‹ BoisfleuryChapitre 19 sur 23 · UN MANOIR INHABITE AUX VOLETS CLOS · texte numérisé non relu

UN MANOIR INHABITE AUX VOLETS CLOS

de nous, il n'a pas osé me remettre le pli assez volumineux qu'il avait en poche.

En s'approchant de moi, il s'est borné à me demander la permission de me l'apporter à la maison. Ma mère devant être absente pour deux jours à cause d'un pèlerinage qu'elle fait à Benoîte-Vaux, j'ai vite acquiescé d'un signe de tête, et, le soir, à l'heure indiquée, il est entré. Je dois te dire ici ce que je pense de M. Mau-

rice ; il est très correct, et tu ne pouvais mieux "hoisir : nous avons beaucoup parlé de vous, monsieur, et je ne lui ai pas caché combien je t'aimais. Il a de l'esprit, je n'en suis pas étonnée, puisqu'il est ton ami : il cause bien et nous avons passé enseml)le une l)onne soirée. Il s'est mis à notre disposition avec la meilleure grâce, et je suis enchantée d'avoir un moyen si commode et si aî^réable de correspondre avec toi... Maintenant, parlons de ton épilre que je viens de relire... Cher petit fou, sur qucHe herbe aviez-vous marché durant cette promenade? Ta lettre était tout enfiévrée, et peu s'en est fallu que cette fièvre ne me gagnât. Tu m'as rendu si vivantes, si présentes, nos belles heures de tendresse, qu'il ne m'aurait pas semblé étonnant de te voir tout à coup apparaître, tant ce que tu m'écrivais ressuscitait pour moi la félicité de jadis. Serait-ce là l'effet de ta sagesse surnaturelle?... Gare alors a la femme que tu rencontreras sur ton chemin, car tu as beau médire des habitantes de ton village, il n'est pas admissible qu'il . n'y en ait quelqu'une de jeune et jolie, et tu ne paux être si fort cuirassé de vertu que tu sois devenu impecca>lDle...

« Dans tous les cas, si, à bout de patience et de sagesse, tu finis par succomber, avoue-le-moi, et je consentirai peut-être à t'absoudre. Conserve-moi seulement ton cœur, et je te donne carte blanche pour le reste. Je ne suis pas assez candide pour croire que, dans l'état d'esprit où tu te trouves, tu vas, pendant des mois, ol^server le jeûne et l'abstinence, et je ne suis i)as non plus assez exclusive pour exiger un vœu de chasteté que tu ne tiendrais pas. Non, ce que je veux de loi, tout le temps que nous serons séparés, c'est ton afïcction persistante, c'est ton âme tout entière. Ces bicns-là, j'entends les garder pour moi, parce qu'ils sont rcssenticl, et parce que je t'aime de toutes mes forces, aujourd'hui comme hier, et ù toujours.

Bien que cette lettre se terminât tendrement, elle laissait à Jacques, au fond du cœur, une lie d'inquiétude. Plus il la relisait, moins il en était satisfait. Il en Toulait à .Maurice d'avoir insisté pour défivrer son message à domicile. Qu'avait-il besoin d'aller chez niadame des Rônis?

Il le jugeait singulièrement imjjrudent et maladroit. Il ne comprenait pas d'ailleurs que la jeune femme, déjà en butte à la malignité des habitants de Juvigny, se fût aussi légèrement exposée à un danger certain. Il n'était pas douteux, au cas où celte visite se renouvellerait, que Courtois serait à son tour victime de l'espionnage organisé autour de la maison de la rue du Tribel ; on le reconnaîtrait, et on ne manquerait pas d'accuserSylvie d'avoir donné à Jean un successeur dans la personne de son meilleur ami. L'éventualité d'une semblable insinuation indignait Chantai. Encore qu'il ne mît pas en doute la loyauté de Maurice, il éprouvait un pénible malaise, en songeant que cette perfidie pourrait passer pour vraisemblable aux yeux de certaines gens... Et ce n'était point là son seul ennui. Un autre grief plus indéfinissable le froissait intimement. Il se sentait contristé et effrayé de l'indulgente facilité avec laquelle Sylvie absolvait d'avance une infidélité possible, pourvu que cette infidélité fût purement corporelle et que le cœur ne devînt pas complice des défaillances de la chair. En sa juvénile intransigeance, il jugeait cette doctrine odieuse et s'offensait de la voir prêchée par la femme qu'il adorait par-dessus tout. Cela résonnait pour lui comme une lausse note morale, et sa délicatesse en souffrait.

Il ne voulut pas tarder à s'expliquer là-dessus avec madame des Rônis, et en même temps à chapitrer Maurice sur son imprudence. Le soir môme, il leur écrivit à tous deux. La lettre destinée à Sylvie était plus aimante, plus expansive, plus enfiammée encore que celle qu'il lui avait adressée après sa promenade au parc de Maire. Il y protestait violemment contre l'hypothèse admise par la veuve. Il affirmait à son amie qu'il se considérait comme lui appartenant corps et âme, qu'elle était constamment devant ses yeux, mêlée à tous ses actes, à toutes ses pensées, à tous ses rêves. Il comptait déjà les jours qui le séparaient de l'heure fortunée où il pourrait la revoir, et avec une éloquence passionnée, il paraphrasait des passages du Cantique des Cantiques pour lui mieux dépe^indrc les caresses infinies dont il l'envelopperait, lors de cette réunion ardemment souhaitée, qui les rendrait l'un à l'autre.

En racontant à Jacc[ues les détails de sa première entrevue avec Maurice Courtois, madame des Rônis s'imaginait avoir été strictement sincère, et cependant elle n'avait pas dit toute la vérité. De même que la photographie peut nous rendre exactement la ressemblance physique du modèle sans nous renseigner sur sa physionomie morale, de même le récit de la jeune femme reproduisait la matérialité des faits, sans les éclairer de cette lumière intérieure qui leur donne toute leur importance et leur véritable signification.

Elle avait clîectivement rencontré Maurice, à l'heure convenue, dans l'un des bas-côtés dcSaint-Etienne. Ordinairement en semaine, l'église est peu fréquentée, mais, ce jour-là, le mauvais temps y avait sans doute retenu un plus grand nombre de diseuses de chapelet, car en s'approchant de madame des Rônis le jeune homme s'aperçut que plusieurs chaises étaient occupées autour d'elle.

C'en était assez pour le troubler, et, avec ses habitudes de correction, il jugea impossible de lui remettre, sans être vu, le message dont il était porteur. Il se borna donc à s'appuyer sur un prie-Dieu voisin et. tenant son chapeau à hauteur du visage, à chuchoter derrière cet abri :,

— .J'ai la lettre, mais je n'ose vous la donner ici... Ne puis-je vous l'apporter chez vous? •

Et Sylvie, agenouillée, le front penché sur son paroissien, avait répondu très bas :

— Ce soir, à neuf heures...

Là-dessus, aj^rès être resté incliné sur

la chaise encore un moment, Maurice avait quitté l'église.

De deux risques à courir, madame des Rônis, enhardie par l'absence de sa mère, s'était décidée à choisir celui qui paraissait le moins périlleux. Par cette pluie battante, la rue du Tribel serait déserte et le visiteur pourrait entrer sans être remarqué, et puis — : car il faut toujours cherchfci' dans nos déterminations le mobile obscur que nous ne nous avouons par.' — elle n'était pas fâchée de connaître autrement que de vue cet étranger qui détenait son secret et qui allait jouer un rôle dans sa vie. Une curiosité très féminine la poussait à juger par elle-même s'il était à la hauteur de ki mission dont on l'avait chargé et s'il possédait vraiment les qua-

lités qui lui avaient valu l'amitié et la confiance de Jacques.

A l'heure dite, Maurice Courtois entra rue du Tribel. Cette démarche lui agréait médiocrement ; en traversant la cour étroite il se promettait bien d'abréger le plus possible sa visite, et de s'esquiver dès qu'il aurait remis la lettre. Il trouva Sylvie qui l'attendait sur le seuil du vestibule et qui l'introduisit dans le salon où flambait un feu clair. Il ne parut pas s'apercevoir du fauteuil qu'elle avançait pour lui, au coin de la cheminée, et après l'avoir saluée :

— Madame, commença-t-il avec une certaine raideur, excusez-moi d'avoir insisté pour être reçu chez vous ce soir... ; mais il me semblait très imprudent de vous remettre à l'église la lettre dont je suis porteur... La voici...

En même temps, il lui tendait le pli volumineux qu'il avait tiré d'une poche de son pardessus. Sylvie le prit et répondit de sa musicale voix d'enfant :

— Merci, mille fois, monsieur... c'est moi qui suis confuse de vous avoir causé tant de peine... Vous permettez?

Elle déchirait l'enveloppe et dépliait vivement les feuillets. Une rougeur lui colorait les joues et unléger sourire effieurait ses lèvres.

Tandis qu'elle parcourait rapidement la première page, Maurice l'étudiait à la dérobée, et cet examen commençait à dissiper quelques-unes de ses préventions.

Sans la connaître, il l'avait ù priori classée dans la catégorie de ces dangereuses aventurières, bourgeoises à demi déclassées, qui, ayant une fois donné dans la galanterie, perdent toute retenue et toute dignité. Il était étonné de se trouver en présence d'une femme du mtnde, élégante, distinguée, vive sans vulgarité, franche sans effronterie. I^a grâce aisée de ses mouvements, la joliesse de ses traits, la finesse de son sourire, le déconcertaient et le désorientaient.

Dès la seconde page, la rougeur de Sylvie augmenta, elle replia la lettre, et la posant sur la cheminée, elle releva ses expressifs yeux noirs vers Maurice.

— Pardon, murmura-t-elle, mais pourquoi restez-vous del)out? Asseyez-vous, je vous en prie, et chauft'ez-vous... Vous devez en avoir besoin après avoir grimpé à la ville haute par cette afïi'euse pluie.

— Excusez-moi, madame, mais main-

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tenant que je me suis acquitté de ma mission, je n'ai plus qu'à me retirer.

— Oh ! protesta-t-elle, avec un accent de reproche, pourquoi si vite? Vous sa-

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