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où il s'élève vivement contre Boileau, ennemi de l'Italie et plus spécialement du Tasse. L'abbé Desfontaines répondit : « Ce souverain Juge du Parnasse [Boileau], ce Critique infaillible a prononcé qu'il y avoit du Clinquant dans le Poème de la Jérusalem. Qui pourroit ne pas en convenir? M. Desprcaux... prétend que plusieurs beautés du Tasse sont par rapport à celles de Virgile ce que le Clinquant est par rapport à l'or. En un mot, il décide qu'il y a du Clinquant dans le poëte italien. Or cela est indubitable, et M. Mirabaud lui-même ne le scauroit nier. Je lui citerois vingt exemples, s'il étoit rébelle sur cet article. Les Concetti assurément ne sont pas rares dans la Jérusalem. Car on ne doit pas entendre seulement par ce mot Concetti, de misérables pointes et des jeux de mots; mais des pensées brillantes, placées à contre-tems, des antithèses recherchées, du bel esprit mal employé. La manière d'écrire du Tasse n'est-elle pas souvent affectée? Ne court-il pas après l'antithèse? Ne met-il pas quelquefois de l'esprit oij il n'en faut point?... Voilà donc du Clinquant... Mais s'ensuit-il du jugement de M. Despréaux qu'il ne faisoit aucun cas du Tasse? C'est ce que l'on pourroit inférer, s'il avoit dit que tout le Poëme de la Jérusalem n'est que du clinquant. Mais qu'a-t-il voulu dire autre chose que ceci? Tout est noble, tout est héroïque dans VEneïde : dans la Jérusalem, au contraire, il y a quelquefois un brillant puéril et affecté, et c'est ce que les petits esprits goûtent plutôt que les beautés naturelles et sérieuses de VEnêide \ »
Quand il se pose en champion du Tasse, Voltaire ne semble connaître qu'un adversaire du poète italien, le seul Boileau, et il écrit de lui :
« Il a dénigré le clinquant du Tasse; mais qu'il y ait une centaine de paillettes d'or faux dans une étoffe d'or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes dans le grand bâtiment de marbre élevé par Homère. Boileau le savait, le sentait,
' Ob.<iervniio}h<t sur les écrits modernes, ITI, 248 suiv.
et il n'en parle pas. Il faut être juste... Il faut dire ici qu'on sait par cœur [les] vers [du Tasse] en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu'un récite une stance de la Jérusalem délivrée, la barque voisine lui répond par la stance suivante. Si Boileau eût entendu ces concerts, il n'aurait rien eu à répliquer'. »
Pour une fois, Voltaire s'éloignait de Boileau qu'il approuve en tant d'autres cas, Marmontel, au contraire, en prenant le parti du Tasse, obéissait peut-être à l'aversion profonde qu'il nourrissait contre le satirique. Dans « Les charmes de V élude », il dit :
J'entends Boileau qui s'écrie : O blasphème ! Louer le Tasse ! — Oui, le Tasse lui-même. Laissons Boileau tûcher d'être amusant, Et pour raison donner un mot plaisant.
En prose, il a exprimé les mêmes idées '. La Harpe ' lui répondit : c'est un tort réel « de n'avoir pas su, comme le dit M. Marmontel, aimer QuinauU ni admirer le Tasse... Mais si le critique a été trop sévère [pour Quinault], il n'a pas été absolument injuste, et il y a bien quelque différence. Il ne l'a pas été non plus envers le Tasse. Peut-être eût-il mieux valu ne pas faire ce vers fameux où il n'est cité que sous un rapport défavorable :
Et le clinquant du Tasse îl tout l'or de Virgile.
mais ce vers est-il sans fondement? Les plus grands admirateurs de ce poète (et je suis du nombre) peuvent-ils disconvenir
' Voltaire, Œuvres, t. XXIX (t. IV du Dictionnaire philosophique), p. 155, au mot Epopée. Voir Œuvres, t. X. p. 45(>, dans VEssai sur la Poésie épi>ji(e. un mot dans le même sens.
Dans le Temple du Goût. Voltaire est un peu moins indulgent pour le Tasse. Il le place après Virgile :
De îaux brillants, trop de magie.
Mettent le Tasse un cran plus bas.
Mais que ne tolère-t-on pas Pour Armide et pour Herminie ?
* Marmontel, Elém. de litt., I, 362.
* Cours de littérature. Siècle de Louis XIV. Poésie, p. 69G.
qu'il ne soit aussi inférieur à Virgile pour le style, qu'il l'emporte sur lui pour l'invention? Sa poésie n'est-elle pas assez souvent faible dans l'expression et recherchée dans les idées? Ce clinquant que blâme Despréaux n'est-il pas assez fréquent dans la Jérusalem et même dans les morceaux les plus importants ou les plus pathétiques, dans la description des jardins d'Armide, dans le récit de la mort de Clorinde? L'Aristarque du siècle n'était-il pas d'autant plus fondé à réprouver ce clinquant qu'il opposait à l'or de Virgile, qu'alors la France allait chercher ses modèles dans l'Italie et dans l'Espagne? Et n'était-ce pas sa mission de faire voir en quoi ces modèles pouvaient être dangereux? Faut-il en conclure que le mérite du Tasse lui eût échappé? »
Au commencement du xix^ siècle, Ginguené' examinait à son tour l'arrêt de Boileau : « Il n'a point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit ailleurs que le Tasse a illustré sa patrie par son poëme; enfin il ne l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois, maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque :
A Malherbe, h Racan préférer Théophile,
Le clinquant A l'or pur, et le Tasse à Virgile.
Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le clinquant d'un côté, l'or de l'autre; là le Tasse tout entier, et ici tout Virgile, mais il a dit :
A Malherbe, h Racan préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse a tout l'or de Virgile,
c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou
llixf. litU'rair,' d'Italie. V. 38S.
c.o quW y a de clinquant dans le Tasse à loiil l'or qui est dans Virgile. »
Nous pourrions apporter d'autres citations '. Celles que nous avons tra,nscrites sont empruntées presque toutes aux ouvrages dos hommes dont l'avis fut le plus écouté on leur temps. Elles suffiront peut-être à prouver quelle fortune considérable obtinrent en France les arrêts de Boileau contre l'Italie et surtout contre le Tasse.
D'ailleurs peut-on le nier? la plupart des élèves de nos lycées et de nos collèges coijnaissent-ils les lettres italiennes autrement qu'à travers VArt poétique ou les Satires de Boileau? Et ne peuton on dire autant des générations qui les ont précédées depuis plus d'un siècle dans les mêmes écoles?
' Voir notamment dans Terrasson, Dissert. crit. sur TIliade, I, 3S4 et suiv., quelle place exclusive est accordée au jugement de Boileau. Il semble que Terrasson n'ait à défendre la Jérusalem que contre ce critique. — Voir aussi Paul .\lbert, la Poésie, article sur la Jérusalem délivrée.