‹ Boileau et l'ItalieChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'hostilité de Bqileau contre l'Italie, considérée dans ses conséquences.

Bembo, Arioste, Folengo, Vida, Sannazar, — ces deux derniers comme écrivains de langue latine, — le Tasse, Tassoni, Guarini, ajoutons Boccace cité dans un vers de la satire X' : voilà tous les auteurs d'Italie que Boileau a connus de près ou de loin, si l'on en juge par nos deux derniers chapitres \ De Dante*, de

^ II s'agit dn vers 146 :

Digne Ecolièro enfin d'Angélique et d'Armide. Boileau le commente ainsi, en note : « A'^oyez les Opéra de Quinaut, intitulés : Roland, et Armide. »

* J'ai lu tout ce qu'ont dit Villon et Saint-Gelais, Arioste, Marot, Boccace, Rabelais

' Encore ne semble-t-il connaître Arioste que comme auteur du Furioso, et le Tasse seulement comme auteur de la Jérusalem délivrée.

* Nous rapporterons ici un apergu intéressant de M. Arturo Farinelli, au t. II, p. SI, de son ouvrage Dante c la Francia : « Ponete innanzi al Boileau, celebratore instancabile del vero e dol naturalo, la creazione posscnte di Dante, corne esercizio di critica, o imaginatevi corne avrebbe sorriso di quesla sbalorditoria fantasraagoria, riniproverate le audacio, le improprietà, la ragione, ollesa

— 45 ~ Pétrarque, de Piilci, de Bojardo, de Marino et de tant d'autres, il n'est jamais question ni dans ses œuvres en prose ou en vers, ni dans les confidences qu'il a faites à un Brossette ou à un Le Verrier. On peut donc soupçonner que sa culture italienne était fort incomplète et que, sauf exception, il ne s'était guère intéressé qu'à des écrivains du xv" et du xvf siècle.

Parmi eux, il s'en prend surtout à Arioste, au Tasse, à Guarini. Telles sont aussi les victimes italiennes contre lesquelles, en son temps, s'acharnent de préférence la plupart des critiques français. Cet accord est faeile à expliquer. Les trois poètes cités étaient les auteurs italiens alors les plus connus en France. Contre eux on devait diriger ses coups, alors qu'on voulait guérir les Français de leur engouement pour la langue et la littérature du peuple voisin.

Fait notable : qu'on se retournât contre Arioste, le Tasse, Guarini ou, moins souvent, contre Bembo, Casa, Tansillo, on se posait, comme Boileau, en défenseur de la raison et de la vertu outragées \

Impitoyable pour le dévergondage de Bembo, Baillet fustige aussi le cardinal délia Casa « quoique Dieu ait souffert que ce ministre d'iniquité se soit glissé parmi les Princes de son

In oj^ni modo, per ogni vorso, le sacrileghe mescolanze del profano col cristiano, le iinagini, le metafore, la lingua, tracciata la sua linea distruttiva sul poema inteio. Non tiitte le allégorie avrebbe ripndiate. JJ « Arte « sua racconianda l'allegoria quai espediente poetico... Célébra, nella 9" satira, « ces violents « transports I qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts ». Ma i « trasporti »

di Dante, ben cgli li oondannerebbe come violenze di forsennato Anche certe

pitture del laido e dell' orribile, di mostri e serpenti, dice di tollerare, anzi di ammirare, purchê fatte cou pennello delicato, avvezzo ail' arte. Non desta meraviglia la pittura del mostro che uccide Ippolito, nella Phèdre Raciniana ? « Il « n'est point de serpent, ni de monstre odieux, | qui, par l'Art imité, ne puisse « plaire aux j'eux; [ d'un pinceau délicat l'artifice agi'éable. I du plus affreux « objet fait un objet aimable. » Quai arte, quai sottile e magico pennello avrebbe dato amabilitil e bellezza aile brntture e sozzure infinité dell' Infcnio dantesco — la sol oantiea che saril nota uu dî in Francia — aile mostruosittl accumulate o a quelle scène di orrore e di sgomento, giù nei gironi fatali ? »

* Voir G. Maugain : Etude sur Vévolut. inteïl. de T Italie, p. 249 et suiv. ; L'Italie dans quelques publications de Jésuites français.

Eglise ». Il déplore le libertinage de Luigi Tansillo, Il rappelle que VAminta et le Pastor Fido ont servi de modèles à trop de pastorales nées en Italie depuis quatre-vingts ans « avec tant de licence' ». Au P. Rapin, Armide, dans la Jérusalem délivrée, semble « trop libertine et trop effrontée' ». Suivant lui, l'Arioste et le Tasse « ostent aux femmes leur caractère qui est la pudeur », Le P. Mambrun blâme l'Arioste « d'avoir introduit trop indiscrètement les Femmes dans les Armées' ». La préface de la grammaire italienne de Port-Royal signale que, dans les œuvres du même poète, quelques endroits « peuvent blesser l'honnêteté* ».

Voici maintenant des griefs qui ne concernent pas la morale. Dans sa Manière de bien penser, le P. Bouhours n'adresse en somme aux poètes d'Italie qu'un seul reproche, mais il le répète sans cesse, sous des formes diverses : ces écrivains manquent, d'après lui, de bon sens. Parlant du De Partu Virginis, Baillet mentionne que Balzac et Rapin n'ont jamais pu pardonner à Sannazar une déplorable faute de jugement. « Ce mélange qu'il a osé faire des fables du Paganisme avec les Mystères de notre Religion, a toujours paru quelque chose de monstrueux aux personnes de bon sens'. » Poètes peu judicieux aussi, Arioste et le Tasse, Le premier est « semblable à ces terres fertiles qui produisent des fleurs et des chardons tout ensemble; il parle bien, mais il pense mal... », « Il fait une partie de ses Fables de nos mystères, et il se jolie de ce que nous adorons... » « Il n'a pas de jugement. » Le second oublie quel ton grave convient au genre qu'il traite dans la Jérusalem dèlii^rée; il mêle le « caractère badin avec le sérieux, et toute la force et la majesté

' Baillet, Jngemcns des sçavdns, t. TV, 3'' partie, p. 223. 251-252, 400-401, 12(): 4° partie.

- Réfl. sur In Poétique en fjénéral. p. 139.

" Disscrtatio de Carminé epico. Paris, Cramoisy, 1652.

* V. XIII et XIV de la Nouvelle méthode pour apprendre faeiîemenf In hinpue italienne.

"' .fuijeui. dm nçarniis. t. IV. .T' ])artie. p. 130,

do la Po("sie liéroïque à la délicatesse de l'Eglogue et de la Poésie Lyrique' ».

Mais les contemporains français de Boileau ont beau parler comme lui de l'Italie, c'est notre satirique qui décide de la fortune des lettres italiennes en France. Deux traducteurs du Tasse, Le Clerc' et Mirabaud', des Italiens comme Scipione Maffei \ Giulio-Gesare Becelli", Vincenzo Monti', Ugo Poscolo' le diront et ils ne se tromperont pas. Ce sont les mots de Boileau sur les « faux brillants » italiens et sur le « clinquant du Tasse » qu'on se transmet de génération en génération. Lui seul a ramassé en des formules étincelantes ce que d'autres avaient pensé comme lui. Dans la suite, quand les Français voulurent humilier les Italiens, ils ne leur rappelèrent les écrits ni de Rapin, ni de Bouhours, ni de Mambrun, ni de Baillet, ni de plusieurs autres. Ils leur lancèrent seulement à la tête deux ou trois vers de Boileau. Et c'est en revanche contre Boileau que portèrent leurs efforts, ceux qui, en France, essayèrent de faire reviser le procès perdu par l'Italie au xvii* siècle.

En 1733, Mirabaud publiait pour la deuxième fois sa traduction de la Jérusalem délivrée. Elle est précédée d'une préface

^ 1(1.. p. 159, et Rapin, Réfl. sur la Poétique en particulier, p. 173 et 178.

' Michel Le Clerc, auteur d'une traduction do la Jérusalem, dont il ne parut que les cinq premiers chants. L'ahbé d'Olivot (//"■ de FAcad. franc., II, p. 2.53) nous dit : « Il ne se reprochoit pas d'avoir mal traduit le Tasse, mais il se reprochoit de l'avoif traduit. Et comme la neuvième satire de M. Despréaux parut dans le même temps que cette traduction, il se figiira qu'en censurant l'auteur, elle avoit plus contribué que toute antre chose si la chute du traducteur. »

' Dans la Préface de sa trad. de la Jérusalem. 2' éd.

^ Voir tout au début du présent travail.

"' Lettera amnionitoria, p. 17. « Da questo bel detto, quasi avesse parlato un Evangelista, è venuto tutto il discrédite del comporre italiano nel volgo di Francia. »

* Voir Opère inédite e rare, V, 244.

' Saggi di crîtica storico letteraria, T. 213. « Forestieri... certamente dotati d'ingegno, obbliando il rispetto dovuto alla propria celebrita, pronunciarono severo giudizio di un poema ch' ei non sapevano leggere. Il che forse polrebbe essere considerato come colpa veniale, se essi non avessero assalito volentieri la rinomanza del grande, pel misero gusto di dire un motto. » Une note indique que Foscolo vise bien le vei-s de Boileau. C'est au t. X des Opère.

Page 1