J AI LA LETTRE
vez... ce que Jacques est pour moi, vous êtes son ami et la seule personne avec laquelle je puisse parler de lui... Traitez-moi un peu en camarade, et quittez cet air
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cérémonieux... Vrai, vous me feriez plaisir en restant... ù moins, ajouta-t-elle avec un sourire, que votre soirée ne soit prise.
— Non, madame, réponciit-il en se détendant iinperceptiljlement, seulement, je craignais d'être indiscret.
Il s'assit et continua après un court silence :
— Parlons de Jacques... D'après ce qu'il m'écrit, il ne s'amuse guère à la Guerche.
— Pauvre garçon, soupira-t-elle, cela lui fait gros cœur de- vivre dans ce trou de village, si loin de ses amis...
— Et de son amie, acheva Maurice en se dégelant un peu.
— Oui, acheva franchement Sylvie, je l'aime plus que je ne puis dire, et je crois qu'il m'aime aussi de tout son cœur... C'est un autre genre d'attachement que le vôtre, mais tout aussi ardent... j'espère que vous n'en serez pas jaloux?
— .Moi, madame, balbutia Maurice, piqué à l'endroit sensible ; qui peut vous faire supposer?...
— Mon Dieu, vous savez qu'en cette matière, les femmes sont assez perspicaces... Tout à l'heure, quand vous êtes entré, j'ai compris que vous arriviez avec je ne sais quoi d'hostile... Confessez que c'était un sentiment de jalousie qui vous indisposait contre moi et motivait votre raideur?
— Avant de vous connaître, j'en conviens, je vous en voulais de m'avoir pris une bonne part ds la vieille affection de Jacques... Maintenant, ajouta-t-il, avec une nuance de galanterie, je comprends très bien cet attachement et je le trouve légitime.
Sylvie sourit légèrement, pois reprit :
— Vous êtes liés depuis longtemps?
— Depuis l'enfance.
Elle l'interrogea sur les commencements de cette fidèle amitié. Elle voulait savoir tout dans les moindres détails : les années de collège et de jeunesse, comment Jacques s'était épris de Claudette Le Mesnil, de quelle nature était ce premier amour et comment il s'était éteint.
— La beauté féminine, expliqua Maurice, a eu de très bonne heure un vif attrait pour l'ami Jacques... Dès l'époque de jiotre première communion, il s'était épris
d'une fillette de onze ans qui fréquentait le catéchisme. Il a toujours été préoccupé de mettre un roman dans sa vie et d'y
faire jouer le principal rôle à une jolie personne ; mais jusqu'à ces derniers temps ses amours étaient puremeiit des amours de tête, écloses à la chaleur de son atlmiration pour l'œuvre littéraire qui le charmait momentanément. Dès qu'il cliangeait d'auteur favori, son cœur changeait également d'idole, et c'est arnsi probablement que s'en est allée $a passion pour Claudette. Je ne l'ai vu sérieusement charmé que par vous, madame. La littérature alors a cessé d'influencer sa tendresse ; cette fois, c'est vous-même qu'il a aimée et non une héroïne de roman... et c'était justice.
Amesure qu'il parlait, Maurice s'échauffait et devenait plus communicatif : on sentait qu'il s'efforçait de racheter sa raideur du début en se montrant aimable et spirituel. Il ne songeait plus à quitter le fauteuil où il s'était installé et ce fut madame des Rônis qui se vit obligée de le congédier.
— Il est plus d'onze heures, dit-elle, et il faut que vous partiez, monsieur... Merci d'être venu, j'avais grand besoin de causer avec une personne amie et je vous suis reconnaissante de votre visite... J'espère que vous la renouvellerez quand les circonstances le permettront... Je vous informerai du jour où je pourrai vous recevoir... et si vous avez une lettre, vous me l'apporterez...
Dès qu'il fut parti, Sylvie se hâta de se coucher afin de pouvoir savourer à son aise l'épître de Jacques. Elle la lut, la relut, lentement, et fut, ainsi qu'elle l'avait écrit à Chantai, tout enivrée par la capiteuse odeur d'amour qui se dégageait de ces pages brûlantes. Les mots la troublaient comme d'invisibles baisers, la sensualité dont chaque phrase était imprégnée, l'enveloppait comme une lente caresse. Cette prose, tendre et enflammée à la fois, produisait l'effet d'un philtre composé avec les plantes chères à Aphrodite. Il lui semblait avoir Jacques à son côté et cette illusion faite de désirs et de regrets la tenait éveillée,, oppressée et frémissante.
Le jeune homme s'était proposé de lui communiquer la voluptueuse fièvre dont il avait été consumé dans le parc de Maire, et il avait pleinement réussi. Mais, s'il eût eu plus d'expérience et de maturité, il aurait hésité avant de se livcer à cette dangereuse folie d'aUumer à dis-
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tam-o un fou cju'on ne peut ni aliniciUer ni niodéror.
Sylvie, trop agitée pour s'endormir, se mit à rêver. Elle évoqua d'abord tendrement l'image de celui qui lui env^ tit de là- bas celte incandescente épîtr3 le se rap|)ela avec complaisance les plus chersépisodesdeleur intimité. elle éprouva une cuisante peine en constatant que ces délicci. n'existaient plus (fu'à l'état de
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