ET PERSONNE N Y TROUVE A REPRENDRE
été avertie l'une des premières et voici comment
Un jour, elle s'aperçut que sa domestique, une fille de trente ans, robuste et bien en chair, avait un amoureux qu'elle recevait nuitamment dans sa mansarde, après l'avoir introduit par la rue des Pressoirs. La bonne dame, qui ne plaisantait pas sur le chapitre des mœurs, manda devant elle la coupable, lui reprocha vertement son dévergondage et lui donna ses huit jours. Ainsi congédiée et rabrouée, la .servante, qui avait bec et ongles, se défendit comme elle put :
— J'ai été fautive, c'est possible I se récria-t-elle, mais il ne faudrait pas avoir deux poids et deux mesures... On est bien sévère pour les pauvres filles ; on
les traite de dévergondées, tandis qu'on pardonne tout aux belles dames de la société qui se conduisent mal... Au moins, moi, si j'ai un galant, c'est pour le bon motif. La dame blonde d'en face n'en pourrait pas dire autant ; monsieur Jacques n'a pas l'idée de l'épouser. Cane les empêche pas de se donner en catimini du plaisir jusqu'à des minuit, et personne n'y trouve à reprendre I
SufToquée, madame Chantai invita durement la dénonciatrice à s'expliquer ; celle-ci alors lui conta qu'une nuit, prenant le frais à la fenêtre de sa mansarde, elle avait vu [Jacques sortir du jardin de madame des Rônis. Et depuis, s'étant avisée de l'épier, elle avait été plusieurs fois témoin de ses entrées et sorties clandestines.
Cette révélation bouleversa madame Chantai et, le soir même, elle en informa son mari. M. Chantai, avec une désinvolture qui choqua la pieuse dame, commença par rire de ses craintes :
— Décidément, déclarat-il, le garçon a du goût et il ne s'attaque qu'aux jolies femmes... Autant que j'ai pu en juger, cette madame des Rônis est jeune, élégante et bien , iournée. Un heureux co-
quin, ce Jacques 1... H peut se vanter d'avoir mis la main sur un morceau de roi !
— Quels principes ! s'écria madame Chantai révoltée ; mais cette fille que je viens de renvoyer est au courant de leur intrigue, et je suis sûre qu'elle a déjà clabaudé dans le quartier.
— Eh bien 1 quoi? un jeune homme est-il déshonoré parce qu'il a les bonnes grâces d'une jolie personne?...
Et il ajouta philosophiquement :
— Après tout, de quoi te plains- tu?. ..Ton fils aurait pu se compromettre avec quelque coureuse ou s'adresser à une femme mariée. Rien à craindre avec celle-ci qui est veuve, libre et d'un âge où l'on a la pleine responsabilité de ses actes... Ne vaut-il pas mieux que Jacques ait pour maîtresse une femme du monde, agréable et bien élevée?
— Ce sont les plus dangereuses f répliqua madame Chantai ; ces créaturcs-là devraient être mises au pilori... Plus cette veuve sera séduisante et plus Jacques s'engouera. 11 est capable de se laisser si bien embobeliner qu'il ne voudra plus se marier et s'acoquinera dans cette liaison... Enfin, que comptes-tu faire?
— Rien du tout... Dans un an, ton fils sera appelé à un poste qui l'éloignera de Juvigny, et la liaison se dénouera tout naturellement. L'absence est le plus efficace des remèdes. Jacques oubliera, la jolie veuve se consolera ; un de perdu, deux de retrouvés, et tout sera dit... C'est la vie.
— C'est immoral ! soupira la mère, peu rassurée ; ton indifférence est indécente... Dieu veuille que tu n'aies pas à t'en mordre les doigts !
Dans les premiers jours de décembre, Jacques revint à Juvigny et ne se douta de rien. Sur les conseils de son mari, madame Chantai dissimula ses craintes et s'abstint de sermonner son fils. Du moment que le père n'entendait pas intervenir, elle préférait avoir l'air de tout ignorer plutôt que de s'indigner et de s'irriter sans résultat. D'ailleurs, madame des Rônis ayant quitté le quartier, le danger des commérages semblait éloigné, et mieux valait ne pas exaspérer la passion du jeune homme par une opposition intempestive.
Jacques put donc sans inquiétude se Uvrer tout entier à la joie de revoir Sylvie, ''.omme elle le lui avait annoncé, le nouveau nid était charmant. Les fenêtres du salon et de la chambre à coucher ouvraient sur un jardin en pente, effeuillé et grelottant à cette heure sous la bise, mais qui deviendrait un coin intime et hospitalier, à la belle saison. On était là bien chez soi, dans le silence des nuits d'hiver, coupé seulement par la plainte du vent et le tintement du grésil contre les vitres. Le mauvais temps écartait de bonne heure les rares passants de la côte de ï'olval. On pouvait entrer et sortir sans le moindre risque. Au milieu des glaces de janvier, des pluies de la Chandeleur et des aigres rafales de mars, les deux amoureux blottis au coin du feu s'aimaient à plein cœur, à pleines lèvres. Leur passion grandissait en force et en ferveur, tandis que ia neige, tourbillonnant autour de la maison bien close, amoncelait ses blanches jonchées, comme pour les isoler du reste de la terre.
Le printemps remit la maison de la rue du Tribel en communication avec le monde extérieur. Pendant les soirées d'avril, l'influence du renouveau pénétrait à travers les persiennes, et les deux amoureux étaient tout à la joie d'éprouver ensemble les délicieu-x troubles printanicrs, d'assister côte à côte au réveil de la terre. Si la nuit était tiède, iis ne résistaient pas à la tentation d'ouviir la fenêtre, et, étroitement enlacés, ils épiaient au loin, à l'orée du bois, les modulations des premiers rossignols. Sur la pelouse obscure, on distinguait encore le foisonnement clair des primevères récemment écloses, et aux entours les pruniers et les poiriers se couvraient d'une floraison laiteuse. On les apercevait dans l'ombre, pareils à des bouquets phosphorescents, et une odeur amère s'exhalait de ces milliers de corolles épanouies. Dans le silence nocturne, un rossignol jetait trois ou quatre notes puissantes, puis se taisait comme fatigué de ce premier essai ; un autre reprenait, plus exercé et plus abondant, et très loin, aux lisières des vergers, les rossignols nouveaux venus répondaient comme des échos. Avec un empressement enfantin, .Jacques et Sylvie se signalaient l'un à l'autre ces voix éparses dans la campagne endormie, ces bouts de mélodie bégayante et encore inexpérimentée, qui semblaient symboliser les frileuses éclaircies d'avril et l'écartement timide des bourgeons.
Fatigués de leur réclusion de l'hiver, les compagnons du cénacle avaient également subi la surexcitation du printemps et s'étaient hâtés de retourner à Boisfleury, où les aubépines commençaient à verdoyer, où les saules et les coudriers semaient à l'envi le jaune poudroiement de leurs chatons. Les colons, pris d'une ardeur effervescente, se répandaient à travers les sentiers, bêchaient le potager, réparaient les brèches faites au chauinc pendant les bourrasques de février et se sentaient ressaisis par un désir d'école buissonnière.
— Mes camarades, dit le docteur, il y aura en mai prochain une année que nous avons pris possession du domaine... Je propose de célébrer ce solennel anniversaire par un banquet pantagruélique «•♦, une splendide fête de nuit.
— Parfait ! s'écria Tacite.
— Je me charge, ajouta le Ténébreux, d'aménager une scène ".ouc 'e chaume et de vous donner la primeur d'un vaude- •■'ill" '^U2 y- r.ontcrai soigneusement, de concert avec Claude Blouet.
— En ce cas, reprit ce dernier, je demande l'ouverture d'un crédit copieux pour l'installation d'un théâtre et l'illumination a giorno des allées. Il faudra suspcuiire aux branches des centaines de lanternes vénitiennes...
Le crédit « copieux » fut voté à l'unanimité, puis on discuta le programme du spectacle.
— Avez-vous au moins des acteurs?
Interrogea Maurice Courtois... Quant à moi, je me récuse ; mais j'espère vous offrir un jeune premier...
— Un intrus ! se récria sévèrement Tacite.
— Non, mais un candidat sérieux, qui brûle d'être des nôtres.
— Le nom du candidat?
— Vous le connaissez tous... Marcel Lafrogne, le fds du banquier... Jacques et moi, nous serons ses parrains.
— Cocodès et juponnier ! objecta Tacite.
— L^n philistin, je vous le concède, mais bon enfant et très vivant... admirablement organisé pour les rôles d'amoureux.
— Ça, déclara le Ténébreux, c'est une bonne note.
— Et puis, affirma plaisamment Jacques, Marcel est artiste... Il joue du flageolet ; ça nous reposera de la guitare de Claude, qui est un peu vieux jeu.
— Messieurs, conclut le docteur, je résume la discussion : Lafrogne est teinté de philistinisme et il soigne trop sa toilette, mais le doctrinaire Maurice, lui aussi, est l'esclave de son tailleur. D'un autre côté, ce candidat sera une excellente recrue pour notre théâtre, et enfin il joue du Hageolet !... C'est à prendre en considération... Je propose de l'admettre comme stagiaire... Aux voix !
Tous, sauf Tacite, levèrent la main.
— Marcel Lafrogne est admis, poursuivit le docteur ; nous procéderons à sa réception, le jour de la fête... Cette cérémonie en doublera l'éclat... Il faut que ce soir-là l'anniversaire soit célébré d'une façon mémorable...
A l'imitation des compagnons de Bois-
fleury, Jacques et Sylvie songeaient à fêter également l'anniversaire de leur amour. A mesure que le printemps s'épanouissait, chaque jour nu .ait une date qui leur élai': chère.
Le mois de mai, cette année-là, fut CMceptionnellement beau. Songeant à leur isolement de l'an dernier, à leur regret de ne pouvoir savourer à deux les joies printanières, ils méditaient de se dédommager et de ne point laisser fuir ces radieuses journées bleues et fleuries, sans en goûter ensemble tout le charme, sans on boire toute l'ivresse.
— La vie est si brève, disait Sylvie, les heures fortunées se fanent si vite, qu'il faut les cueillir au passage et en épuiser tout le suc.
Cette théorie était aussi celle de Jacques Chantai. Ils la mirent étourdiment et avidement en pratique.
Ils ne se contentaient plus de leurs rendez-vous du soir : ils voulaient se revoir en plein jour. Jacques connaissait à fond les environs de Juvigny ; il savait les sentiers détournés qui conduisaient aux futaies les moins fréquentées, aux friches solitaires, aux gorges verdoyantes et silencieuses. Il convainquit aisément madame des Rônis de la possibilité de se rejoindre à la lisière de quelque bois peu éloigné de la ville haute. Il donna à Sylvie des indications précieuses qui devaient lui permettre de gagner solitairement un taillis où lui, Jacquco, irait l'attendre. Une fois sous bois, ils pourraient se promener toute l'après-midi, sans risquer des rencontres fâcheuses. Au début, la jeune femme ne se hasardait qu'en tremblant. La sortie était facile, grâce à la porte de la côte de Polval. Madame des Rônis, un livre à la main, le visage masqué par une épaisse voilette, s'abritant, pour plus de prudence, sous son ombrelle, gravissait avec des transes et des battements de cœur la route caillouteuse qui monte vers la forêt du Haut- Juré. Elle craignait tantôt d'être suivie, tantôt de s'égarer dans un faux chemin, et ne recouvrait un peu de sécurité que lorsqu'elle voyait surgir, à la lisière, la silhouette de Jacques Chantai. Peu à peu, elle s'accoutuma à ces espiègles escapades, fit plus ample connaissance avec les sentiers, et ne craignit plus de se fourvoyer. Alors ces promenades agrestes devinrent une fête pour tou>6 deux.
BoisflcLiry
KAliAilE DE< KOMS i AliiUTA-NT SOLd SO-N OilBBEU-a.-
Jacques Chantai prenait l'avance et, par une route clilTérente, arrivait toujours le premier à l'endroit où Sylvie et lui devaient se retrouver. C'était un taillis de - charmes et de coudriers surplombant le chemin encaissé entre des roches moussues : de là, le regard s'étendait sur ■ 1?. friche grisâtre, les vignobles en pente, ^ les vergers fleurissants, et permettait de surveiller les routes et les raccourcis qui aboutissaient à la lisière de la forêt. Couché sur le gazon, dissimulé par des . touffes de genévriers, Jacques tenait les yeux fixés sur le pli de terrain d'où son .amie surgirait tout à l'heure. L'anxiété de l'attente mettait en lui une fièvre voluptueuse. L'odeur des serpolets épars caressait doucement son odorat, les branches rampantes des coudriers lui frôlaient la nuque ; dans le ciel d'un bleu fin, des nuages blancs couraient, projetant sur les vignes et sur les vergers leurs ombres agiles qui semblaient voler au-devant de la bicn-aimée ; des mouches à miel passaient, afTairées, s'arrêtaient un moment sur une touffe de marjolaines, puis repartaient avec un bourdonnement léger...
Tout à coup, au-dessus d'un talus où le vent berçait des graminées, il voyait émerger une ombrelle quadrillée de blanc et de noir, puis une tête blonde sous le chapeau de paille garni de nœuds de la même nuance que l'ombrelle, et Sylvie se détachait bientôt entièrement sur la verdure tendre des vignes. Elle avait quitté le deuil, et portait des toilettes claires à petits carreaux noirs et blancs qui lui seyaient à miracle.
Après s'être assuré que les entours étaient déserts, Jacques allait au-devant de madame des Rônis, l'entraînait rapidement sous les hêtres de la futaie voisine et là, dans l'ombre mobile des jeunes feuillées, lui donnait un premier baiser à travers la gaze de la voilette. Certains maintenant de n'être pas dérangés et d'avoir en réserve trois grandes heures de parfaite quiétude, ils s'enfonçaient dans la fraîche profondeur de la forêt. Ce monde verdo> ant leur appartenait.
Hz l'exploraient chaque fois avec des curiosités et des joies nouvelles. Ils en connaissaient familièrement les recoins les plus ignorés : les clairières où les muguets foisonnaient, les sentiers couverts où des pervenches bleuissaient parmi le lacis foncé des traînes enchevêtrées.
Tantôt ils dévalaient jusqu'au bas de la combe feuillue du Fond d'Enfer, et s'asseyaient au bord de la fontaine d'Etue, heureux de s'y blottir parmi les menthes et d'écouter la chanson de l'eau sous les frênes ; tantôt, remontant parmi les friches des Vaux de Savonnières, ils s'attardaient au bord d'une saulaie, à contempler les collines mamelonnées que les vignes drapaient jusqu'à mi-hauteur et qui s'enchaînaient mollement les unes aux autres dans une fuite vaporeuse. Pris par la grâce de ce paysage aux nuances délicates et tendres comme leur amour, ils s'y oubliaient jusqu'à l'heure où le soleil oblique allongeait démesurément les ombres des prunelliers épars dans la friche. Alors, en louvoyant à travers les taillis, Jacques reconduisait Sylvie jusqu'au chemin de Polval, où ils se séparaient après un dernier baiser, encore tout imprégné des odeurs i^rintaniéres qu'ils avaient respires.
Un jour, madame des Rônis témoigna le désir de visiter cette colonie de Boisfleury dont Jacques lui vantait si souvent la chère intimité. Elle voulait en connaître l'emplacement, la configuration, les plus menus détails, afin d'y suivre en imagination son ami, lorsqu'il y célébrerait avec ses compagnons la fêtt dont il lui avait conté les préparatifs. C'était un désir bien féminin et trop naturel pour que Chantai se refusât à le satisfaire. Par une après-midi très chaude, sous un ciel voilé de nu'ages orageux, ils gagnèrent le domaine, après avoir prudemment fait un détour par le Juré et la plaine de Véel. Le jeune homme n'étaitpas sans appréhension au sujet de cette visite. Il craignait qu'il ne prît fantaisie à quelque camarade du cénacle de passer son après-midi sous les sapins. Aussi alla-t-il d'abord explorer la profondeur du taillis. Quand il fut certain que le domaine était absolument désert, il y introduisit Sylvie qui l'attendait au premier tournant de l'avenue.
La jeune femme, enchantée de son escapade, commença par se mettre à l'aise.
— Ne suis-je pas un peu chez moi?
disait-elle à Jacques, heureux de faire les honneurs de Boisfleury à celle qu'il y avait tant de fois é^'oquée en rêve.
Elle se déganta, se décoiffa, suspendit sa voilette à une branche d'arbre, puis, avec une curiosité d'enfant, elle voulut tout visiter ; ia maisonnette, le potager, les allées et les pelouses. Elle courait
légère à travers les sentiers, se faufilait sous les branches basses des fourrés, cueillant de-ci et de-Ià des fraisiers sauvages, des grap'jes d'acacia, des marguerites et des cf quelicots. Quand elle eut les mains pleine , de (leurs, elle revint vers le chaume, où -lie étala sa brassée sur la table. Elle rasiemblait et égalisait Jis tiges, harmonisait es nuances, et plongeait avec sensual'té son visage rose dans l'odorante floraison des acacias.
Puis elle fit respirer €t baiser son bouquet par Jacques.
— Dès que je serai à la maison, s'écria-
t-elle, je le tremperai dans l'eau et je le mettrai à la plus belle plact dans le salon ; j'aurai ainsi longtemps devant les yeux un petit coin de Boislleury.
Tandis qu'elle nouait 5a gerbe, un sourd roulement de tonnerre, résonnant du côté de la plaine, la fit tressauter. Jacques sortit du chaume et inspecta le ciel.
— Le temps menace, murmura- t-il, et il faut nous dépêcher de partir, si nous voulons rentrer sans être mouillés.
Elle se recoiffa en hâte et ils quittèrent précipitamment Boisfleury. Il ne fallait pas songer à cheminer sur la route, beaucoup trop fréquentée. Ils s'enfoncèrent donc dans les maigres taillis de saules , et de sapins qui bordaient la plaine, afin de regagner le plus rapidement possible le chemin de Polval. Mais ils n'avaient pas marché un cpiart d'heure que la nuée creva et que des gouttes de plus en plus denses traversèrent la saulaie.
— Nous allons recevoir une giboulée, S'exclama Jacques, inquiet : si nous pou-
vions seulement trouver un [abri un peu plus sérieux que cette feuillée de saules !...
Comme il achevait, ils aperçurent dans un pli de terrain une hutte construite en planches et couverte de mottes de terre, dont la porte bâillait grande ouverte.
— Réfugions-nous là. continua-t-ji.
^"ife;^
ILS AI'F.nÇIJRENT UNE HUTTE...
La hutte paraissait depuis longtemps abandonnée par ses propriétaires et l'intérieur en était peu confortable. Pourtant la toiture tenait bon et. dans le fond, des tas d'herbes sèches s'amoncelaient, restes de la fenaison dernière. Ils s'assirent sui cette jonchée qui répandait une aromatique senteur de foin, et regardèrent la
pluie rayer l'ouverture de la hutte. Elle tombait drue, avec de larges éelabousseniciits, sur les pierres du seuil, et. par intervalles, les éclats de tonnerre se rapprochaient.
— Comment vas-tu pouvoir rentrer, pauvre chérie? soupira Jacques, ennuyé de cette malencontreuse ondée.
— Bah 1 répliqua-t-elle, à quoi bon se tourmenter? Nous voici à l'abri, et, par le temps qu'-il fait, nous sommes sûrs que personne ne viendra nous' déranger.
De nouveau elle s'était décoiffée, et, .enversant sa tête blonde sur l'amoncellement du foin, elle souriait en écoutant la pluie ruisseler à travers les feuillées. La rapidité de la marche avait coloré ses joues, ses yeux brillaient entre les cils humides ; ses cheveux dorés gardaient encore dans leur ébourifîement les folioles et les fleurons qu'y avaient semés les acacias de Boislleury. Un léger essoufflement soulevait sa ronde poitrine et des soupirs d'aise gonllaient son cou nu et blanc dans l'encadrement d'une large collerette. De tout son corps, comme d'une belle plante souple et svelte, émanait un voluptueux arôme : l'amour irradiait de ses noues prunelles, de la blancheur de ses dents, de la rougeur de ses lèvres souriantes.
— Que tu es belle ; murmura son ami en la prenant dans ses bras.
Les lèvres de Sylvie demeuraient entr'ouvertcs, et une moite lueur s'allumait dans ses regards alanguis.
— Tu trouves? chuchota-t-elle ; alors de quoi te plains-tu?. ...Jouissons del'heure présente et ne nous inquiétons pas du reste.
Elle roula sa tète sur l'épaule de Jacques et sa bouche invitante comme une fleur de pourpre se haussa vers celle du bien-aimé.
— M' ami I soupirait-elle à travers des baisers, je t'aime follement...
Puis elle reprenait en l'étreignanl convulsivement :
— Ah ! s'il n'y avait pas cette menace du grand feu de l'enfer, comme on serait heureux !...
La pluie toujours plus dense tombait ainsi qu'un mouvant rideau entre eux et le monde -^îxtérieur. Sylvie redoublait la fougue de ses caresses, et tous deux, au milieu de leurs embrassements, n'entendaient plus que comme en un rêve le clapotis de l'averse et les éclats plus sourds de l'orage qui s'éloignait. Peu à peu, une éclaircie apparaissait dans le ciel, l'ondée
se ralentissait, elle n'emplissai* plus la saulaie que d'un bruit menu et frais. Jusqu'au fond de la hutte pénétrait une ju'inlaniérc odeur de terre et de feuilles mouillées. Une blonde lumière glissa parmi les saules frangés de gouttelettes et les cytises aux grappes d'or. Les oiseaux, qui s'étaient tus pendant l'orage, recommençaient à gazouiller. De tous côtés montait un chœur de fauvettes, de merles et de pinsons ; puis, là-bas, au fond des bois du Juré, à travers l'envolement joyeux de ces vocalises et de ces roulades, le double appel du coucou résonna comme une voix lointaine et mélancolique.
— Écoute ! dit Jacques, encore tout étourdi des délices savourées...
— C'est le coucou qui chante, répondit Sylvie en soupirant.
— On prétend que, lorsqu'on l'entend pour la première fois, les souhaits qu'on forme sont ponctuellement exaucés.
— Eh bien ! s'écria- (-elle, je souhaite que nous goûtions longtemps le même bonheur... Cher ami, poursuivit-elle en l'étreignant avec tendresse, jure-moi de m' aimer toujours, quoi qu'il arrive I
— Je t'aimerai toujours plus fort, toujours !
I^e coucou continuait du fond de la forêt à jeter ses deux notes sonores, qui semblaient tantôt fuir et tantôt se rapprocher. Au milieu de la bruyante allégresse éparse aux entours, cette plainte mystérieusement répétée retentissait comme la voix des printemps envolés et des joies défuntes d'autrefois, comme un grave rappel de la brève fragilité des félicités humaines... Et Jacques, tourmenté peu à peu de cette angoisse, qui succède fatalement aux plus ctiaudes ivresses du plaisir, sentit une soudaine tristesse lui tomber sur le cœur.
Un vieux palais de mousse.
Où se font les fcsUns ;
Une herbe fraîche et douce
A l'ombre des sapins ;
Puis une cave pleine ,
D'un vin, trop tôt tari :
Et ! gai, c'est le domaine
Qu'on nomme Boisfleury...
En habit noir, un coquelicot à la boutonnière, les colons, coiffés d'un bonnec de coton, chantaient en chœur ce cou-
Boisfieury