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nuit ae bal. Il s'acfpiittail en conscience de sa lâche, rangeait arlislemenl les huîtres ouvertes sur des i)lals de faïence et, tout en introduisant son couteau entre les écailles, il contemplait les coudriers dont le vent d'est secouait les ramures couvertes d'étoiles de fîivre. Cette blan-
elie poussière glacée lui remémorait ia coilTure de Claudette, les jais blancs émiet- ■^^ tés dans l'agitation de la danse et i>oudrant les mignonnes épaules de la jeune lille.
l.e soleil nu)Mlant au zénith et déjà ])lus chauddissolvail peu ^ peu les pendelo- |ucs de givre. Elles pleuvaicnt en fines gouttelettes sur la terre dégelée. Une lumière blonde baignait les fougères recroquevillées et les ronciers de la clairière, où çà et là l'ellébore noir tlressait de pâles in- "orescences verdâires. Des mésanges se mirent à gazouiller dans les sapins qui abritaient le rendez -vous de chasse ; on les voyait sautiller, la tête en bas, au long des branchcsrésineuses, épluchant les aiguilles une à une et jetant une menue et brève modulation.
Sous la caresse du soleil de février, le bois se montrait dans toute sa beautéhivernale.
Les arbres dépouillés révélaient mieux l'élégance solide ou légère de leur armature, les nuances tendres et variées 'Je leur écorce humide. Le gris argencé des hêtres, le vert cendré des frênes, le satin blanc des ijouleaux, le rouge aurore des sommités ûu tilleul formaient une gamme de couleurs d'une délicatesse infinie. Les yeux en étaient doucement caressés, les sens se délectaient sous l'action de ce premier effort de la nature pour se débarrasser de son enveloppe glacée. De tiédes vapeurs
s'exhalaient du sol amolli. Cela sentait la sève désengourdie et remontante, le parfum moite de la terre mouillée par les larmes du printemps nouveau-né ; lentement, par-dessus les boi»^^ '"i«;oleillés, les cloches villageoises recommencèrent à tin ter pour l' angélus de midi. Peu après, les ^^.^^ M^i chasseurs débouché- p* -S??' ' rent d'une tranchée, ayant sur les talons leurs chiens aux oreil- ?
les pendantes.
Ils bramaient la faim et s'affalèrent sur les bancs, autour de la table dressée. Indépendamment des camarades de Marcel Lafro- <fne, il y avait là les
meilleurs fusils de Jiivigny et, entre autres, deux ou trois de ces avoués réputés pour leurs opinions avancées
et que, la veille, au
hal, le juge Chanoi- Meau déclarait « n'avoir
jamais vus que gris .
r*our le moment, ils
s'apprêtaient à justifiei
l'observation du ma
gistrat, car ils se veraient dès le début d(
arges rasades de vir
blanc, pour faire coule
leurs huîtres. L'entré^
du gigot odorant e.
cuit à point fut salué'.
par leurs vivats e-
servit de prétexte j.
la production de noi'
velles bouteilles poi
dreuses , débouchées
avec précaution. Le
sang généreux du vieux
bourgogne remplaça
dans les verres l'or
liquide du graves. Les
têtes commencèrent à
s'échauffer. Récits de chasse, histoires de
femmes, propos sales, se croisèrent tumultueusemen*. Au milieu de cette grosse joie
bruyante et communicative, .Jacques
Chantai allait bientôt vérifier à ses dépens combien son ami Courtois avait été
judicieux, en disaiil ({ue la transition est i)lus facile qu'on ne croit entre la poésie enthousiaste et la vulgaire prose. Les éclats de voix de ces bourgeois vantards et paillards, la matéria-
lilc gro.s.^^iLic uc itur conversation chassèrent l'image de Claudette. Eiïarouchée, elle s'eufuit, comme s'étaient en-^ volées du sapin les mésange» terrifiées par le tapage des convives. La contagion du rire cL des plaisanteries rabelaisiennes
giigna Jacqiu's peu à peu. Au spcclaclc dos fioles débouchées et des pâtés évcntrés. il fut suggestionné à son tour et succomba à l'esprit d'imitation, l'ne sotte vanité juvénile s'en mêlant, il voulut tenir tête à ses voisins et se laissa verser du vin à verre pleurant. Mais il avait le cerveau moins solide cpie ces intrépides vide-bouteilles : le f<rand air le grisa avant tous les antres. Il commença d'élever la voix, gesticula et, pour se mettre à l'unisson. enl(unia une chanson à bo!"" Maurice.
dressait debout sur la banquette peut déclamer des vers incohérents ; il menaçait à chaque instant de culbuter pardessus les roues et on était oblige de le violenter ])our le faire asseoir. A la fin cependant, l'air frais lui tapa sur le front et le calma. Il tomba insensiblement dans un étal de désagréable torpeur, qui ne se dissipa que lorsque les voitures arrivèrent à .hivigny.
11 se frotta les yeux, vit tout à coup la vil'e i.ule dessiner sur le ciel éto son
LA BA.\(^Ur:.i; JACQUES déclamait des vers INGOUICRENTS...
réservé et correct comme toujours, gardait mieux son sang-froid; il observait son ami avec un compatissant sourire qui exaspérait ce buveur novice. Il s'imaginait que Courtois, le jugeant fort émoustillé. se gaussait de lui. Alors, ]iour lui prouver sa force de résistance, il continuait de triiuiuer et de vider son verre. Au dessert. '(• cham)nigne l'acheva.
Quand, vers cin(| heures, on se leva de table pour remonter en voiture, Jaccjues était devenu le ])lusta])ageur et le j)lus deséquilibré des convi\es. Tandis que le char à bancs roulait à travers bois, il se
])rofil accidenté de toits aigus et de clochers. Les vitres trouaient . de points rouges l'obscurité des façades. Brusquement Jacques songea que l'une de ces fenêtres éclairées était celle de mademoiselle Le Mesnil. Cette soudaine résurrection de l'image de Claudette dans son cerveau emi)rumé suffît à en dissiper les fumées. La crainte lui vint qu'on ne contât sa dél)auche à la jeune fille, et cette appréhension de déchoir dans l'estime de sa bien-aimée le dégrisa subitement.
Il eut honte de la faiblesse de sa volonté, de son humiliante défaillance. Un dégoût
de lui-même lui monta aux lèvres. Ce fut avec un p- ' r sentiment do mortification qu'il sort'' de la voiture et, les jambes lourdes, rentra chez lui au bras de Maurice (Courtois.
Les dames patronnesses de la Société maternelle se réunissaient tous h s samedis au rez-dechaussée d'une maison située jilace de la Couronne, non loin du vieux collège. La pièce affectée à V nivroir était éclairée par deux fenêtres ouvrant sur la place et d'où un jour froid filtrait, à travers les rideaux de mousseline, sur la longue table de travail, sur les murs garnis de placards et de casiers et sur la cheminée surfnontée d'une statue de saint Vincent de Paul en plâtre colorié. Quatre heures sonnaient à l'horloge du collège et, dans la rue, s'opérait bruyamment la sortie des externes. Plusieurs dames avaient déjà quitté Touvroir ; celles qui restaient causaient discrète ment, occupées à empaqueter des layettes qu'elles classaient ensuite dans les casiers.
Seule, la petite madame Daumance demeurait oisive.
Assise à l'angle de la cheminée, elle présentait alternativement au brasier les semelles de ses bottines.
— Chère madame, dit la trésorière, madame Herbillon, relevant sa longue tête penchée sur un registre et interpellant la frileuse patronnesse, je trouve une erreur dans vos comptes... Si cela ne vous
dérange pas, vous serez bien aimable de les vérifier avec moi.
— Je vous en prie, répondit madame Daumance d'une voix languissante, grâce pour ce soir !... J'ai la migraine et ne suis bonne à rien.
— • Vous avez trop dansé avant-hier, insinua la compatissante madame Chantai ; je me souviens que lorsque j'allais au bal, j'étais sûre de soufl'rir de ma névralgie, le lendemain... C'était réglé...
Mon fils tient de moi, sous ce rap- ])ort, car ce matin il se plaignait d un violent mal de tête.
— En tout cas, répliqua malignement madame Daumance, si monsieur Jac(iues a attrapé la
M\n\'.IE DA.UMANCE DEMEUUAIT OISIVE.
migraine, ce n'est pas en dansant avec moi... Il m'a totalement négligée.
— Si Charlotte était ici, ajouta aigrement madame de Velaines, elle pourrait en dire autant... Dès le premier quadrille, monsieur Jacques lui a fait faux bond.
— Esl-cc possibk' ! s'cxchiina i)laintivement madanie Chaulai. .Uictiuos sera arrivé en retard...
— Ou jicut-êlre avail-il de plus agréables euga:'.5cmenls'? reprit sournoisenieul madanie Dauniance.
— Ah ! dame. Charlotte n'est ni coquette ni *^vaU<)nnée connue inadenu)iselle Le Mesnil, et monsieur .lac(ujes préfère sans doute les jeunes lilles avec lesquelles on n'a i^as à se gêner.
— l-:ile est jolie, la petite l.e Mesnil. on ne peut pas en disconvenir, affirma madame Daumauf'e... Vu peu étourdie, un peu trop en l'air, mais les jeunes gens aiment ça... monsieur Jacques l'invitait souvent ci. quand ils ne dansaient pas ensemble, ils ne se quittaient pas des yeux... Mon Dieu, je comprends que la jeunesse soit un peu folle : iiourtant il y avait des dames que ça scandalisait...
— Je dois avouer que j'étais parmi ces dernières, déclara sentencieusement madame Hcrbillon ; je souffrais pour mes fillettes qui ne sont pas habituées à être témoins de pareilles inconvenances. Je regrettais de les avoir amenées, et c'est d'un exemple déplorai)le... En contant fleurette à une fille incouséfjuente, monsieur Ciiantal joue son rôle de jeune homme et, tout en le blâmant, je ne m'en étonne i>as trop... Mais conçoit-on une mère assez aveugle pour tolérer lui semblable manque de tenue ? Madame Le Mesnil s'imagine-t-elle que lorsque son enfant aura coqueté de la sorte avec cinq ou six jeunes fous, elle trouvera facilement à l'établir ?
— Elle espère probablement ([ue Jacques deviendra assez amoureux de Claudette ou la compromettra sufiisamment pour être obligé de l'épouser? remarqua perfidement madame de Velaines.
— C'est insensé ! protesta madame Herbillon ; par le temps qui court, un garçon sans position ne se marie pas avec une fille sans fortune... Voyons, madame Chantai, vous qui êtes une femme de sens, si votre fils venait vous dire qu'il s'est amouraché de mademoiselle Le Mesnil et qu'il veut l'épouser, cpie répondriez-vous?
Madame (Chantai était suffoquée de ce qu'on lui apprenait.
— Moi ! s'écria-t-el'e en joignant les mains, j'en serais au désespoir 1 Jacques a«jait-il cinq ans de plus et une situation.
je refuserais net mon consentement. ., Nous n'en sommes pas là, Dieu merci ! et j> mettrai bon ordre... J'espèr« encore, d'ailleurs, qu'on aura exagéré les cnoses...
— .le le souhaite, madame, repartit sèchement madame Herbillon ; en tout cas. une anîie charitable devrait avertir madame Le Mesnil du danger auquel elle expose sa fille...
Madame Chantai quitta l'ouvroir dans ini état fort troublé. Elle avait l'esprit un peu étroit et timoré. L'idée qu'en ce moment la conduite de Jacques défrayail la conversation des gens de Juvigny, la mettait aux champs. Elle détestait d'occuper d'elle OU' des siens la curiosité publique. Très alarmée, elle se demandait ju.squ'à quel point son fils s'était avancé. Son honnêteté s'efïarouchait, sa prudence bourgeoise s'inquiétait. Elle avait rêvé pour Jacques, lorsqu'il serait casé dans l'administration, un beau mariage, c'est-àdire lalliance de quelque famille riche et infiuente du pays. Parfois, plongée en ses ambitieux calculs, elle s'était flattée que madame de Velaines, veuve, bien rentée et apjiartenant au meilleur nonde, ne serait pas éloignée d'accepter un peu plus tard .Jacques pour son gendre. (Charlotte n'avait que seize ans, elle était fille unique et sa mère déclarait qu'elle ne la marierait qu'à sa majorité. D'ici là, Jacques aurait acquis une position honorable, et rien ne s'opposerait à ce qu'il se mît sur les rai\gs... Et voilà que l'apparition de cette petite Claudette menaçait de démolir ce château enEspagnel... Depuis quand cette fâcheuse inclination était-elle née et quels progrès avait-elle déjà faits?... Madame Chantai l'ignorait, nais vraisemblablement les choses avaient été poussées assez loin, puisque ces dames en parlaient si haut et s'en scandalisaient... Le plus clair indice, et aussi le plus désolant, c'était la mauvaise humeur de madame de Velaines. Jacques, en courtisant mademoiselle Le Mesnil, avait blessé l' amourpropre de la mère de Charlotte. Il fallait au ])lus tôt et par tous les moyens remédier au mal, couper à la racine une amourclie qui mettait en péril l'avenir de ce malheureux enfant... Tête basse, le front soucieux, madame Chantai méditait tristement sur cette malencontreuse aventure et se hâtait vers son logis de la rue des Tanneurs.
Dès qu'elle fut rentrée, elle s'assura»
Uoisfleur},
que son mari travaillait encore à son bureau et le pria de venir causer avec elle. /
M. Chantai frisait la cinquantaine. De petite taille, comme son fils, il était vif, remuant, toujours aflairé. Vêtu de noir, propret, les joues et le menton rasés, les yeux protégés par les "lunettes bleues, le front carré surmonté d'une forêt de cheveux poivre et sel, il avait les qualités et les défauts de cette génération de .':>nctionnaires, dont le régne de Louis- J'hilippe vit la grandeur et dont le secon'' Kmpire prépara la décadence. Très ^ dans sa spécialité, travailleur acharn se montrait respectueux du pouvoii L de la hiérarchie, amoureux d'ordre -.t.
derégularité. L'administration était soi.
idéal, l'unique objet de son culte. Honnête et méthodique, il poussait parfois l'économie jusqu'à la parcimonie, et la })rudence Jusqu'à la pusillanimité. En bourgeois prévoyant, après s'être donné le luxe d'un garçon, il s'était arrêté là et n'avait plus eu d'enfants ; au demeurant, un excellent père de famille, aimable, d'humeur gaie, et spirituel à ses heures.
Lorsque sa femme lui eût conté ce qu'elle venait d'apprendre, M. Chantai demeura un moment pensif :
— Diable 1 diable I murmura-t-il, le gaillard jette sa gourme, cela devait arriver... J'aurais préféré seulement qu'il s'attaquât à c|uelque grisette sans conséquence, au lieu de tomber sottement amoureux d'une jeune fille du monde...
Elle est donc bien jolie, cette petite Le Mesnil?
— Il ne s'agit pas de cela ! se récria madame Chantai, choquée ; belle ou laide, Jacques la compromet par ses assiduités... C'est inconvenant et, de plus, c'est malhonnête, puisqu'il ne peut l'épouser.
— Bah 1 ce n'est qu'une passade...
Jacques en reviendra de lui-même, dès <qu'i\ sera fatigué de jeter sa poudre aux moineaux 1
— En attendant, il se monte la tête v.'t sa lubie l'affole. Cette jeune étourdie et lui se donnent en spectacle, chacun en jase... J'ai bien vu, cette après-midi, que madame de Yelaines était vexée et me battait froid. Rappelle-toi que nous avions pensé à un mariage possible entre Charlotte et Jacques, lorsqu'ils auraient quatre ou cinq ans de plus... Charlotte sera un excellent parti et jusqu'à présent
sa mère paraissait entrer dans nos vues ; mais si ton fils s'entête à commettre des sottises, adieu, paniers !...
Cet argument sembla agir sur M. Chantai. Il rentra ses lèvres, enleva ses lunettes, les frotta machinalement, ce qui était chez lui un symptôme de graves préoccupations. Sa femme comprit qu'elle avait touché l'endroit sensible et qui!
était perplexe :
— Si tu m'en crois, poursuivit-elle, tu