‹ BoisfleuryChapitre 15 sur 23 · LES RUES ÉT.MENT DÉSERTES · texte numérisé non relu

LES RUES ÉT.MENT DÉSERTES

pavés sertis d'herbe, ses jardins fermés, où ne poussent que des fleurs d'autrefois ; mais, par cette après-midi de dimanche, elle avait plus particulièrement l'apparence d'une ville abandonnée. La population dévote était aux vêpres, et les gens préférant les distractions profanes avaient été attirés au dehors par les réjouissances de la fête de Combles, qui se célèbre dans les champs, le jour de la petite Notre- Dame. Les rues étaient désertes, le» logis clos ; le silence endormeur n'était troublé que par l'aérienne envolée des cloches^ ou

par le bruit de navette d'un métier de tisserand au fond d'une cave. Jacques put donc gagner sans incident fâcheux la maison de madame des Rônis. La porte était entre-bâillée ; il la referma soigneusement et traversa une étroite cour fleurie de pâles hortensias. L'instant d'après, Sylvie lui jetait les bras autour du cou.

Sans proférer une parole, elle s'était blottie contre sa poitrine et avidement, violemment, ils s'étreignaient avec le ravissement et la passion de gens qui désespéraient de se revoir et qui ne veulent plus se détacher l'un de l'autre.

— Toi ! toi ! soupira enfin Sylvie ; je puis donc te toucher, te sentir, {'embrasser encore I...

Ah I cher mien, j'avais si peur que ce fût fini !... Assieds-toi là, tout près de moi, et causons vite des choses essentielles, car les minutes nous sont comptées...

Où t'envoie-t-on?...

— A la Guerche, sur la lisière de la Touraine et du Poitou, dans un village perdu au bord de la Creuse... Mais je n'y suis p:^s encore ; je ne m'y rendrai qu'à la condition de ne pas te quitter...

Alors il lui conta les illusoires projets dont il s'était nourri depuis trois jours : rien n'obligerait madame des Rônis à vivre à Juvigny, rien ne l'y retenait. Qui l'empêcherait de s'établir à Tours où elle avait une sœur mariée et où habitait sa mère?... Là, au moins ils ne seraient séparés que par une dizaine de lieues et ils trouveraient le moyen de se voir chaque semaine. Elle l'écoutait, avec un vague sourire sceptique sur ses jolies lèvres et une lueur triste dans les yeux.

— Pauvre petit, murmura-t-elle, c'est un conte de fées que tu as imaginé, mais ces contes-là ne se réalisent qu'en rêve I D'abord mes relations sont assez froides avec cette sœur qui habite Tours et on ne s'expliquerait guère que je vinsse loger auprès d'elle précisément à l'époque où maman va la quitter ; car je n'ai pas encore eu le temps de te le dire : ma mère m'écrit qu'elle sera à Juvigny au commencement d'octobre et qu'elle pas-

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sera une partie de l'hiver avec moi. Tu le vois donc je suis attachée ici comme une chèvre à son piquet et j'y brouterai tant qu'il plaira au bon Dieu... Non, ami Jacques, continua-t-elle en l'embrassant, ne perdons pas notre temps à forger des chimères et soyons pratiques...

D'abord ne pourrais-tu pas, dans le courant de l'année prochaine, obtenir un congé?

— Si fait, vers le printemps... Un congé de trois semaines.

— Eh bien ! nous nous reverrons ici, et ce sera autant de pris sur l'ennemi; et puis, maintenant que j'ai ton adresse, je te donnerai souvent de mes nouvelles, et toi aussi tu m'écriras de longues, longues lettres... Seulement...

— Seulement? répéta Jacques avec une interrogation anxieuse.

— Pendant que ma mère demeurera avec moi, je serai fort embarrassée pour recevoir tes lettres à domicile... Elle est soupçonneuse, le cousin Sennebier lui racontera les cancans de Juvigny et elle me surveillera de très près.

— Il y a la poste restante, hasardat-il.

— Je n'oserai jamais... Une fois, passe encore ; mais s'il fallait souvent me présenter à ce bureau de poste, devant des employés qui ricaneraient, je mourrais de honte... Et cependant je veux savoir ce que tu deviens, je ne vivrais pas si je restais sans nouvelles... Voyons, mon Jacques, trouve un biais I

Après avoir réfléclii un moment, Jacques déclara qu'il y avait un moyen :

adresser les lettres à une personne sûre qui les remettrait à la destinataire.

— Tu connais, ajouta-t-il, mon ami Courtois?

— Oui, et même de tous tes camarades de Boisfleury, c'est celui qui m'est le plus sympathique.

— Il pourrait nous servir d'intermédiaire ; je lui enverrais ma correspondance à une date convenue, tu lui assignerais un rendez-vous à l'église ou à la bibliothèque de la ville et il te donnerait ma lettre.

— En effet, répondit Sylvie, cela me paraît praticable, à la condition cependant que ton ami consente.

— T consentira. Malgré sa raideur empesée, c'est un brave cœur... Il m'aime et n'abusera pas de nos secrets.

— J'ai confiance en toi et en lui, fais

pour le mieux et dis à ton ami que je le prie de me rendre ce service.

— Je le verrai aujourd'hui même et je t'écrirai pour t'informer de sa réponse...

Il y eut un moment d'angoissant silence. Tous deux se tenaient les mains, se regardaient éperdument et sentaient, comme sur une mer douloureuse, chavirer leur cœur en détresse.

— Quand pars-tu? murmura Sylvie.

— Demain, à midi.

Elle se jeta dans ses bras :

— Ah ! m'ami, que vais-je devenir sans toi?... Donne-moi tes lèvres... Quand nous nous désolerions, cela ne remédierait à rien. Employons à nous aimer la dernière heure qui nous appartienne...

Sa tête blonde se frôlait contre celle de Jacques, ses lèvres humides essayaient de sourire et, avec un amer délice. Chantai savourait la fraîcheur de sa peau au parfum de verveine, le voluptueux frémis»^ sèment de son corps, l'abandon énamouré de toute sa personne. Ils s'oubliaient, ils perdaient conscience du déchirement de la séparation, et des minutes qui fuyaient, fuyaient, inexorables, dans le silence de la maison assoupie.

Les cloches de Saint-Étienne sonnant la sortie des vêpres les arrachèrent à leu» extase :

— Il faut que tu partes, cher mien, les voisins vont revenir de l'église et je ne veux pas qu'on te voie sortir.

Elle tira de son corsage une mince croix d'or suspendue à une chaîne de jaseron, puis elle la mit au cou de Jacques et ses doigts caressants firent couler le bijou encore tiède dans la poitrine du jeune, homme.

— Je tiens, dit-elle, à ce que tu emportes là-bas quelque chose de moi...

Promets de ne jamais quitter ma petite croix ; de cette façon tu penseras mieux à ta Sylvie...

Elle l'entraîna dans le vestibule qui ouvrait sur le jardin et le serra avec force contre son sein : « Adieu, ma joie ; adieu, mon cœur 1 « chuchotait-elle avec des baisers et des sanglots. Les larmes coulant de ses yeux mêlaient leur sel à la molle brûlure de ses lèvres. Ses bras se refermaient plus étroitement sur son ami et cette étreinte désespérée bouleversait Jacques. Ces convulsives caresses lui semblaient prodiguées avec l'obscur

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pressentiment qu'elles seraient les dernières.

— Adieu ! adieu I répétait-elle d'une voix mouillée.

Elle dénoua ses bras et le poussa d»ucement vers le jardin où il s'en alla chancelant. Avant de descendre l'escalier du verger, il se rclourna et. dans l'encadre-

DANS l'encadrement DE LA POR'lE.

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