COMME UNE ENVOLÉE DE MOINEAUX
Boisfieury
Kn effet, lorsque Jacques, après une soirée passée chez madame des Rônis, s'éveilla un peu tard, le lendemain, il apprit que son père était parti i)ar le premier train. M. Chantai ne .demeura absent que trois jours. Quand il revint, il avait l'humeur plus égale et la i)hysionomie plus sereine. Dès qu'il lut en têteà-tête avec sa femme, il lui dit confidentiellement :
— L'affaire est dans le sac. J'ai vu le chef du personnel ; il a compris la situation et a promis de me seconder dans la mesure du possil)le... Au mois de sepitembre prochain, Jacques se trouvera en ligne, et le premier poste de début qui vaquera sera pour lui. Nous n'avons plus qu'à patienter trois mois. D'ici là, motus ! Ce diable d'enfant est exalté, et, s'il se doutait de ce qui l'attend, il serait cap'»I>lc de quelque coup de tête...
Jacques Chantai était trop absorbé par son amour pour se préoccuper de l'incident du commissaire. Après la bourrasque, il reprit avec quiétude son train de vie ordinaire : travail de bureau, lectures, visites à Boisfieury, rendez-vous du soir rue du Tribel. Pour lui, les heures consacrées à Sylvie comptaient seules comme valant la peine d'être vécues.
Tout le reste lui semblait un hors-d'œuvre, une façon de tromper les ennuis de l'attente. Le charme dont l'enveloppait madame des Rônis devenait de jour en jour un plus invincible ensorcellement. S'évader à la nuit du logis paternel, gravir hâtivement la côle de Polval, s'arrêter haletant près de la petite porte du verger, épier d'un rapide coup d'œil s'il n'était point suivi, puis se glisser comme un voleur dans les vignes dont les pampres frais le caressaient au passage ; avertir Sylvie en heurtant du doigt à la vitre ; l'apercevoir enfin sur le seuil du vestibule et l'étreindre dans ses bras ; c'étaient pour le jeune homme une émotion et un bonheur toujours plus vifs. Les moments où les deux amoureux se retrouvaient étaient exquis ; ils en jouissaient pleinement, sans remords, sans arrière-pensée, évitant même d'en troubler les délices par une importune prévision de ce que leur réservait l'avenir. Si parfois Chantai, er soupirant, hasardait une allusion à l'éventualité d'une nomination qui l'éloignerait de Juvigny, Sylvie lui fermait la bouche avec un baiser :
— Tais-toi, disait-elle, ne parlons jamais de cela... Ne gâtons pas notre bonheur !
Et, su[)erstiticuse, elle heurtait du doigt le bois de la table, pour conjurer les mauvaises chances.
Ainsi isolés du monde, indifférents à tout ce qui n'était pas eux, insoucieux
— c'est une abomination !
de l'avenir, ils s'aimaient toujours davantage et savouraient les joies égoïstes de Tamour, sans se douter de l'orage qui grossissait autour d'eux.
Encore qu'elle n'eût eu aucune suite judiciaire, l'affaire du tapage nocturne avait attiré l'attention des gens de Juvigny sur Jacques Chantai et « sa clique «. C'était ainsi que l'austère madame Herbiilon désignait les compagnons de
Boisfleiiry. Déjà, avant l'incident, on ne leur pardonnait pas de se tenir systcniatiquenient à l'écart de la « bonne société et d'afTocler do ne paraître ni aux bals officiels, ni aux sauteries intimes. Dans une jietite ville où les danseurs n'abondaient point, l'abstention de six jeunes gens condaumail les jeunes filles à faire souvent tapisserie. D'où l'indignation concentrée des maîtresses de nuùson et des mères de famille.
— Cette façon de mépriser les distractions honnêtes, déclarait madame de Vclaines, est inconvenante et grossière. Le scandale de cet été montre bien quels sont les goûts et les plaisirs de ces messieurs de Boisfleur3^
— II paraît, ajoutait madame Daumance en rougissant pudiquement, qu'il se passe des choses énormes dans ce Boisfleury... On prétend que ces jeunes gens y donnent rendez-vous à des femmes galantes...
Là-dessus, on épiloguait sur chacun des membres du cénacle : — le docteur Raillard était un médecin sans clientèle, auquel madame Herbillon n'aurait pas seulement voulu confier son chien ; il n'avait l'esprit occupé que de mystifications et d'indécentes plaisanteries ; — on savait pertinemment qu'Eusèbe ÎVIonneron, avant de plaider, montait sur les planches et menait une vie de cabotin ; — son cousin Poincelot était un ours, une sorte de pacant mal élevé et mal vêtu ; — le pharmacien Claude .Blouet avait une détestable réputation de libre penseur ; — Maurice Courtois, un hypocrite, cachait sous des apparences de correction une ambition effrénée et les opinions les plus subversives. Quant à son ami Jacques Chantai, on était édifié sur sa moralité, et madame de Velaines le déchirait à i)elles dents :
— Jacques est le plus dépravé et le plus dangereux de tous... Un garçon sans principes !... Jadis il a indignement compromis la fille de madame Le Mesnil, et maintenant il a une intrigue avec une veuve qui habite la ville haute et jouit, d'ailleurs, i'une médiocre réputation.
— Madame des Rônis ! ajouta la petite madame Daumance en baissant les yeux, je l'ai aperçue une ou deux fois à l'église ; elle m'a paru fort provocante; pourtant, elle est de bonne famille et, quant à moi, je ne peux pas croire qu'elle ait poussé les choses jusqu'à... jusqu'au mal.
— Vous êtes bien indulgente, ma chère ! répliqua madame Herbillon ; qu'appelez-vous donc le mal?... Une jeune veuve et un jeune homme qui ont des relations, clandestines, cela ne vous suffit pas?... Du reste, vous- verrez ; un de ces jours le scandale éclatera et le châtiment ne tardera point.
— La malheureuse ! zézaya charitablement madame Daumance, je la plains de tout mon cœur 1
— Moi pas I riposta l'impitoyable madame de Velaines ; dans tout cela il n'y a qu'une personne à plaindre... c'est la pauvre madame Chantai I
Les habitants de Juvigny, tout en glosant à tort et à travers sur la mystérieuse liaison de Chantai et de madame des Rônis, n'avaient néanmoins pas réussi jusqu'alors à découvrir des preuves suffisantes pour élayer leurs médisances. On résolut d'en chercher et on épia sournoisement les allées et venues de Jacques.
On n'imagine pas l'ingéniosité, l'observation patiente, les combinaisons machiavéliques dont sont capable quinze ou vingt bourgeois désœuvrés, cjuand ils désirent satisfaire leur curiosité. Des gens employèrent une bonne part de leur journée à braquer des lorgnettes sur les fenêtres de la maison de Sylvie ; d'autres s'embusquaient chaque soir derrière les haies des jardins voisins. On recueillait brin à brin les faits les plus minimes et on les classait comme pièces à conviction. Si les Persiennes ordinairement ouvertes se fermaient par hasard, c'était un signai' à l'adresse de Jacques ; si la jeune femme sortait à la brune pour aller à l'église, on la suivait dans l'espoir de surprendre un rendez-vous. Enfin, une nuit d'août, on vit Chantai se glisser dans la vigne qui précédait le verger de madame des Rônis. Deux intrépides espions, qui avaient eu le courage de demeurer la nuit en sentinelle, aperçurent le jeune homme qui s'échappait du logis, vers trois heures du matin. Plus de doute : madame des Rônis était la maîtresse de Jacques.
Ce prurit de curiosité avait gagné jusqu'à quelques-ims des compagnons du cénacle. Un soir que Chantai errait sous
es ormes du Pâquis, en attendant le moment de pénétrer dans le verger, il se heurta contre le docteur qui, le nez au vent, feignait de flâner au long des arbres.
— Ponsoir, Sylvain 1 cria Raillard ; te voilà bien tard dans mon quartier ; allals-tu chez moi, par hasard?
Malgré l'obscurité, Jacques remarqua les yeux luisants et la bouche ironique du docteur. Un doute lui traversa l'esprit : t Raillard savait-il quelque chose et songeait- il à exercer aux dépens d'un ami sa manie mystificatrice?... »
— Non, répondit il ; je viens de me promener et je redescends chez moi.
— Bon ! j'ai précisément un malade à visiter au bas des Quatre-vingts degrés et je vais te reconduire.
Jacques eut beau protester, il lui fallut subir la fâcheuse escorte de Raillard, qui . jubilait er son par dedans et qui ne le lâcha qu'à la porte de la maison paternelle, Là, le pauvre amoureux fut obligé de faire 1 une fausse rentrée et ne put s'esquive'qu'au bout d'un quart d'heure. Il arriva en retard chez madame des Rouis. La désagréable mystification du docteur lui avait ' 1
jeté dans l'âme un germe d'inquiétude. Néanmoins, il uc voulut pas alarmer son amie ; il garda pour lui ses fâcheux pressentiments et afl'ecla une sécurité qu'il n'avait déjà plus.
Malgré la sollicitude de Chantai, Sylvie devait être pourtant, à son tour, mise au courant des commérages qui se répandaient en ville avec l'abondanee prolifique d'une poussée de champignons.
Elle ^ ^ la mortification d'apprendre ce qu'on disait d'elle par l'intermédiaire de son parent, M. Sennebier. Ce vieux cousin, célibataire, habitait la ville haute et jouait le whist chaque semaine chez une
madame de Lory, qui réunissait dans son antique salon la société dévote et bien pensante du quartier. Il fut instruit par la maîtresse de la maison des bruits qui circulaient, et on l'engagea à avertir charitablement sa jeune et imprudente cousine. Un matin donc, il se présenta rue du Tribel, avec une mine tellement piteuse et comiquement consternée que Sylvie ne put s'empêcher de se récrier et ' de lui demander s'il était malade.
VirUX COUSIN lOUAIT LE WHIST...
— Malade !... Oui, moralement, articula Sennebier d'une voix creuse.
— Bon Dieu, cousin, vous m'effrayez...
Que se passe-t-il?
— Cousine, répliqua le bonhomme en hochant la tête, permettez-moi de vous parler à cœur ouvert... On cause en ce moment beaucoup de vous à la ville haute. On prétend que vous recevez souvent...
trop souvent, les visites d'un jeune homme... un monsieur Chantai que je n'ai pas l'avantage de connaître, mais qu'on m'a dépeint comme un étourneau sans principes... Vous n'ignorez pas, ma
chèro Sylvie, à quelle circonspection est tenue une veuve de votre âge. Or ces visites provoquent des jugements téméraires ; des personnes respectables en sont scandalisées...
Sylvie redressa vivement sa tête blonde, une rougeur lui monta aux joues ; ce système de délation l'irritait et un démon d'orgueil lui soufflait des velléités de rébellion:
— Oui, repondit-elle nettement, je reçois parfois la visite de monsieur Chantai... Après?
— On ajoute que ces visites ont lieu à des heures indues... On va jusqu'à vous accuser d'impardonnables faiblesses...
— En supposant que j'aie pour ami monsieur Chantai, quel mal y, voit-on?... Ne suis-je pas libre?
M. Scnnebior soupira profondément, leva les bras en l'air, les laissa retomber avec découragement le long de ses maigres cuisses, et reprit :
— Une femme n'est jamais libre au sens absolu du mot... Mon Dieu, je sais bien que la solitude est pesante à votre âge et je comprendrais à la rigueur que vous eussiez le désir de vous remarier... Mais ce garçon, beaucoup plus jeune que vous, nest pas en position de vous épous'-r... Il faut donc, ma chère enfant, renoncer à ces visites compromettantes ; il faut mettre un terme à une fréquentation qui est innocente, j'aime à le croire, mais qui peut vous entraîner à des fautes irrémédiables...
Les narines de Sylvie se gonflèrent, une lueur de bravade s'alluma dans ses yeux noirs et elle repartit avec un sourire de défi :
— Mon bon cousin, dites aux charitables personnes qui daignent s'occuper de ma conduite, que je suis assez grande pour me gouverner moi-même... En vérité, poursuivit-elle en éclatant, j'ai vingtneuf ans, j'ai encore une longue vie devant moi, de quel droit veut-on me condamner à l'isolement? Parce que j'ai été mariée à un rustre et que je répugne à courir les mêmes risques en me remariant, est-ce un motif pour que j'en pâtisse éternellement? Tant pis pour votre monde s'il me juge mal, je m'inquiète peu de son opinion et je lui souhaite d'avoir pour ses propres travers un peu plus d'indulgence qu'il n'en a pour les miens... Si j'ai des péchés sur la conscience, c'est une affaire entre mon confesseur et moi...
— C'est... C'est de la folie ! bégaya le bonhomme sufToqué, et il n'y a pas à discuter avec les fous... Vous voilà avertie, j'ai fait mon devoir... Serviteur I
De même que .Jacques avait caché ses craintes, Sylvie s'abstint de lui conter l'algarade du cousin Scnnebier. Tous deux, gardant à part soi une secrète angoisse, continuèrent à se plonger en pleine passion, comme deux oiseaux qui s'envolent loin de la terre et s'enfoncent aveuglément dans une nuée d'orage.
La province est loin d'être impeccable, mais elle se montre sans pitié pour les. fautes qui, une fois avérées, menacent d'entacher sa respectabilité. Elle met à les poursuivre et à les châtier un acharnement qui contraste avec ses mœurs pacifiques et son apparente somnolence.
Dès qu'à Juvigny on fut certain de l'intimité de Jacques etdemadame desRônis, on ne leur laissa plus de repos.
D'abord, par un accord tacite, on condamna la veuve à une sorte de quarantaine. Les rares maisons où on la recevait lui furent fermées. Dans la rue, elle ne rencontra plus que des visages ironiques, malveillants ou glacés. A l'église, ses voisines s'arrangeaient de façon à laisser un espace vide entre leurs chaises et la sienne. Ces manifestations injurieuses devinrent si fréquentes que Sylvie renonça à sortir.
Jacques, de son côté, était en butte à de sourdes et hypocrites attaques, qui soumettaient à une rude épreuve son caractère emporté et son afïection. Dans les réunions où il était obligé de paraître, — chez les fonctionnaires ou dans le salon maternel, — on ne se gênait pas pour dauber sur madame des Rônis. Les femmes se montraient surtout violemment agressives. Madame Daumance insinuait, avec des étonnements d'ingénue et des rougeurs de prude, que M. des Rônis, le verrier des Senades, avait eu fort à se plaindre de sa femme et qu'on parlait beaucoup, en Argonne, d'un jeune forestier qui s'était compromis pour elle. Madame Herbillon déclarait qu'on ne pouvait plus traverser la rue du Tribel sans rencontrer un galant planté devant la porte de « cette créature », et qu'elle avait dû interdire à ses filles de suivre ce chemin pour aller en promenade. Madame de Velaines, plus venimeuse, renchérissait encore en repiJsen-
tant Sylvie comme une femme de mœurs légères, menant de front plusieurs intrigues et trompant trois ou quatre amants à la fois. Les liommes faisaient chorus. On comptait que Jacques, poussé à bout, se trahirait par quelque imprudente sortie ; mais, bien qu'il se contînt à grand'peine, il rongeait son frein silencieusement et s'esquivait pour ne pas éclater. Il enrageait de ne pouvoir souffleter ces bourgeois qui se mettaient à dix pour calomnier une femme ; il se violentait pour ne pas rabrouer ces dévotes qui mordaient la réputation du prochain.
Prendre la défense de son amie, c'eût été tout avouer, et il se taisait.
Lorsqu'il accourait, le soir, chez Sylvie, il lui était impossible maintenant de dissimuler. Il exhalait son indignation en imprécations amércs contre la société de Juvigny. La jeune femme était obligée de le calmer. Pour l'apaiser elle affectait de sourire et de braver les injures dont on l'accablait.
— Cher petit, disait-elle en le câlinant, ne t'inquiète donc pas de ces cancans stupides... Peu m'importe la haine de ces imbéciles, pourvu que je trouve dans ta tendresse une compensation. Le jour où je me suis donnée, j'ai tout prévu et j'ai fait provision de courage... Bah ! aimons-nous... Les piqûres de ces gens-là seront vite guéries par tes caresses...
Les dédains de madame des Rônis ne servaient qu'à irriter ses ennemis. Bientôt les( lettres anonymes tombèrent dru comme grêle. On la menaçait d'un esclandre si elle continuait à recevoir son amant, ou bien on lui écrivait que Jacques la trompait. Une nouvelle humiliation s'ajouta aux insultes et aux menaces : les quatre ou cinq désœuvrés qui composaient le gratin de la bourgeoisie galante et fêtarde de Juvigny, se mirent en tête de gagner les bonnes grâces de la veuve, j Puisque, pensaient-ils, .Jacques Chantai avait eu Sylvie, pourquoi leur tour ne viendrait-il pas? ' Et les lettres d'amour insolentes ou grotesques se succédèrent sans interruption. Il n'y eut pas jusqu'aux commis de magasins qui ne se crurent le droit d'envoyer des déclarations. Sylvie n'en fit que rire, et jeta au feu les billets doux. Mais le déchaînement de cette tempête outrageante acheva d'exaspérer Jacques.
Son humeur s'aigrissait, son irritabi-
lité nerveuse se manifestait à l'occasion des plus futiles contrariétés. Dans les discussions, elle éclatait comme une matière fulminante et blessait tous ceux qui se trouvaient à portée. A la table de famille même, il devenait agressif, s'exaltait et s'emportait à la moindre objection.
Sa mère s'en effrayait, elle ne reconnaissait plus son fils.
— Cette malheureuse femme lui tourne la tête, disait-elle à son mari ; tu verras que tout cela finira par quelque affreux scandale.
— Patience I répétait M. Chantai ; nous voici en septembre et la nomination ne peut tarder...
Elle arriva, en effet, dans la première semaine du mois. Un matin que Jacques était encore au lit, son père entra triomphant dans sa chambre, en agitant entre ses mains un pli ministériel :
— Eh bien I s'écria-t-il, tu peux te vanter d'être un heureux gaillard... L'administration s'est montrée bonne personne...
— Hein? Qu'y a-t-il? demanda Jacques, qui avait pâli à la vue de l'enveloppe officielle.
— Il y a que tu es nommé avant ton tour, et non pas, comme c'est généralement l'habitude, dans un de ces départements lointains et inhospitaliers où l'on envoie les débutants, mais à soixante lieues de Paris, dans le jardin de laFrance, en Touraine 1
En parlant, il jetait sur la couverture le pli administratif. Jacques ne bougeait pas ; il avait reçu le coup en pleine poitrine et le choc lui ôtait la respiration. M. Chantai jugea prudent de ne pas provoquer une explication immédiate et sortit en ajoutant :
— Lève-toi vite et écris au directeur général pour le remercier...
Resté seul, Jacques se dressa sur son séant, les tempes serrées, la bouche sèche, les mains glacées, et déplia la lettre. II était nommé à la Guerche (Indre-et- Loire) ; on lui donnait huit jours pour se rendre à son poste.
Souvent déjà il avait entrevu l'éventualité de cette nomination qui le séparerait de Sylvie, mais il ne l'attendait pas avant l'hiver, et toujours il espérait, comme les mauvais débiteurs, jue quelque événement providentiel arrangerait les choses avant la redoutable échéance.
Maintenant la réalité le saisissait à la gorge.
Il ne s'agissait plus de se forger d'enfantines chimères. Dans huit jours, il serait à cent vingt lieues de madame des Rônis. On l'exilait loin d'elle, et on le forçait de l'abandonner au moment où elle aurait eu plus que jamais besoin de son alïection. A la pensée de ce départ, il sentait combien profondément l'amour de Sylvie avait pris possession de son esprit, de sa volonté, combien il était entré
TU PEUX m VANTER DÊTRE UN HEUREIX GAILLARD.
gnit qu'elle n'apprît sa nomination par des étrangers : il lui écrivit sur-le-champ un billet tendrement désolé pour la préparer à la douloureuse nouvelle et se hâta de jeter sa lettre à la poste.
La journée et la majeure partie du jour suivant furent pour lui une dure épreuve. Il lui fallut faire bonne mine à mauvais jeu, subir sans broncher les félicitations banales des uns, ironiques des autres ; écouter les conseils professionnels de son père, les recommandations inquiètes et attendries de madame Chantai.
Tout le temps, sa pensée s'en allait vers la maison de la rue du Tribel, soh imagination se représentait la consternation et le chagrin de Sylvie. Les heures se traînèrent ainsi, lourdement pénibles, jusqu'à la fin de l'aprèsmidi du lendemain. Il sortait de table et s'apprêtait à monter vers les vigne: Je Polval, quand le dernier courrier lui apporta une lettre de madame des Rônis : il alluma une des bougies de son cabinet et déchira l'enveloppe d'une main tremblante; le billet cju'elle renfermait ne contenait que ces quelques mots griffonnés à la hâte :
dans tout son être et jusque dans la chair de son cœur. Il ne se concevait pas vivant sans elle et loin d'elle. Les plus fous, les plus irréalisables projets lui traversaient le cerveau et s'y heurtaient. Il feindrait d'accepter sa nomination, il écrirait sa lettre d'acceptation, puis, au lieu de se rendre à son poste, il irait vivre avec madame des Rônis dans quelque village perdu au fond des bois ; ou bien Sylvie s'installerait en Touraine, à proximité de sa résidence, dans une campagne où ils pourraient se voir sans danger... Tout cela flottait dans sa tète à l'état de brouillard confus. Il avait, le lendemain soir, rendez-vous avec son amie, mais il crai-
" Pour une raison que je t'expliquerai demain, par lettre, il me sera impossible de te recevoir ce soir. Bien tristement à toi.