IL REVIT SYLVIE DES BONIS
ment de la porte où grimpaient des clé matites, il revit debout, immobile comme une adorable statue de déesse, Sylvie des Rônis avec son blanc visage noyé dans les cheveux blonds dénoués.
Le soir du même dimanche, Jacques (".hantai et Maurice Courtois ouvraient la porte charretière de Boisfleury et s'engageaient dans l'allée principale. Le soleil, qui s'abaissait aux confins de la plaine dans un couchant couleur d'or, semé de nuages roses, lançait sous bois de rutilants rayons obliques parmi les broussailles. Du côté de Juvigny le fond de la vallée était déjà vaporeux, tandis que les rondes épaules des collines, illuminées encore, se détachaient nettement sur le ciel d'un lilas clair. Des rappels de grives résonnaient parmi les vignes. Au delà du taillis, à travers la plaine moissonnée, on entendait par intervalles la lointaine musique des guinguettes où l'on dansait en plein air, à l'occasion de la fête des Combles. "*5
Cette vermeille soirée de septembre, les accords des violons et des clarinettes arrivant par boufYées accroissaient le malaise de Jacques. Il se rappelait une semblable promenade avec Courtois, quatre années auparavant, jour pour jour, heure pour heure, à l'époque où il était épris de Claudette Le Mesnil. Comme le temp:
avait marché I Chantai, jetant mentalement un regard en arrière, s'efTrayait de voir combien la route parcourue était déjà semée de mélancoliques débris, illusions fauchées en herbe, séparations, amours nouvelles et nouveaux désastres 1 Les passionnés adieux de Sylvie retentissaient en lui, avec la déchirante acuité de ces violons qui semblaient pleurer là-bas dans la plaine. Un soupir s'exhala de ses lèvres. Maurice, qui mutilait distraitement du revers de sa canne les scabieuseséparses dans ravenue,releva la tête, vit la mine attristée de son compagnon et s'écria :
— Ah çà ! tu m'as fait grimper la chalaide sous prétexte d'une communication grave, et tu ne souffles mot... Me diras-tu enfin pourquoi tu m'as amené ici dès six heures, quand nous y devons revenir à neuf, avec le cénacle qui a organisé un souper d'adieu en ton honneur? ...
— J'ai pensé que nous y serions mieux pour causer sans être dérangés, et puis, en ville, je ne me sentais pas assez à l'aise pour m'épancher... Ah ! mon ami, je suis bien malheureux !...
Maurice haussait les épaules :
— Malheureux, parce que tu as le pied à rétrier et qu'on t'envoie dans le Jardin de la France?... Mon cher, tu te plains de ce que la mariée est trop belle !
— Tu m'assassines avec ton « Jardin \e la France « ! Vous n'avez tous que ce lieu commun à la bouche... Eh I on m'enverrait dans le Paradis terrestre que j'en serais également désolé... Tu ne comprends donc pas que le seul pays où l'on puisse être heureux est le pays où l'on aime? Tu ne devines donc pas qu'en partant d'ici je laisse derrière moi le seul bonheur vrai, un amour partagé dont je ne puis me passer?
— Il y a longtemps que je sais tout cela, bien que tu n'aies rien épargné pour me le cacher... Mon pauvre ami, ton secret est le secret de Polichinelle ; toute la ville le connaît : tu es amoureux de madame des Rônis et elle est ta maîtresse... Coiujne tu paraissais te méfier de moi, je ne t'en ai jamais parlé ; mais, puisque tu me mets sur ce chapitre, je te déclare tout net que je considère comme une bonne fortune cette nomination en pays lointain. Tu vas pouvoir dénouer honnêtement ta liaison dangereuse avec une personne compromettante et qui manque totalement de sens moral...
— Tais-toi 1 interrompit violemment Jacques, en étreignant le bras de Maurice, tu îa calomnies et tu me fais de la peine.
Courtois dévisageait silencieusement son ami. Malgré ses préventions, il était touché de l'altération des traits de Jacques, de la tristesse qui imprégnait son regard. Un sentiment de fraternelle compassion, mêlé à l'amertume d'une amitié jalouse, lui desserra de nouveau les lèvres.
— Mon vieux, murmura-t-il, tu es, en effet, bien pris... Quel philtre t'a donc versé ta madame des Rônis ?
— Elle m'a donné son amour, la grâce de son esprit et de son corps. J'ai rencontré en elle tout ce qu'on peut désirer dans une femme : la sensibilité, la tendresse et la beauté ; elle a embaumé et ennobli ma jeunesse...
— Tant de choses 1 repartit sar- ^astiquement Maurice. Quelle médiocre figure doit faire un simple et prosaïque ami auprès de cette ensorceleuse !...
N'importe, je la tiens pour funeste...
Dalila aussi devait être spirituelle, tendre et passionnée.
— Tu es en bois I... Tu n'as jamais aimé !
— Jamais... Du moins, au sens que tu attaches à ce n^ot. Quand on a sa vie à faire, commencer par y mettre un roman, c'est jeter des semences parmi la roche nue et les épines ; le soleil les brûle et les oiseaux du ciel s'en nourrissent...
— Qu'importe, si en aime I
— L'an.our, tel que vous le concevez, vous autres poètes, est un jeu de dupes- Malheureuse, votre passion vous fait perdre un temps précieux en souffrances stériles ; heureuse, c'est pis encore... Elle vous absorbe alors et vous aveugle. Je ne l'ai jamais si bien compris qu'en t'observant depuis le conniencen.ent de cette année. Cette fen.n.e t'avait accaparé, tu étais sa chose. Les camarades ne te reconnaissaient plus, tant ta maîtresse te rendait taciturne, distrait et bizarre. Tu ne songeais qu'à l'heure où tu pourrais la rejoindre. Vers elle se tournaient tous tes désirs, toute ton énergie. Le reste de la terre ne comptait pas : travail, convenances et devoirs sociaux, famille, amis, tout cela était sacrifié à madame des Rônis... Crois-tu, ajouta Courtois avec une irritation contenue, que mon amitié n'en ait pas été froissée? Crois-tu que je n'aie pas souffert de me voir négligé, quasi oublié pour une étrangère, devenue du jour au lendemain ton unique préoccupation?...
— Tu te trompes, Maurice, répliqua Jacques en posant sa main sur l'épaule de son compagnon, mon affection pour toi est toujours aussi robuste. Loin de te sacrifier à Sylvie, je lui apprenais à t'aimer. Nous parlions souvent de toi. Cette après-midi encore, je lui vantais la loyauté de ton caractère, la chaleur de ton cœur... Et c'est au nom de notre vieille amitié que je veux précisément, ce soir, t'adresser une requête...
Es s'étaient assis sur un banc rustique adossé à la maisonnette. Eu face d'eux s'allongeait l'allée des sapins, zébrée de hachures empourprées. Un gazouillis de rouge-gorge rompait de temps à autre le silence du taillis. L'oiseau tantôt descendait presque à ras de terre, tantôt remontait en sautillant jusqu'aux plus hautes branches. Son chant intermittent faisait penser au murmure d'un esprit familier. Ces dernières lumières du soleil déclinant, cette paix sereine du taillis.
cette amicale cl confiante voix du rougegorge auraient dû être ])0ur Jacques un encouvagcnient. et cependant il hésitait à formuler sa demande, tant Maurice lui paraissait prévciui cou Ire Sylvie et