I.UT LIF.L' AU CIIATTATT
et cossues des bourgeoises de la ville, coiffes tourangelles ou poitevines des femmes et des filles appartenant à la paysannerie riche des environs. Mais, sous les chapeaux fleuris et enrubannés comme sous les coiffes de dentelle, il y avait un coquet assemblage des minois chiffonnés de la Touraine et des visages plus calmes, plus purs, plus réguliers du Poitou. Les fenêtres ouvertes laissaient voii par leurs baies cintrées la coulée scintillante de ia rivière et les vergers vrdoyants de la ïive opposée. L'eau
moirée et ensoleillée renvoyait dans la salle voûtée de mobiles reflets lumineux,, qui se jouaient, tantôt sur les murs, tantôt sur les têtes des invités, mettant en valeur, ici deux pétillants yeux noirs, là une joue hâlée et rose comme un brugnon, plus loin une blanche figure de vierge aux bandeaux châtains plaqués sur les tempes.
En sa qualité de fonctiormaire, Jacques était placé près de la mariée, dans, le voisinage des parents et des personnages de marque qui mangeaient copieusement et ne s'interrompaient que pour échanger de lourdes plaisanteries de circonstance : prenant un intérêt médiocre à la conversation, il n'avait d'autre distraction que de contempler les jeunes gens et les jeunes filles dont l'essaim bruyant bourdonnaitaux deux extrémités de la table. Ils se dédommageaient de la réserve imposée par le cérémonial de l'église,, en jasant et en fleuretant, loin de la surveillance des gens âgés. Les yeux se cherchaient ; sous les moustaches brunesou blondes, les lèvres riaient ; sous les paupières mi-haissées dedemoiselles d'hons neur, des regards amusés ou effarouchés, timides ou provocants, luisaient dans la pénombre. Au.
spectacle de cette jeunesse exubérante, Jacques songeait qu'en pleine verdeur, à vingt-cinq ans, il était désormais sevré decette joie de vivre, de cette volupté d'ai-^ mer, qui avaient fait, pendant deux années, sa principale occupation. Il repensait, avec une profonde tristesse, aux gaietés tapageuses de Boisfleury, aux heures de délices passées dans la maison de Sylvie. Tout cela était-il donc à jamais fini? Ne savourerait-il plus l'ivresse d'être jeune et de sentir son amie palpiter entre ses bras ? Cependant, le repas de noce devenait
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lEUNES FILLES ET JEUNES GENS S'ABANDONNAIENT A LA DANSE.
plus lumultueux et plus cxpansif. Tandis que Jacques buvait le vin amer des regrets et des ressouvenirs, le vouvray et le saunnir pétillaient dans les coupes ; de gros rires et des applaudissements, des tintements de verres qu'on trinque, accomi)aîinaient les toasts portés en l'honneur des mariés. Aux deux bouts de table, les jeunes gens s'agitaient bruyamment, fatigués d'être assis et impatients de danser. Tout à coup, à l'étage supérieur, des accords de flûtes et de violons résonnèrent "i travers les fenêtres et les convives se lev'èrent, les yeux allumés et les lèvres encore humides d'une dernière lampée de vin mousseux.
La propriétaire du château, qui résidait rarement à la Guerche, avait mis à la disposition de son régisseur les salons depuis longtemps fermés de l'antique demeure d'Agnès Sorel. Dans le large escalier de pierre blanche qui conduisait à l'appartement de réception, le cortège s'était reformé. Aux sons de la musique, qui jouait sans trop l'écorcher un air de menuet, les couples pénétraient dans le grand salon tendu de verdures. Accrochés au mur. des portraits d'ancêtres les regardaient défder. Les jeunes fdles aux corsages clairs, les bourgeoises parées comme des châsses, les paysannes aux coifFer olanches et aux robes de soie changeante, s'avançaient toutes fières de se trouver dans cette salle seigneuriale, tout heureuses de glisser sur ce parquet ciré et reluisant comme un miroir. Bientôt les quadrilles se mêlèrent. Jeunes filles et jeunes gens, émoustillés par la musique et familiarisés par l'intimité du dîner, s'abandonnaient avec plus de laisseraller à l'entraînement de la danse. Cette race tourangelle a encore dans le sang un peu de la brûlante sensualité des aïeules contemporaines de la cour des Valois.
En ce pays où sont nées tant de royales maîtresses, l'amour est dans l'air, on le respire inconsciemment. Tandis que les valses succédaient aux ciuadrilles, et que les violons mélodieusement berceurs vibraient dans la salle sonore, les danseurs lournaient avec plus de mollesse, les bras serraient nlus étroitement les tailles assouplies. Daiis l'intervalle des danses, des couples s'isolaient dans les profondes embrasures des fenêtres ouvertes, et fleuretaient tendrement en regardant la Creuse rouler son eau bleue où se reflétait le ciel.
La contagion de la capiteuse galanterie épandue dans le bal gagnait le cœur de Jacques et infusait dans ses veines une chaude langueur. Il était loin de l'âge où l'on se contente philosophiquement de jouir du bonheur des autres. La contem- ])lation de ces yeux brillants, de ces lèvres émues et souriantes, de ces étreintes furtives et de ces chuchotants tête-à-tête aux coins des fenêlres, le grisait et l'irritait à la fois. Attristé et troublé, il s'esquiva et quitta le château. Il arriva au bord de la Creuse, monta dans le bac et gagna la rive opposée où verdoyaient les vergers de Maire.
Au milieu d'un parc jouxtant la rivière, il y avait là un manoir inhabité, aux volets clos, au perron dégradé. Entre les marches disjointes de l'escalier, des herbes folles poussaient à l'aventure, des clématites sauvages avaient grimpé jusqu'aux toits d'ardoise où des branches entrelacées entretenaient une constante humidité. Les pierres des tourelles en poivrière étaient à demi rongées par la pluie et le soleil. Tout autour des parterres envahis par les plantes sauvages, le parc épaississait ses ramures enchevêtrées ; l'eau, des réservoirs stagnait sous les feuilles plates des nénuphars et les cheveux verts des renoncules aquatiques.
Çà et là, des statues mutilées apparaissaient, comme de pâles fantômes sur leurs stèles noires de lichen. Des araignées d'automne avaient tendu d'un arbre à l'autre leurs rosaces grises, comme pour indiquer que les promeneurs ne foulaient plus, depuis longtemps, le sol des allées feutrées de mousse. On se serait cru dans le château de la Belle au bois dormant, et, de nouveau, le souvenir de Boisfleury serra le cœur de Jacques, tandis que limage de vSylvie des Rônis se dressait étrangement vivante en son imagination surexcitée par de troubles désirs. Un silence profond régnait autour de lui, interrompu seulement par le susurrement très doux de la Creuse voisine. De l'autre côté de la rivière, la musique du bal arrivait, caressante et amoureusement suggestive. En cette solitude la oensée de Chantai s'absorbait de plus en plus dans le regret des voluptés perdu*.?. Comme un spectre charmant, Sylvie marchait à ses côtés dans les longues avenues vaporeuses, où la magie du soleil couchant créait de séduisants mirages. Il revoyait.
Boisfleu ry
avec une maladive liiciditc-. la forme adorable de l'amie, sa taille élcfîante. ses bras blancs, son visnge où les yeux noirs étincelaient, où la boucbe s'ouvrait comme une fleur. Il la retrouvait, telle qu'il l'avait aperçue en partant, lors de leurs derniers adieux, drapée dans son peignoir. avec ses cheveux blonds dénoués et noyant l'ovale de son visage ; des mois de tendresse lui montaient aux lèvres, il étreignait en idée sur sa poitrine l'image bien-aimée. Au souvenir des baisers, des délices d'autrefois, son cœur battait, son corps brûlait et, tout en souffrant de son impuissance à ressusciter parfaitement le passé, il se complaisait en cette illusoire et stérile évocation. La tombée du crépuscule, rendant les objets plus imprécis, se prêtait indulgemment à ses hallucinations. Consumé d'amour, hanté de rêves obsédants, il rentrait chez lui et s'y enfermait pour écrire à madame des Rônis.
'1 s'efforçait ainsi de continuer l'illusion dont il se leurrait. En conversant avec Sylvie, il se sentait plus près d'elle. Il éprouvait une acre volupté à lui dire ses émotions et ses souffrances de la journée, à lui conter avec des expressions enflammées les rêves dont il avait peuplé la solitude du parc de Maire. Le feu de sa passion se répandait sur le papier ainsi qu'une coulée de lave. Chaque ligne serpentait comme une caresse, chaque mot était capiteux comme un baiser. D'un bout à l'autre, sa lettre était un cri d'amour et de désir. Il y avait mis son sang et sa chair, toute sa tendresse et toute sa poésie. Par moments, il lui semblait qu'en la lisant, Sylvie ne pourrait résister à la tentation '''recourir et de se jeter dans ses bras.
Il ne voulut se coucher qu'après avoir porté sa fiévreuse épître à la poste. Contre son attente, la réponse n'arriva pas aussi vite qu'il se l'était imaginé. Il ne la reçut qu'à la fin d'octobre.
Sylvie commençait par s'excuser et par
expli(juer les motifs de ce retard :^« La récc])tion de ta lettre, mon cher petit, m'a causé beaucoup d'ennuis. D'abord, il faisait un temps affreux (|uand je suis allée la chercher à l'église Saint-Étienne, ainsi que cela était convenu avec ton ami. M. Courtois a été exact au rendez-vous, mais, conmie il y avait du monde autour