SYLVIE
Nouvelles transes. Quelle malencontre avait contraint madame des Rônis à décommander le rendez-vous de ce soir? La chose devait être bien impérieuse et bien subite pour avoir motivé ce tardif contre-ordre. Jacques se fatiguait le cerveau en conjectures. La mère de Sylvie, dont elle attendait le retour pour le commencement de l'hiver, avaitelle avancé son voyage et était-elle
Boisfleurj
tombée à l'improviste rue du Tribcl? Ou la jeune femme, accablée par la nouvelle de cette maudite nomination, voulaitelle se raisonner et réfléchir avant de recevoir son ami? Il passa une mauvaise nuit enfiévrée par l'inquiétude et l'agitation. Ce fut à midi seulement que le facteur lui apporta la lettre explicative si impatiemment attendue :
« Cher mien, écrivait Sylvie, je viens de relire la lettre navrée par laquelle tu m'annonces ton prochain et cruel départ ; les larmes me sont de nouveau montées aux yeux et mes courageuses résolutions ont été bien près de m'abandonner, car c'est un adieu que je viens te faire aujourd'hui ; je ne puis plus te recevoir sans de terribles inconvénients. Je vais te dire pourquoi :
y Hier, le pauvre cousin Sennebier, qui m'avait déjà donné un premier avertis- , sèment fort mal reçu, est accouru chez moi tout bouleversé. Il venait d'apprendre que ces méchantes gens de la viTle haute complotaient contre nous. Tous les soirs, les cntours de ma maison sont remplis d'espions. On devait guetter ton arrivée, et, dés que tu aurais été entré, on comptait nous faire un affreux charivari. Tu vois quel esclandre et quelle honte ! Vite, je t'ai prévenu par quelques lignes afin que tu ne donnes pas dans le piège... Mais le dangei n'est pas écarté ; l'espionnage continue et je suis toujours sous le coup des mêmes menaces. Me voilà forcée de te faire mes adieux par écrit et de me priver du bonheur de t'embrasscr encore une fois. Je souffre une peine atroce. Et tu t'en vas bien loin et Dieu sait quand nous nous reverrons !... Je ne puis croire encore que c'est vrai. Quelquefois la pensée de cette séparation me bourdonnait dans l'esprit, mais je me hâtais de la renvoyer, comme on chasse une vilaine mouche. Et voilà que c'est arrivé!... Et les dernières heures dont nous pourrions jouir sont troublées par les machinations de ces imbéciles qui m'empêchent de te recevoir. Je ne sais même pas où je pourrai t'écrire, car en m' annonçant brièvement que tu es nommé en Tourainc, tu ne me donnes pas le nom du pays où mes lettres de\Tont être adressées. Xe plus te voir, ne plus causer avec toi, non, cela est au-dessus de mes forces I... Je ne puis me résoudre à ne plus savoir rien de toi...
Coûte que coûte, il faut que je te pari encore... Viens dimanche me faire te adieux en plein jour, profite du mouien des vêpres. Ce sera une chance de trouve le quartier désert et de ne pas être dérangé par quelque fâcheux. Tu entreras bravement par la porte de la rue du Tribe' et tu t'en iras par le sentier des vignes... J'espère bien que rien ne s'y opposera mais si, par hasard, quelque obstacle imprévu m'empêchait de te voir une dernière fois, cher petit mien, adieu !... Sois heureux là-bas, c'est mon désir le plus ardent. Ne m'oublie pas et dis-toi que tu laisses ici une pauvre femme qui pleurera souvent en pensant à toi et qui t'aime plus que sa vie.
Jacques lisait et relisait avec une croissante émotion cette désolante lettre d'adieu. Un sanglot lui montait à la gorge et^ il se sentait prés de pleurer. Assurément, il voulait serrer encore Sylvie dans ses bras, il se rendrait rue du Tribel à l'heure des vêpres et il entrerait chez elle à tout prix. Il se révoltait et son cœur saignait à l'idée que son amie avait un seul instant admis la possibilité de ne plus le voir.
Il vécut dans un état de torpeur fiévreuse, pendant les deux journées qui précédèrent.
Précisément, le dimanche, il devait procéder à quelques visites officielles. Ce lui fut un prétexte pour quitter de bonne heure le logis paternel. Après avoir semé des cartes dans divers quartiers de la ville, il grimpa à la ville haute, tandis que les cloches de Saint-Étienne sonnaient le dernier coup des vêpres. Ces sonneries pleines et lentes retentissaient douloureusement dans sa poitrine. Le jour, l'heure, la voix grave des cloches lui rappelaient sa première visite à Sylvie, dans la petite maison tapissée d'aristoloches, adossée au chevet de l'église Saint- Antoine.
Et voilà que maintenant il s'acheminait vers le logis de madame des Rônis pour une suprême entrevue... Non, il ne pouvait se résigner à léventualité d'une séparation définitive... Ne plus se réchauffer à la flamme de ses yeux, ne plus entendre son argentine voix d'enfant, ne plus étreindre dans ses bras son corps souple et résistant ; n'avoir plus de cette
adorable beauté que le vain souvenir, cela ne se pouvait pas... De nouveau, en longeant les rues, il inventait de romanesques moyens d'emporter Sylvie avec lui. Une somnolente paix tombait du ciel voilé de septembre, et le timbre berceur des sonneries aidait encore à cet assoupissement. Lf. ville haute donne en tout temps une impression de solitude, avec ses vieux hôtels délabrés, ses petits
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