Inventaire sommaire, t. I" de la série H, p. 475 et
2. Le pouillé porte, à la vérité : « Claude Viellart » ; mais on m'accordera que l'inexactitude se corrige d'elle-même, après ce qui a été dit. Violart était mort en février.
curiosité des historiens. Est-ce pour jamais ? Quel guide au moins nous indiquera où fut son tombeau ?
Louis Racine et de Boze ont raconté de même la résignation du prieuré ; mais Brossette seul parle de l'affectation des revenus à la nièce du chanoine, les autres veulent plus correctement que cet argent ait servi à différentes oeuvres de piété, « dont la principale fut le soulagement des pauvres du lieu ». Préférons le dire de l'avocat lyonnais, non à cause de son agrément, mais parce qu'il a une origine plus sûre et plus de vraisemblance. Brossette a eu, sur la vie de son ami, des confidences sincères, qu'il a rapportées avec exactitude. Les commentateurs, toujours fertiles en critiques à l'égard de leurs devanciers, l'ont combattu en d'autres points, mais reconnu impeccable sur ce terrain (^). Or, le fait dont il s'agit a sa source évidente dans ces épanchements après lesquels le satirique disait à son futur éditeur : « Vous saurez bientôt votre Boileau mieux que moimême. »
D'ailleurs, Despréaux considéra sans nul doute qu'il avait un devoir à remplir envers son ingénieuse protectrice. L'idée de briguer le prieuré était d'elle, le prieuré venait de son oncle, et souvent on obtenait de gratiner un neveu d'un bénéfice. L'adresse de M"^ de Bertouville fit que Boileau eut tout l'avantage de la parenté : elle le dota véritablement. Plus tard, quand elle entra dans un couvent du faubourg Saint-Germain, il lui rendit la pareille, mû par la reconnaissance, non moins que par un tendre ressouvenir du passé. Il y a lieu d'observer toutefois que, à cette époque précise, de 1653 à 1665, Gilles Dongois, le neveu de Boileau, était titulaire du prieuré de Pont-Sainte-Maxence, dépendant de l'abbaye de Saint-Symphorien comme celui de Saint-Paterne. Et sans doute le crédit du futur chanoine de la Sainte-Chapelle aida-t-il aussi son oncle à obtenir le bénéfice contigu au sien (').
J'ai raisonné moi-même là-dessus avec les idées du temps, regardant les fruits d'un prieuré comme ceux d'une ferme. Plus d'un siècle se passera avant que l'opinion, mieux instruite de leur antique destination, ne réclame avec justice et avec force en faveur de droits oubliés ou méconnus : le culte, l'éducation et la charité.
I. Œuvres, édit. Berriat-Saint-Pris. t. I, p. Ixx.clxx ; t. III, p. 466.
3. Voir, dans les Mémoires de la Société académique... du département de l'Oise {tome xtiii 1901), un article de M. l'abbé L. Meister, très solidement documenté: «Un neveu de Boileau, Gilles Dongois ».
% ^. La romance de Silvie.
Cette histoire a un épilogue, épilogue en vers, comme il sied à un poète. C'est Brossette encore qui nous le fait connaître : « Quelque temps après, dit-il, se promenant seul au Jardin du roi, Boileau se rappela les doux moments qu'il avait passés autrefois avec elle à la campagne [avec Marie Poncher à Saint-Prix]. Il fit alors [en 1670] ces vers, qui furent mis en musique par le fameux Lambert en 1671, et que le roi prenait plaisir à se faire chanter, de temps en temps, par l'illustre M"*' de Leufifroy ».
J'en retarde un instant la transcription pour confesser au lecteur mon embarras à le renseigner sur « l'illustre » chanteuse qui en caressa roreille royale. Je n'ai, en effet, à proposer qu'une identification très incertaine. Peut-être qu'elle appartenait à une famille de procureurs en la Chambre des comptes, dont le nom se trouve écrit tantôt « Leufifroy », tantôt « de Loflfroy » ; plus précisément, qu'elle s'appelait Marie, qu'elle était fille de Jean, et devint femme de François Lemoyne, lui-même procureur des Comptes ('). Titon du Tillet, dans son Parnasse Français, a cité à deux reprises « M"® Lefroid » (autre orthographe) : une fois parmi les « élèves célèbres » de Lambert, et la seconde, parmi « quelques dames qui ont excellé dans l'art de chanter et dans celui de toucher le clavecin » (').
Reprenons maintenant les deux couplets si connus :
Voici les lieux charmants où mon âme ravie
Passait à contempler Silvie Ces tranquilles moments si doucement perdus. Que je l'aimais alors ! Que je la trouvais belle !
Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidèle : Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?
C'est ici que, souvent, errant dans les prairies,
Ma main, des fleurs les plus chéries.
Lui faisait des présents si tendrement reçus. Que je l'aimais alors ! Que je la trouvais belle !
Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidèle : Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?
I. Arch. nat., Y. 34 f" III ; Bib. nat., Mss, Dossiers bleus, vol. 395.
3. Edit. de 1733, in-f", p.LXXXvi et J91. M. Écorcheville, que je vais mettre plus en évidence, a songé à quelque parenté avec Lefroid de Mereaux, organiste de Saint-Sauveur en 177J.
Louis Racine a parlé de cette romance comme faite pour « une Iris en l'air ». Cependant tout se tient dans l'anecdote à laquelle elle doit sa naissance : circonstances et dates s^enchaînent. Ajoutez l'atmosphère morale de la cour, où, en ces années 1670 et 1671 qui virent deux échappées de M"e de la Vallière au Carmel de Chaillot, l'esprit du roi dut facilement goûter une mélancolie amoureuse analogue à ses récentes peines. Qiioi qu'il en soit, le xvni^ siècle, peu tendre au poète, l'a vertement critiquée : d'Alembert sourit de « deux vers d'amour que Boileau a eu le malheur de faire »; Marmontel prend à ce propos le ton et les paroles du Misanthrope :
Ce n'est que jeux d'esprit, affectation pure.
C'est de grands mots à propos d'une petite chose, d'un lieu commun sobrement et aimablement traité : l'éternel combat de la raison et du sentiment, l'une résolue à se retremper dans l'oubli, l'autre se laissant amollir aux langueurs du souvenir. Maistoute défense est superflue, et la cause dès longtemps gagnée. La postérité n'a pas cessé d'avoir le même goût que Louis XIV. « Vers à mettre en chant », avait dit Boileau : jamais souhait ne fut mieux rempli. A chaque génération, depuis Lambert jusqu'à Mazas, à Victor Massé et à Weckerlin, dans la première et la seconde moitié du xix« siècle, un musicien a pris pour thème ces paroles. Tel qui en a oublié l'auteur les retrouve chantantes au fond de sa mémoire.
Mais qui nous rendra sûrement la musique de Lambert, où Louis XIV trouva tant de charme ? A défaut d'une réponse certaine, en voici deux, dont l'une au moins est d'une probabilité grande. La première mélodie proposée se rencontre dans un recueil imprimé du XVIII* siècle; l'autre, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (^). J'emprunte cette dernière indication au distingué musicographe M. Écorcheville, qui a relevé dans ce manuscrit les noms suivants : Bononcini (1640-1678), Legrenzi (1625-1690), A. Scarlatti (1649- 1725), Steflfani (1655-1730), Vinacesi (1670-1719), Petrobelli (entre 1630 et 1680), Carissimi (1604-1674). Parmi tous ces auteurs italiens figurent quelques anonymes français, qu'on a des raisons de croire contemporains. Or, Lambert (i 610-1696) appartient tout à fait à cette génération de musiciens, et aussi bien au point de vue du style. On trouvera à la suite de ces pages les deux mélodies susdites
X. Consulter: Revue de Chansofis choisies, U Haye, P. Gosse et J. Néaulme, 1729,1V, 192; — Bibl. nat., V. m. 7. 30 III, f. 53.
harmonisées ; et, de plus, celle de Victor Massé y sera un écho du xix« siècle. Revenons à l'auteur des paroles, à l'homme même.
On a raillé ses vers, — cela est dit, — et aussi bien raillé son amour ; j'ai regret d'avoir à en parler. Il y a une vieille objection tenace, qui s'exprime en deux mots, avec une réticence et un sourire : « Boileau amoureux ! » Il est malaisé d'y répondre efficacement, pour cette raison entre autres que certains estiment la légende à l'égal de l'histoire, et ne veulent pas renoncer à un préjugé où se plait l'imagination ou l'esprit, particulièrement l'esprit gaulois. Légende assurément un récit graveleux, publié pour la première fois un siècle après le fait invraisemblable sur lequel il se fonde ('). Conçoit-on que^ de son vivant, le satirique, en butte à tant de colères pour avoir appelé un chat un chat, n'ait pas été criblé de traits faciles et cruels ? Une épigramme de Pradon aurait dû donner le branle ; elle fut sans portée et sans écho. Et puis, que l'on considère quel guide sûr a été pour nous le commentaire de l'avocat lyonnais, en toute circonstance. Voici donc une raison dernière, très forte, et presque suffisante, de croire que Boileau ne fut étranger à rien de ce qui est humain : Brossette l'a dit.
On ne veut pas, pour cela.
Peindre Caton galant et Brutus dameret,
ni mettre Tauteur de la dixième satire aux pieds des belles. Non, il ne s'agit que d'un trait de jeunesse, qui s'ajoute à son histoire, sans changer l'idée qu'on a de ses mœurs; Boileau, un jour attendri, n'est pas un Boileau tendre. Cette vie réputée sans printemps a été traversée d'un rayon ; c'est toute la nouveauté. Le poète fut attiré vers notre coteau par un regard de femme. « Voici les lieux charmants » : Saint- Prix. Je le répète, et mon vœu serait qu'on s'en souvînt. L'aimable village discret n'a pas jusqu'ici réclamé la gloire de cet hommage ; même, il avait oublié, à le garder si longtemps, le secret de Boileau et de M"« de Bertouville. Je lui rends Silvie, ou du moins ce que j'ai entrevu de cette figure attrayante, si tôt évanouie. Quel cloître lui a prêté son ombre et l'y a, dès le premier jour, ensevelie ?
I. Cf. Brunetière, Œuvres poétiques de Boileau. Paris, Hîichette, 1893, p. 11, 5° note ; — édition Berriat-Saim-Prix, t. I. p. xxiij — édition Daunou, t. I, p. un.