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ne s’objective pas toute seule, sans grand labeur et contention d'esprit. Boileau relevait vivement, dans une lettre de Huet, cette méprise qui dans la
beauté des ouvrages donnait tout au sujet, rien à
l'art et à l’auteur. Il n’y a point, selon lui, de proposition moins soutenable et plus grossière que de croire « qu'un homme, quelque ignorant et quelque grossier qu'il soit, s’il rapporte une grande chose, sans en rien dérober à la connaissance de l'auditeur, pourra avec justice être estimé éloquent et sublime ». Comme s’il ne fallait pas d'autant plus d'esprit et de talent que la chose est plus grande, pour la bien exprimer ! Comme si la « bonne foi » et la conviction suffisaient pour « n’en rien dérober à la connaissance de l’auditeur »! Mais trouver les paroles dignes du sujet! Mais jeter dans le discours « toute la netteté, la délicatesse, la majesté, et, ce qui est encore plus considérable, toute la simplicité nécessaire à une bonne narration »! Mais choisir les grandes circonstances, rejeter les superflues, en un mot dire ce qu'il faut, et ne dire que ce qu’il faut ! Tout cela, le premier venu le peut-il? Cela se fait-il par la vertu essentielle du sujet? Ou cela est-il de l’art, et plus ou moins aisé à réaliser, selon qu'on a plus ou moins de génie, de goût et d’habileté technique?
Quel que soit son sujet, et quoi que lui fournisse la nature, l'artiste à toujours à créer une forme, la plus vraie, la plus expressive, la plus belle enfin qu'il se pourra. Dans cette partie de l’art, l’invention individuelle ne peut se passer de l'étude : Le
génie doit avoir à son service une science technique qui lui permette d’élire toujoufs les moyens d’expression les plus sûrs et les plus puissants. De là l’importance attribuée dans l’Art poétique au métier, et l'abondance des préceptes de versification, de style et de composition.
Le poète fait son œuvre avec des mots : la technique, pour lui, c'est donc d’abord le maniement de la langue. Connaissance et respect de la langue, pureté, correction, éviter les tours vicieux, les termes impropres, ne jamais s’accorder un barbarismé ou un solécisme même en vue d’un effet à produire : on ne doit pas s'étonner que Boileau impose ces lois à un écrivain; cela équivaut à exiger d’un peintre la connaissance du dessin. Ni la nouveauté, n1 la hardiesse de l'expression ne souffrent de la correction grammaticale : Racine est là pour le prouver.
Viennent ensuite la clarté, sans laquelle ni la vérité ne se fait sentir, ni l'émotion ne se dégage — et la précision, par laquelle on ne reconnaît pas vaguement, en gros, la nature de l’objet, mais on le voit dans un degré particulier de force et de beauté, tel qu’il est en effet, mais revêtu par votre expression, d’après votre sensation, d’un caractère unique.
Puis le poète se sert du vers. Sans débattre la question s’il y a des poèmes en prose, et semblant même l’admettre, quand il appelle de ce nom les romans, Boileau, en général, regarde le vers comme la forme originale et propre de la poésie. On sait combien il était sévère dans la pratique, et une
bonne partie du premier chant de l'Art poétique est consacrée à formuler les lois principales de la versification. Richesse expressive de la rime, repos à
l'hémistiche, proscription de l’hiatus et de l’enjam=
bement : si ces préceptes sont parfois contestables, si on a pu en fléchir ou en rompre quelques-uns avec é
avantage, il ne faut pas oublier qu'ils n’appartien-
nent pas à Boileau, et qu'il n’a fait que donner par là la formule du vers classique, tel que Malherbe l’avait établi, et que les grands poètes du siècle nous le présentent. N'oublions point surtout que Boileau n’a pas vu dans le vers un ingénieux mécanisme, où l’on assemblé les vs pour le AGE ni te
a perdu de vue la valeur artistique, et toutes és les JE auxquelles il l'a soumis ne sont pas à elles-mêmes leur fin, mais sont les moyens de produire la cadence expressive, qui procure à l'oreille un plaisir conforme au sentiment dont les mots saisissent l’âme. Boileau n’affranchit jamais, quand il s’agit de poésie, le jugement rationnel de l'esprit de la sensation irraisonnée de l'oreille. Il lui suffit que les noms grecs et latins aient une plus douce harmonie que les noms germaniques, pour condamner l'épopée aux sujets paiens et lui interdire le moyen âge. N’en rions pas trop : Chénier et Musset, qui sont des poëtes, et que la suave mélodie des noms antiques a jetés plus d’une fois dans des rêves peuplés de visions charmantes, comprendraient ce que dit Boileau des «noms heureux » qui semblent nés pour les vers.
Et puis, ne conviendrons-nous pas qu’un héros poétique fait mieux de s'appeler Pyrrhus que Manco- Capac ? |
Au troisième degré sont les lois particulières des genres. Tous les genres que Boileau énumère ont cela de commun, que leur base constante et leur élément essentiel, c’est le vers. Il ne vaudrait pas la peine de le remarquer, si cette observation banale ne nous donnait la clef de l’omission de la Fable et de La Fontaine. Que de raisons, tirées souvent de bien loin, et bien injurieuses aussi au caractère de Despréaux, n’a-t-on pas invoquées pour rendre compte du silence qu'il a gardé sur son ami! Il eût suffi pourtant de se dire que l’idylle, l’élégie, l’ode, le sonnet, l'épigramme, le rondeau, le madrigal, la satire, la chanson, tous ces genres dont quelquesuns sont si minces, ne sauraient se Concevoir séparés de la forme poétique. Otez-la : ou bien la définition s’évanouit dans le vague, ou elle implique contradiction. Un madrigal en prose, une élégie en prose, ce sont de pures métaphores. Une ode en prose, un sonnet en prose, cela est inconcevable. De même, selon les idées de Boileau, déterminées par la tradition gréco-romaine, on ne doit pas écrire l'épopée, ni la tragédie, ni la comédie en prose : ne savons-nous pas les colères de Voltaire, quand il entendait parler d’un Maillard ou Paris sauvé, en prose, et qu'aussitôt après la mort de Molière, les comédiens firent mettre son Dor Juan en méchants vers par Thomas Corneille, pour ne pas donner au
public cinq grands actes d’une admirable prose, à nu on fut cent cinquante ans à revenir? Au conun dois Here genre dont Boileau n'a ee Gue non plus, malgré les raisons personnelles qu'il eût pu avoir de le faire? Le vers, dans les deux genres, n’est qu “un ornement, et si peu nécessaire qe Patru conseillait et à La Fontaine et à Boileau de n’en pas user. Ils firent bien tous les deux de ne pas l’écouter : mais cela doit nous aider à ne pas calomnier son silence, d'autant qu’il n’a pas été plus complaisant pour lui-même que pour son ami.
Des préceptes qui ont rapport aux genres, les uns sont purement formels, et se rattachent ainsi à la versification ; ce sont les conventions qui lient et soutiennent les genres, et limitent la liberté du poète dans le choix ou la disposition des mètres, et dans les dimensions et proportions de l’œuvre. Plus la forme d’un poème est fixe, et plus le poète doit être sévère sur la facture : ainsi dans la ballade et dans le sonnet, dont Boileau, en artiste curieux des formes raffinées et difficiles, s'arrête un peu complaisamment à détailler les rigoureuses lois. Il semble même que ce sage esprit pousse un peu bien loin l’enthousiasme, quand il écrit ce vers :
Un sonnet sans défauts vaut seul un long poème.
Il n’a pas la simplicité de donner un sonnet de Gombauld pour égal à l’Ænéide. Mais il a voulu enseigner aux écrivains qu'en poésie la forme seule peut
donner un prix infini aux choses : avis à ceux qui croient que le sujet est tout. Puis il y a une hiérarchie des genres, mais chaque genre a son idéal, sa perfection propre, absolue en soi; et pour juger d'un ouvrage, il ne faut pas le comparer à d’autres de genre différent, mais le rapporter seulement au type déterminé par la définition du genre. En sorte qu'un sonnet parfait n’a rien à envier à une excellente épopée; ce sont deux choses absolument et également parfaites, et pourvues d'une « beauté suprême ». Celui qui a fait « un sonnet achevé » ne pouvait rien faire de plus en fait de sonnet, comme, selon Descartes, un enfant qui a fait une addition dans les règles peut être assuré d’avoir trouvé tout ce que l'esprit humain était capable de trouver relativement à la somme qu'il cherchait. Mais tandis que dans la poésie antique, en Grèce surtout, les genres se définissaient essentiellement par les mètres qui les constituaient, chez nous ils se distinguent surtout par leurs objets et leurs effets. Boileau ne semble pas s’apercevoir qu'il y a là deux principes très différents de classification des genres, et que des poèmes à forme fixe tels que la ballade et le sonnet, qu'on est obligé de caractériser à la mode antique, par leur forme métrique, et qui peuvent recevoir toutes les idées et tous les sentiments de tout ordre, ne sont pas du tout des genres comparables à l’élégie ou à la tragédie, ni à tous les autres, où, sous-entendant les conditions particulières de versification et de disposition métri-
que, il détermine surtout la nature du modèle à imiter et la qualité de l'émotion à produire. Voilà en effet ce qu'il s’est attaché le plus souvent à éclaircir; il les considère en un mot dans leur valeur expressive et dans leur couleur propre, et il en marque le rapport à la nature d’une part, à l’esprit d'autre part. A l’idylle, par exemple, appartiennent « les plaisirs de l'amour », avec ou sans mythologie ; elle est élégante sans pompe, à égale distance de l’héroïsme épique et de la grossièreté réaliste. Ainsi encore, la comédie, en style « humble et doux » par une intrigue vivement conduite, nous présente les ridicules et les vices de la cour et ‘de la ville, et nous divertit de leur exacte peinture. La loi du genre est de faire rire, comme celle de la tragédie est de faire pleurer. Mais il faut faire rire par « les passions finement maniées », sans jamais s'écarter de la
nature.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter.
Voilà donc les limites du genre comique ; il exclut les héros et le peuple, les larmes et la bouffonnerie. De là cette critique de Molière, si rigoureuse à notre gré et si injuste. Molière est trop populaire; il fait « grimacer ses figures » ; il a trop souvent
Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Peut-être Boileau, en parlant ainsi, n’a-t-il point cédé seulement à la délicatesse mondaine et au goût
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trop poli de son temps. Il est possible que ce réaliste, qui fut si peu psychologue, n’ait pas senti ce qu'il y a de vérité profonde, d'humanité vivante dans les farces de Molière. Il n'y a vu que des charges fantaisistes, d’arbitraires caprices de gaieté exubérante, ne se doutant pas que le trait plus appuyé n’était pas moins juste, et que le rire plus éclatant enveloppait unè observation plus triste. Tel sujet, Dandin ou le Malade, ne peut rester une comédie qu’à la condition de devenir une farce; il faut pousser jusqu’à la bouffonnerie, si l’on ne veut que le drame déborde. Puis Boileau, qui n'avait pas du tout l’imagination dramatique, est tombé dans la même erreur que La Bruyère, qui oppose son Onuphre à Tartufe, sans s’apercevoir que la vérité théâtrale n’est pas celle du livre, et que la scène a ses conditions et comme son optique particulières, qui obligent à faire une copie inexacte de la nature pour en donner la sensation vraie. Enfin, quand il s’autorise du Misanthrope pour condamner Scapin, c'était le cas de se rappeler
Qu'un sonnet sans défauts vaut seul un long poème.
La comédie de caractère est supérieure à la farce, mais, en son genre, SCapin vaut Alceste, et comme disait Diderot, il ne faut pas moins de génie pour écrire Pourceaugnac que Tartufe. Boileau resserre par er les ne de la comédie; il L'appauvrit
finesse, de décénce, il lui interdit cette ne de