renoncent à se battre. Or, dans la Secchia rapita, un prélat monte sur les nîurailles d'une ville au moment où sortent des troupes qui se dirigent vers la campagne. Les soldats, en passant devant lui, baissent leurs lances et leurs drapeaux et reçoivent en récompense sa bénédiction. Alors, ils mettent les genoux en terre et crient : « Vive le Pape! Vive Monseigneur! Mort à l'Empereur Frédéric! » Mais ici le Prélat est le Nonce en personne et les soldats défendent les intérêts de Bologne, ville chérie du Saint-Père, odieuse à l'empereur Frédéric. La conduite aussi bien du Prélat que des soldats n'offre donc rien que de très naturel : par suite « les grands signes de croix » de Monseigneur n'ont pas à opérer les mêmes effets amusants que chez Boileau. Les deux épisodes n'ont donc que des rapports extrêmement lointains ".

^ Brossette dans son édit. des Œuvres de Boileau, t. T. p. 408, rapproche les passages que nous allons étudier, mais il n'affirme pas, il faut le reconnaître, que Boileau ait cette fois imité Tassoni.

* Pour mettre le lecteur on état de juirer par lui-même, nous citons les deux textes.

Il tii'e du manteau sa dextre vengeresse ; ... 10 sali sopi*a le mura.

Il part, et de ses doigts saintement allongés, Dove a l'uscir de la città le schiere

Bénit tous les passants, en deux files rangés. Chinavano a' suoi piè lance, e bandiere.

il sait que l'ennemi, que ce coup va surprendre, Et cgli con la man sovra i campioni Désormais sur ses pieds ne l'oseroit attendre, De l'amica assemblea, tutto cortese

Kt déjà voit pour lui tout le peuple en courroux, ïrinciava certe benedizioni, Crier aux combattants : Profanes, ft genoux. Che pigliavano un miglio di paese :

Quando la gente vide quel crocioni

Tout s'écarte à l'instant : mais aucun n'en Subito le ginocchia in terra stese,

[réchappe. Gridando, Viva il Papa, e Monsi.2:nore, Partout le doigt vainqueur les suit et les E muora Federico Imperatore.

[ratrappe. {Secchia, V, st. 29 et 30.)

{Lutrin. V, 222-234.)

Quelques strophes plus loin, le poète italien raconte que certain Salinguerra était un des chefs de l'armée Bolonaise. Au prix d'énormes présents elle se l'était attaché, bien qu'en principe il fût hostile à l'Eglise. Le prélat connaissant bien sa mentalité, le laisse passer sans le bénir : ce que Salinguerra ne manque pas de tourner en moquerie.

Dans le Lutrin, à ce guerrier pourrait correspondre le chantre Evrard? Non, son cas est bien différent (ch, V, 235 suiv.).

Evrard seul, en un coin prudemment retiré,

Se croyoit il couvert de l'insulte sacré.

Mais le Prélat vers lui fait une marche adroite :

II observe de l'œil, et tirant vers la droite,

Tout d'un coup tourne il gauche, et d'un bras fortuné.

Bénit subitement le guerrier consterné.

Le Chanoine, surpris de la foudre mortelle.

Se dresse, et levé en vain une tête rebelle :

Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect,

Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect^.

Pour terminer, citons quatre passages de Tassoni qui, d'après Brossette ', auraient inspiré Boileau dans le Lutrin ou ailleurs. Ici, l'imitation nous semble assez probable : notons d'ailleurs que cette fois le commentateur affirme qu'elle existe. Au contraire, pour les deux épisodes que nous venons d'étudier, il se contentait de rapprocher les textes.

Il Ile con piil fervor gli animi accende.

Ei quai Cometa minacciosa splende Contemplez dans la tempête

D'oro. e di piume alteramente adorno. La plume qui sur sa tête

(Ch. VI, 18.) Attire tous les regards.

' Nous croyons que la comparaison de ce texte avec celui de Tassoni ne manquera pas de convaincre le lecteur :

Occupata di fresco havea Ferrara

Salinguerra, e nemico era a la Chiesa

Ma i Petroni [les Bolonais] l'havean sol per gara

Tratto per larghi doni in lor difesa.

Il Nunzio che sapea la cosa chiara.

Tenue sopra di lui la man sospesa,

Lasciù passarlo, e poi segnô la croce ;

Ma se n'avide, e rise il cor féroce.

(Secchia, V, st. 39.) =■ Roiloau. Œuvres, t. I, p. 427, éd. de 1710.

Il raagnanimo cor di Saliugiierra Che fa (lel nome siio tremar la terra. (Ch. V, 38.)

Musa, tu che cantasti fatti egregi Dol Re de' Topi. o île le Rane antiche. (Secchia, V, st. 23.)

Vedrai, s"al caiilar mio porgi l'orrechin, Elena transformarsi :n una secchia.

(Secchia, I, st. 2.)

A cet astre redoutable Toujours un sort favorable S'attache dans les combats.

(Ode sur la prise de Namur.)

Condé dont le soûl nom fait tomber les

J murailles. • (Epître IV, 133.)

O toi qui sur ces bords qu'une eau doriiiaiite

[mouille, Vis combattre autrefois le rat cl la grenouille. (Lutrin, IV, 53.)

Il me suffit pour moi d'avoir su par mes

[veilles.

Jusqu'au sixième chant pousser ma fiction. Et fait d'un vain pupitre un second Ilion. (Lutrin, VI, 158.)

En somme, à quoi se réduit l'imitation italienne dans l'œuvre de Boileau? Pour la conception générale de son Lutrin, il a eu en Tassoni un modèle. Dans un épisode de son poème héroïcomique, il s'est rappelé, mais librement, quelques octaves du Furioso. Sept ou huit fois, il a pu faire passer dans ses œuvres, sans la moindre servilité, quelques courts passages de Tassoni, de Folengo, de Bembo.

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